MASSERA Bernard, Daniel

Par Daniel Richter

Né le 8 novembre 1939 aux Plagnes en Haute-Savoie ; électromécanicien ; prêtre-ouvrier (1967) ; permanent de l’Union métaux CFDT Picardie (1975-1979), délégué syndical central Chausson (1983-1995), secrétaire adjoint puis secrétaire du CCE Chausson (1988-1996), secrétaire général du SMNS (1992-2000), membre du BER de l’UPSM (1994-2001) ; membre du PSU (1967-1976) ; président de Paris Goutte-d’Or (1990-1998), d’Accueil Goutte-d’Or (1999-2012), de la Salle Saint-Bruno (1999-2009), membre du CA et du bureau de la fédération des centres sociaux de Paris (2000-2012).

Bernard Massera pendant les grèves de Chausson
Bernard Massera pendant les grèves de Chausson

Fils cadet de Charles Bartolomé Massera (1900-1962) et de Santine Irène Barbaglia (1911-1996), tous deux originaires de familles de la province de Novara dans le Piémont en Italie, Bernard Massera naquit dans la maison familiale, qui se trouvait sur la commune de Passy (Haute-Savoie). Son grand-père paternel, César Massera, avait été tailleur de pierre marqué par la tradition franc-maçonne. Son grand-père maternel, Pietro Barbaglia, exerça comme forgeron et maréchal-ferrant. Tous deux, professionnels confirmés, savaient parfaitement lire et écrire. Son père posséda une petite entreprise de travaux publics et fut l’un des adjoints à la mairie de Passy, chargé de la section des Plagnes. Sa maison servait d’accueil pour les ouvriers des carrières et les forestiers pour le logement et les repas. La famille était porteuse d’une solide volonté d’aide aux ouvriers et aux populations voisines qui venaient facilement chez ses parents ne serait-ce que pour utiliser le téléphone ou remplir des papiers. Les dettes et la maladie pesèrent sur les dernières années de la vie de Charles Bartolomé Massera.
De septembre 1946 à juillet 1957, Bernard Massera fréquenta l’école primaire du hameau de l’Abbaye sur la commune de Passy puis poursuivit sa scolarité dans le secondaire d’abord jusqu’en troisième au collège de La Roche (Haute-Savoie), où l’avait précédé son frère, puis à Thonon jusqu’au baccalauréat qu’il réussit en 1958. Durant les vacances, il travaillait sur des chantiers ou au déneigement. Il faisait partie de la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) locale, parce qu’elle lui permettait d’y retrouver des copains et d’y pratiquer des activités de montagne. Ce fut dans ce cadre que l’abbé Lyonnaz lui posa la question de la prêtrise. Son père étant peu favorable à sa vocation, il entra en contact avec la Congrégation des prêtres du Sacré-Cœur qui avait une maison de formation à Lyon (Rhône) et qui, parmi ses activités pastorales, s’impliquait en « mission ouvrière ». Il entra en octobre 1958 au noviciat de cette congrégation à Amiens, puis fit des études de philosophie et d’économie à Lyon (Rhône). En 1962 et 1963, il effectua son service militaire à Briançon (Hautes-Alpes) puis à Rouen (Seine-Maritime). D’octobre 1963 à juin 1967, étudiant à la faculté de théologie de Lyon, il fut durant cette période, influencé par la dynamique du concile Vatican II et par la rencontre d’un prêtre-ouvrier, Joannès Moretton qui avait obtenu l’autorisation du cardinal Gerlier de poursuivre son activité salariale sans le proclamer. En 1965, à l’occasion de la grève de la Rhodiaceta à Vaise (Rhône), il se lia avec des militants syndicalistes de la CFDT et des militants politiques du PSU (Parti socialiste unifié). Il continuait à travailler durant les vacances soit sur des chantiers, soit comme moniteur ou directeur de camps de vacances. Simultanément, il entretenait des liens réguliers avec la mission ouvrière de l’Église.
S’étant réconcilié avec son père en 1961 en prenant l’engagement qu’il serait « prêtre pour être du côté des ouvriers », il fut ordonné prêtre en juin 1967. Trois mois plus tard, Bernard Massera devint prêtre-ouvrier dans un bas quartier du faubourg Saint-Jean à Saint-Quentin (Aisne), vivant en communauté avec deux autres religieux, l’un plombier, Bernard Lyon, et l’autre peintre, Étienne Chevallier. Il fut embauché comme OS (ouvrier spécialisé) régleur et tourneur dans une entreprise d’une vingtaine d’ouvriers, les Établissements Chevrier, qui fabriquaient des serre-joints où il allait rester jusqu’en juin 1971. Adhérent CFDT, il y était le seul syndiqué. Il put néanmoins engager diverses actions revendicatives comme à l’occasion de la fête de la Saint-Éloi ou sur les conditions de travail élémentaires telles que la mise à disposition de savon ou sur les salaires ce qui fit qu’un tiers des ouvriers décidèrent de démissionner collectivement compte tenu des réactions de l’employeur et de l’opportunité d’embauches dans une grosse entreprise métallurgique voisine, les établissements Vergauwe.
Ayant été signalé comme « meneur syndicaliste », Bernard Massera ne fut pas recruté malgré un premier engagement. Il essaya alors d’être embauché dans l’une des grandes entreprises de Saint-Quentin, Motobécane, dans le département des vélos qui comptait quelque 2 000 ouvriers. Une enquête de moralité faite après son embauche, l’empêcha rapidement d’y rester sous prétexte qu’il n’avait ni déclaré son niveau d’études, ni qu’il était prêtre-ouvrier, ni qu’il avait eu quelques problèmes avec l’armée lors de son service militaire. En avril 1971, il intégra la Chaudronnerie industrielle Morelle, une PME d’une centaine d’ouvriers où il fut régleur sur presses et ouvrier sur plieuses jusqu’en mai 1975. Il y créa et anima la section syndicale CFDT. Il s’en suivit notamment une grève de trois semaines sur les salaires, les conditions et la réduction du temps de travail. Il fit partie du bureau du syndicat métaux CFDT qui couvrait la partie nord de l’Aisne et du conseil de l’Union interprofessionnelle de base de Saint-Quentin. Il eut ainsi l’occasion de couvrir les grèves unitaires CGT et CFDT aux secteurs vélos et mobylettes de Motobecane. Arrêté pour accident de travail, il s’impliqua fortement dans l’occupation d’Everwaert en 1974, entreprise textile qui fabriquait des couvre-lits avec 300 salarié(e)s dont 250 femmes. Dans la foulée du conflit LIP, la relance de la production de couvre-lits intervint avec le soutien et les conseils de l’un des principaux syndicalistes CFDT de LIP, Roland Vittot. Au final, l’entreprise fut reprise avec 250 emplois. Bernard Massera fut signataire du protocole qui conclut l’une des luttes emblématiques de la période. Dans ce cadre, il apprécia l’apport des militant(e)s du PSU auquel il avait lui-même adhéré en 1967. Il en tira aussi la leçon que la pratique de l’autogestion, fabrication et vente n’allait pas de soi.
De mai 1975 à août 1979, Bernard Massera devint permanent, secrétaire général de l’Union Métaux Picardie. Il devait structurer la « région métaux » à partir de syndicats existants dont une partie, les syndicats d’entreprise, devait disparaître tandis que d’autres, locaux, étaient constitués. Durant son mandat le nombre d’adhérents CFDT connut une forte progression, le nombre de timbres mensuels passant de 18 000 par an à 35 000. Il eut à gérer de nombreux et longs confits dans l’année 1975 : Thomson, Auxillec, Roneo, Poclain et Chausson ainsi que les suites d’un dramatique accident du travail qui fit trois morts lors de l’explosion d’un four Martin aux Aciéries et Laminoirs de Beautor (ALB). Il dut régler les tensions internes à certaines sections syndicales CFDT ou leurs relations avec les instances syndicales, comme chez DBA, à Beauvais, en raison des pratiques de militants d’extrême gauche. Il travailla avec Roger Briesch, le secrétaire national de la FGM (Fédération générale de la métallurgie) qui couvrait la région Picardie. Il fut membre du conseil fédéral de la FGM au moment où Jacques Chérèque puis Georges Granger en étaient secrétaires généraux. Il établit des relations de proximité avec l’UPSM (Union parisienne des syndicats de la métallurgie).
En 1975, il fut élu au congrès de Saint-Quentin à la commission exécutive de l’URI (Union régionale interprofessionnelle) Picardie. Il y resta jusqu’en 1981. Il prit part à de nombreuses initiatives avec le permanent régional, André Bottin. Il participa à des réunions du conseil national confédéral au sein de la délégation de l’URI Picardie et fut membre de la commission économique confédérale alors sous la responsabilité de Michel Roland et François Beaujolin. Bernard Espel lui succéda à la tête de l’Union métaux dont le siège fut déplacé de Saint-Quentin à Creil (Oise).
L’accord avec son entreprise d’origine, Morelle, prévoyait que son contrat de travail aurait repris si son mandat de permanent syndical n’excédait pas trois ans. Avec une durée supérieure, il n’avait plus qu’une priorité d’embauche. Il tenta en vain d’obtenir des missions d’intérim dans diverses sociétés. À la suite d’interventions de la CFDT, il entra à la municipalité de Saint-Quentin dirigée par le maire communiste Daniel Lemeur, ancien ouvrier de Motobecane et son adjoint socialiste Jacques Wattier, employé à l’EDF. Il fut affecté au secteur du « bâtiment ». Se rendant compte qu’on le pousserait vers une fonction de rédacteur auprès des élus, il démissionna au bout de sept mois estimant que cette situation ne correspondait pas à ses aspirations.
Tout en cherchant du travail, il fut embauché, pour réaliser diverses enquêtes économiques, par le Comité d’expansion de l’Aisne qu’avait créé, avant de nombreux autres dans toute la France, Henri Gurliat, ancien responsable CFDT qui avait particulièrement contribué à l’implantation de la CFDT dans l’agriculture de Picardie. Après un court passage dans un garage automobile, la Société Besnault, il intégra le centre de formation Yves Bodiguel (Hauts-de-Seine) de juin 1980 à mars 1981 où il obtint un CAP en automatisme. Il fut recruté comme électromécanicien par CRIT Intérim et les missions qui lui furent confiées l’amenèrent en juin 1981 chez Chausson, dans l’usine d’Asnières (Hauts-de-Seine) à l’entretien central. En novembre 1982, il fut embauché par la Société des usines Chausson (SUC) à Gennevilliers à la maintenance de l’emboutissage dans l’usine G. Il était encore dans sa période d’essai lorsqu’éclata le 14 janvier 1983 une grève des OS, essentiellement immigrés, qui dura jusqu’au 16 février. Ce conflit divisa les catégories professionnelles ainsi que la CGT. Bernard Massera apporta sa contribution en tirant des tracts et en partageant son salaire par solidarité entre les caisses de grève de la CFDT et de la CGT. Les élections des délégués du personnel en mars 1983 marquèrent une progression de la CFDT.
Dès la fin 1983, Bernard Massera devint délégué central de la CFDT Chausson. Il allait le rester jusqu’en 1995. Il siégea au CE à partir de 1983 et au CCE de 1988 à 1996, occupant le poste de secrétaire du CCE à partir de 1992 sans oublier qu’il était membre du conseil d’administration depuis 1988. Renforcée par l’apport de plusieurs militants CGT influents dont Alain Martinez, la CFDT devint majoritaire aux élections du CE dans l’établissement de Gennevilliers en décembre 1984. La CGT reprit la majorité en 1986 et la perdit à nouveau définitivement en 1988. Bernard Massera fut l’adjoint des secrétaires du CCE successifs, Jean-Marie Gautier jusqu’en 1990 puis Alain Martinez jusqu’en 1992. Lorsque Bernard Massera devint lui-même secrétaire du CCE, le temps de permanent attaché à cette fonction devint un pool d’heures sous la responsabilité du secrétaire. Cela permit une implication plus grande de militants et maintenait le secrétaire en contact les réalités de la production. Alain Martinez prit la responsabilité du Comité Inter Entreprise Chausson qui gérait les activités sociales, pour y appliquer des orientations fort différentes de ses prédécesseurs CGT en tenant compte de l’importance des travailleurs immigrés de Chausson.
Bernard Massera, défenseur des intérêts du personnel, fut l’un des pivots essentiels qui marquèrent l’histoire industrielle et sociale de Chausson à l’occasion de la descente aux enfers de l’entreprise. À la fin des années 1970, la SUC (Société des usines Chausson) se présentait fièrement comme le quatrième constructeur français, le premier même pour les véhicules utilitaires légers. Le groupe avait atteint un effectif de 17 000 salarié(e)s en 1980. Cependant depuis le décès du fondateur André Chausson en juillet 1970, l’entreprise peinait à définir une stratégie, tandis que Renault et Peugeot montaient en puissance dans le capital de l’entreprise jusqu’à le contrôler complètement à part égale. Chausson devenait ainsi une entreprise captive, sans autonomie, simple sous-traitant des deux constructeurs qui imposaient les prix de cession des fabrications en changeant simultanément du tout au tout leurs orientations vis-à-vis de l’avenir des véhicules utilitaires légers. Pourtant durant plus de dix ans la direction de Chausson s’ingénia dans sa communication tant vis-à-vis de l’extérieur que des salarié(e)s et des institutions du personnel à nier contre les évidences un inexorable destin. Elle utilisa les lois Auroux pour faire passer son message quant à la justesse de choix économiques totalement indépendants que Bernard Massera qualifia « d’intox ».
Au fil des années les restructurations avec fermetures de sites, les cessions d’activités, les réductions d’effectifs et les plans sociaux ne cessèrent pas. En 1988, l’annonce de l’arrêt de l’usine de Meudon tomba quelques semaines à peine après la sortie d’une brochure alléchante destinée aux salarié(e)s de Creil pour les inviter à accepter une mutation vers Meudon. Le secteur thermique partit chez Valeo, l’ingénierie et la direction de la carrosserie automobile furent fermées et transférées chez Renault, l’atelier mécanique Chenard et Walcker fut repris par Gemmer qui ne tint pas ses engagements alors que la municipalité de Gennevilliers et la CGT lui donnaient du crédit. La CFDT par la voix de Bernard Massera se montrait plus que dubitative.
Ce contexte déstabilisant, n’empêcha pas les ouvriers des usines de Gennevilliers et de Meudon de se mettre en grève cinq semaines en février-mars 1988, dans l’unité syndicale et avec un comité de grève, pour obtenir 1 000 F par mois d’augmentation compte tenu de la baisse du pouvoir d’achat depuis 1982. Les négociations piétinant avec des résultats fort éloignés des attentes, se posa la question de la fin du conflit. Bernard Massera défendit le retour au travail tous ensemble malgré la faiblesse des acquis, il reconnut que ce fut pour lui peut-être la prise de parole la plus difficile et la plus douloureuse. Les modalités de cette lutte et son bilan entraînèrent des débats importants dans la CFDT, les militants membres de LO étant mis en accusation par d’autres, au risque de la faire éclater, mais Bernard Massera contribua à ce qu’il n’en fut rien.
S’appuyant sur tous les éléments mis en exergue par les experts du cabinet Syndex mandaté par le CCE, Bernard Massera et la CFDT étaient convaincus que les véritables décideurs se nommaient Renault et Peugeot lesquels avaient transformé Chausson en sous-traitant intégré de fins de séries. Ainsi pour la suite des événements, il devenait nécessaire que le personnel de Chausson soit intégré dans le périmètre des deux constructeurs, les obligeant à assumer leurs responsabilités à visage découvert. L’un des avocats de la CFDT et du CCE, Étienne Grumbach, proposa que l’organisation syndicale désigne un délégué syndical central de « l’unité économique angulaire Renault-Peugeot-Chausson ». Bernard Massera fut désigné. Les trois entreprises contestèrent devant les tribunaux, mais face aux démonstrations des élus CFDT, des experts et des avocats, le juge valida la désignation.
Le PDG de Chausson, Roger Charlin, avait tenté de sauver les usines de Creil et de Gennevilliers en recherchant des fabrications autres que celles qui provenaient de Peugeot et Renault. Il fut contraint de partir. Auparavant il avait confirmé à l’expert de Syndex, Fréderic Bruggeman, qu’il existait un protocole signé par Renault et Peugeot à propos de Chausson, mais qu’il ne pouvait le communiquer, Chausson n’étant pas signataire. Devant la Cour d’appel de Versailles en 1992 Peugeot et Renault finirent par reconnaître que le protocole existait bel et bien et le communiquèrent. Son contenu laissait apparaître que l’entreprise dépendait totalement des seules décisions de Renault et Peugeot et n’avait aucune autonomie stratégique.
En septembre 1993, Chausson déposa son bilan et Bernard Massera fut nommé « représentant de salariés ». Le CCE demanda au tribunal de commerce d’enquêter sur les causes de la défaillance de l’entreprise. II s’en suivit la mise en place, par le tribunal de commerce, en octobre 1993, d’une commission dont il fit partie en tant que représentant des salariés. Les deux constructeurs automobiles se rejetaient l’un sur l’autre la responsabilité du dépôt de bilan. Renault remit alors à la commission le procès-verbal d’une réunion de 1991 entre les PDG Lévy de Renault et Calvet de Peugeot. Les deux PDG décidaient de la disparition de Chausson à échéance de 1996. Ils se mettaient d’accord sur un calendrier de fermetures par tranches en évoquant la possibilité d’un dépôt de bilan et arrêtaient le mode de communication auprès des partenaires sociaux comme de l’extérieur. Bernard Massera rendit aussitôt public le contenu de ce procès-verbal. Ayant ainsi transgressé les règles de la confidentialité attachées à la commission, la menace d’une plainte fut brandie à son encontre lors de la réunion suivante, mais il avait acquis une certaine crédibilité devant les tribunaux pour avoir annoncé en amont le dépôt de bilan. Sous son impulsion la CFDT, se fixa pour objectif qu’aucun membre du personnel de Chausson ne se retrouve à l’ANPE. Les mobilisations des salarié(e)s s’appuyant le plus souvent sur des actions spectaculaires se multiplièrent. Elles avaient commencé dès janvier-février 1993 par une grève avec occupation sur le site de Creil. Elles se poursuivirent jusqu’au début 1995 par des manifestations coups de poing devant le ministère de l’industrie, les sièges de Renault et Peugeot, le tribunal de commerce à Nanterre, à la gare du Nord, aux péages d’autoroute, à la Bourse, au siège national de l’ANPE…, le tout couronné par un blocage de la ville de Creil avec 200 véhicules Trafic équipés pour être livrés à la gendarmerie.
Les résultats en termes de versements des salaires, d’indemnités importantes, de mesures d’âge avantageuses permettant une transition vers la retraite, de durée exceptionnelle des congés de conversion et de reclassements, conclurent ces mobilisations mais celles-ci ne purent éviter la fermeture immédiate de Creil et l’arrêt différé de Gennevilliers. Lorsqu’il devint évident que Peugeot et Renault cherchaient à se dérober par rapport aux 100 reclassements sur lesquels le constructeur avait pris des engagements en 1993, le CCE saisit la justice. Renault négocia alors un nombre de reclassements qu’il effectua aussitôt. Peugeot persista dans son refus mais, condamné sous astreinte par journée et par salarié de retard, il fut dans l’obligation d’obtempérer.
En ce qui concerne Creil, le gouvernement qu’avait nommé Jacques Chirac désigna un chargé de mission muni des pleins pouvoirs, Jean-Pierre Aubert, inspecteur général au ministère de l’Industrie, ancien collaborateur de Jacques Chérèque alors préfet de la réindustrialisation de la Lorraine. Bernard Massera lui demanda d’aller annoncer directement dans l’usine la fermeture inéluctable du site Chausson et ses intentions pour éviter tous dégâts sociaux, ce qu’il fit. Jean-Pierre Aubert présida la commission de suivi relative aux reclassements et Bernard Massera en fut le secrétaire. Un local et un secrétariat administratif furent mis à sa disposition. Il entretint également des relations étroites avec la SODIE, l’organisme retenu avec l’accord du CCE pour assurer les reconversions, les formations et la réindustrialisation du site. La SODIE avait acquis son expérience dans les bassins de la sidérurgie et disposait de moyens particuliers, y compris financier, pour accompagner les restructurations. C’est ainsi que grâce à la détermination et à l’autorité de Jean-Pierre Aubert et l’implication financière de la SODIE, fut créées sur le site avec le District de Creil « Les marches de l’Oise », structure qui permettait de configurer les installations pour recevoir de petites entreprises. Bernard Massera et la CFDT se battirent pour cette solution qui maintenait un tissu industriel diversifié avec un millier d’emplois.
En ce qui concerne Gennevilliers, le tribunal de commerce entérina en février 1995 un contrat de location gérance sur le site qui prit le nom d’ETG (Emboutissage, Tôlerie de Gennevilliers), filiale de Renault 100 %. Cette nouvelle entité industrielle permettait de maintenir une activité qui allait diminuant au fur et à mesure que les salariés atteignaient l’âge de la préretraite pour le personnel qui avait plus de cinquante ans ou qu’ils étaient reclassés pour les plus jeunes. Ainsi personne ne fut concerné. Bernard Massera quitta Chausson avec la disparition de l’entreprise. Il resta néanmoins conseiller de la section syndicale CFDT d’ETG, majoritaire dans cette nouvelle entité et négocia avec la direction de Renault des conditions de départ particulièrement avantageuses pour les derniers salariés de Chausson Gennevilliers puis de ETG. En février 2007, les salarié(e)s étant soit reclassé(e)s soit en pré-retraite, ETG cessa ses activités.
Cette saga des salarié(e)s de Chausson avait valu à Bernard Massera de figurer aux côtés d’Emmanuelle Béart, Charles Pasqua, Nicolas Sarkozy, Surya Bonaly et quelques autres personnalités, dans une double page du journal Le Parisien, édition des Hauts-de-Seine, du 31 décembre 1993 sous la rubrique « ils ont marqué l’année 1993 ».
Dans les années 1998-1999 le cabinet d’expertise Syndex réfléchissait à la mise en place d’une structure traitant spécifiquement des licenciements et reconversions. Il souhaitait y associer le regard d’un syndicaliste porteur d’une pratique sur ce terrain. Fréderic Bruggeman prit contact avec Bernard Massera pour une intervention auprès des élus du CCE d’une entreprise de machinisme agricole à Langres (Haute-Marne). L’expérience ayant été concluante Syndex lui proposa de l’embaucher à temps plein dans un « pôle restructuration et reconversion » à mettre en place. Durant deux ans, il fut sollicité pour analyser les plans sociaux avec les élus. Il intervint ainsi sur 150 à 200 PSE.
Plusieurs universités furent également intéressées par les acquis obtenus par Bernard Massera et par son expérience en ces domaines. Il fut ainsi invité à diverses conférences ou séminaires. Bernard Massera sollicita la sociologue Danièle Linhart pour mener une enquête auprès des ex-salarié(e)s de Creil. Trois doctorantes s’y consacrèrent et il en découla un ouvrage Perte d’emploi, perte de soi. Parallèlement, avec le CEDISE (Centre d’étude pour le développement de l’information sociale et économique), il participa à une étude avec le ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, pour analyser juridiquement et économiquement les différentes étapes de la fermeture de Creil. Dans la même période en 2000-2001, Bernard Massera participa à un groupe de travail consacré aux congés de conversion mis en place par le ministère du travail.
L’idée d’un livre consacré à Chausson à partir de récits de militant(e)s y ayant travaillé prit forme. Bernard Massera et le journaliste Daniel Grason s’y attelèrent. La décision fut entérinée en 2002 lors d’une rencontre intersyndicale des anciens de Chausson. Il fallut deux ans de travail avec la réalisation d’une cinquantaine d’entretiens ensuite décryptés, relus et reclassés. L’ouvrage paru accompagné d’une exposition en 2004. Les critiques le saluèrent unanimement pour son caractère pluraliste et l’estimèrent digne de prendre place parmi les ouvrages importants de la mémoire prolétaire.
Les anciens salarié(e)s de Chausson désirant maintenir leurs relations, Bernard Massera assurait les liens indispensables en particulier pour faire reconnaître les maladies professionnelles dues à l’amiante et fournir les attestations nécessaires pour les liquidations des retraites. Bernard Massera avait en effet obtenu que Renault prenne en charge les archives du personnel et que celles des CE et organisations syndicales soient déposées aux Archives nationales du monde du travail, à Roubaix. Une première fête rassemblant les anciens Chausson eut lieu en avril 2007 sur les terrains de l’usine juste après la fermeture d’ETG. D’autres rencontres furent régulièrement organisées. Le 13 mai 2017, dix ans après la fermeture, une réunion rassembla encore quelque 200 anciens avec le soutien de la mairie de Gennevilliers. À cette occasion, fut projeté un film « Baba OS » réalisé avec l’aide de Bernard Massera, par Souad Mouchkrik, fille d’un OS de l’usine de Gennevilliers.
Bernard Massera s’investit au niveau de l’UPSM au début des années quatre-vingt-dix, d’abord dans son syndicat, le SMNS (Syndicat de la Métallurgie des Nords de Seine). Il participa aux réunions du conseil en y représentant la section syndicale de Chausson Gennevilliers. Succédant à Michel Jobert, il fut élu en 1991 secrétaire du SMNS jusqu’en décembre 2000 où Alain Haÿ lui succéda. Il prit des responsabilités dans la coordination des syndicats de la métallurgie d’Ile-de-France, l’UPSM, en intégrant le BER (Bureau Exécutif Régional) de 1994 à 2001, où il suivit plus particulièrement la branche automobile. Compte tenu de la proximité de leurs positions, il forma souvent un duo avec le secrétaire général de l’UPSM, Didier Cusserne, notamment lors du congrès de crise de la FGMM (Fédération de la Métallurgie et des Mines) à Metz (Moselle) en 1996 dans une période où la majorité des syndicats de l’UPSM estimaient pouvoir avec d’autres, en particulier ceux de Lorraine, incurver les positions fédérales dans un sens plus anticapitaliste et plus combattif. Il abandonna toute responsabilité au niveau de l’UPSM en 2001 dans la foulée d’une profonde crise qui secoua la structure à la suite de détournements de fonds durant plusieurs années par le secrétaire général sans que les garde-fous habituels aient pu l’empêcher. Il désapprouva tout comme son syndicat ce qu’il considérait comme une mise sous tutelle de l’UPSM par la fédération, conséquence de ces événements.
Dès l’origine en 2006 il participa au groupe « Mémoire et Histoire » qui rédige les biographies de militants pour le dictionnaire Maitron. À partir de 2009 il intégra la section « retraités » du SYMNES, issu de la fusion de deux syndicats de l’UPSM. Il participa aux congrès de la FGM puis de la FGMM à Grenoble (1974), à Strasbourg (1977) à Lille (1991) et à Metz (1996) où il prit la parole au nom d’une dizaine de syndicats, et aux congrès confédéraux de Nantes (1973) Annecy (1976) et Brest (1979).
En 1979, Bernard Massera trouva à se loger dans une petite chambre d’un immeuble insalubre rue de la Goutte-d’Or à Paris XVIIIe arrondissement. Le maire de la capitale, Jacques Chirac, voulait rénover le quartier. Craignant d’être éloignés et expulsés, les habitant(e) s se mobilisèrent. Ainsi fut créée en 1983 l’association « Paris Goutte-d’Or ». Bernard Massera en fut un des fondateurs. Si au départ il n’y prit part qu’à la marge, il s’engagea de plus en plus et quelques années plus tard il en devint le président succédant à Michel Neyreneuf, inspecteur pédagogique d’arabe, qui avait été membre du MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples) et qui deviendra auprès de Daniel Vaillant, maire adjoint à l’urbanisme dans le XVIIIe. « Paris Goutte-d’Or » présenta des contre-projets, édita un journal du même nom à 1 200 exemplaires, organisa des mobilisations incluant la défense du patrimoine architectural et la création d’équipements collectifs. La rénovation urbaine ayant été réalisée sur des bases intégrant la majorité des habitant(e)s, « Paris Goutte-d’Or » porta ses efforts sur l’animation du quartier avec son évènement phare, la fête de la Goutte-d’Or.
En 1979 avait été créé par des femmes de la Goutte-d’Or dont une religieuse, Simone Viguier et une mère de famille magrébine, Aïcha Smail, un lieu d’accueil pour les habitants du quartier. Le Secours catholique avait accepté d’en être le support juridique. En 1996, il souhaita se retirer occasionnant le licenciement des trois salariées. Ces deniers vinrent demander conseil à Bernard Massera. C’est ainsi qu’avec des habitants, l’association « Accueil Goutte-d’Or » fut créée. Bernard Massera en assura la présidence de 1999 à 2012. L’association se développa en particulier avec l’ouverture d’une halte-garderie (2003). L’association devint « Centre social » en 2001. Bernard Massera entra alors au conseil d’administration de la Fédération des centres sociaux de Paris (2000-2012).
Membre de l’inter associatif de la Goutte-d’Or depuis 1983, il fut sollicité pour prendre la présidence en 1999 d’un autre pôle important de la vie de quartier, « l’Association Salle Saint-Bruno » (SSB). Il assura cette fonction jusqu’en 2009. Cette structure associative d’une douzaine de salariés organise quelque 150 bénévoles. Elle met à la disposition des habitants et associations divers locaux. Elle gère un centre de documentation, un espace numérique, un lieu d’accompagnement pour des personnes très éloignées de l’emploi et organise diverses activités d’animation du quartier dont la fête de la Goutte-d’Or. Ayant préparé sa succession en tant que président tant au centre social qu’à la SSB, Bernard Massera resta aux conseils d’administration.
Vivant dans l’un des quartiers les plus multiculturels de Paris, Bernard Massera se retrouva naturellement avec le curé Henri Coindé aux côtés du collectif de sans-papiers qui occupa l’église Saint-Bernard, toute proche de la salle Saint-Bruno, en 1996. Dans ce quartier, il agit souvent de concert avec l’une des figures les plus connues des grandes luttes de l’immigration, Said Bouziri (1947-2009) qui fut par ailleurs militant CFDT. Ils s’étaient rencontrés à Lyon et s’étaient retrouvés autour du média « Générique » qui s’intéressa à la grève chez Chausson en 1988. Said Bouziri l’avait convaincu d’adhérer à la LDH (Ligue des Droits de l’Homme). À l’inauguration du square « Saïd Bouziri Saint-Bernard » de même qu’en janvier 2017 lorsque se tint un colloque à Paris intitulé « les archives de l’immigration, un défi pour demain. Parcours de Said Bouziri », Bernard Massera fut l’un des intervenants. En cette fin des années 2010 et par la suite, il continua à apporter son soutien concret aux réfugié(e)s obligés d’établir des campements dans ce quartier, à la Chapelle ou sur la dalle Pajol, faute de places d’hébergement et régulièrement évacués par les forces de l’ordre.
En 2011, il participa à l’équipe qui créa l’association « Convivances » sur une initiative de Didier Cusserne. Cette association se proposait de faciliter des projets favorisant « le vivre ensemble » en particulier dans des communes avec des campements Rom. Une première expérience en lien avec l’école d’architecture de Paris se déroula à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) et un projet prenait forme au Val-Maubué (Seine-et-Marne).
Les prêtres-ouvriers, organisés par région, furent plus au moins un millier au milieu des années 70. Bernard Massera participa à l’équipe nationale 1973-1974 et en 1980-1981 avec la volonté d’organiser des liens et de faire avancer les idées progressistes. Lorsqu’il devint permanent CFDT de la métallurgie en Picardie, certains catholiques critiquèrent le fait qu’un prêtre-ouvrier puisse occuper une telle fonction. En région parisienne, notamment, il constata les liens très lâches qui existaient entre l’Église et les prêtres-ouvriers. Il fut l’un des organisateurs du colloque de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) les 5-6 décembre 2015, intitulé Les prêtres-ouvriers après Vatican II. Une fidélité reconquise ? avec la participation des historiens Tangi Cavalin et Nathalie Viet-Depaule. Il fut l’un des contributeurs des actes de ce colloque.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article198913, notice MASSERA Bernard, Daniel par Daniel Richter, version mise en ligne le 8 janvier 2018, dernière modification le 8 janvier 2018.

Par Daniel Richter

Bernard Massera pendant les grèves de Chausson
Bernard Massera pendant les grèves de Chausson

ŒUVRE : Avec Daniel Grason, Chausson, une dignité ouvrière, Éditions Syllepse, 2004. – « Prêtre-ouvrier, un ministère symbolique », Cahiers de l’Atelier, Les prêtres-ouvriers : une histoire, novembre 2015. – « Dos au mur », Cahiers de l’Atelier, Mission ouvrière : des lieux et des liens, janvier 2017. — Avec Bernard Audras, Jean-Claude Auguin, « Avant-propos de l’équipe nationale des prêtres-ouvriers » et « Introduction à la seconde partie : Expériences, témoignages et analyses », Les prêtres-ouvriers après Vatican II. Une fidélité reconquise ?, sous la direction de Tangi Cavalin et Nathalie Viet-Depaule, Karthala, 2016.

SOURCES : Archives du SMNS, du SYMNES et l’UPSM-CFDT. – Archives du CE Chauson Gennevilliers et du CCE aux archives du monde du travail (ANMT) à Roubaix (Nord). – Le Parisien, édition des Hauts-de-Seine, « Ils ont marqué l’année 1993 », 31 décembre 1993. — Henri Coindé, Curé des sans-papiers, Les Éditions du Cerf, 1997. – Fréderic Bruggeman avec la collaboration de Régine Garcini et de Dominique Paucart, L’intervention des pouvoirs publics en soutien aux plans sociaux et les conditions de l’efficacité en terme d’emploi. Une analyse à partir d’un cas concret, la fermeture de l’établissement de Chausson à Creil, ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie, 20 octobre 1999. – Danièle Linhart, Perte d’emploi, perte de soi, Éditions Eres, 2002. – Philippe Traversian, « Chausson l’histoire d’une émancipation ouvrière », Gennevilliers Magazine, septembre 2004. — Noël Monier, « Bernard Massera de l’usine Chausson à la Goutte-d’Or », Le 18e du Mois, 5 février 2005. – Simon Gouin, « Dans les années 80, la lutte contre les expulsions de la Goutte-d’Or », dixhuitinfo.com, 17 mai 2010. – Programme du colloque « Les archives de l’immigration, un défi pour demain, parcours de Said Bouziri », Génériques, 19 janvier 2017. – Trois entretiens avec Bernard Massera en 2017.

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