CHEVÈNEMENT Jean-Pierre

Par Benoît Verrier

Né le 9 mars 1939 à Belfort (Territoire de Belfort) ; élève de l’ENA ; haut-fonctionnaire ; militant socialiste SFIO puis PS, quitte le Parti socialiste en 1993 pour fonder le Mouvement des citoyens ; député ; ministre d’État.

[Assemblée nationale, Notices et portraits]

Issu d’un environnement familial modeste, Jean-Pierre Chevènement était le fils d’instituteurs d’origine franc-comtoise, Pierre Chevènement et Juliette née Garessus. S’il aimait citer les métiers les plus variés exercés par des membres de sa famille, il paraît important de noter que certains d’entre eux, comme ses parents, occupèrent des emplois parfois peu qualifiés, mais régulièrement dans la fonction publique. Ces éléments permettent de comprendre l’investissement scolaire du jeune Chevènement et l’excellence de ses résultats - sa scolarité fut notamment marquée par son titre de lauréat du Concours général. C’est également dans ce cadre que peut être saisi son choix de quitter Belfort pour Paris afin d’y étudier à Sciences Po et non à Normale sup comme il semblait y être prédestiné et encouragé par son entourage et ses professeurs. « Boursier de la République », la réussite de ses études semblait constituer un réel objectif : il fut ainsi diplômé de Sciences Po en 1961 et titulaire d’une licence de droit et d’allemand la même année. Il entra à l’ENA après avoir effectué deux années de service militaire, dont plusieurs mois en Algérie. C’est durant sa scolarité à l’ENA qu’il adhéra à la SFIO en 1964.

Lors de ses années d’études à Paris, Jean-Pierre Chevènement rencontra et sympathisa avec un certain nombre d’étudiants avec lesquels il vécut un certain nombre d’expériences ou d’épreuves - le service militaire en Algérie ou le passage par l’ENA (avec A. Gomez et J.-L. Chartier par exemple) - qui contribuèrent à souder les membres de ce groupe. C’est également à travers des activités en périphérie de ces écoles du pouvoir que des liens se prolongèrent : ils préparèrent (et repérèrent) des étudiants au concours de l’ENA et travaillèrent en tant qu’experts lors de la campagne présidentielle de 1965 pour un de leurs anciens professeurs qui conseillait François Mitterrand* sur les aspects sociaux.

Jean-Pierre Chevènement adhéra à la SFIO d’une façon très singulière : il se rendit avec Alain Gomez directement dans le bureau de Guy Mollet*, alors secrétaire général, afin de proposer ses services à la direction socialiste et de s’inscrire dans les rangs du parti. Ils furent envoyés dans la 14e section de Paris pour « faire leurs armes », mais G. Mollet les mit à l’épreuve en leur confiant quelques études. À l’occasion de la campagne présidentielle de F. Mitterrand, certains camarades d’école allaient se retrouver sous la houlette de M. Soudais afin de rédiger diverses notes sur la situation économique et sociale.

Les liens créés dans cette campagne furent réactivés et permirent la création, en janvier 1966, du Centre d’études, de recherches et éducation socialiste (CERES). Les fondateurs du CERES étaient A. Gomez, Didier Motchane, Georges Sarre et Jean-Pierre Chevènement - ce sont ceux qui, dans la durée, assurèrent le succès de cette marque politique -, auxquels il faut ajouter J.-L. Chartier, J.-A. Penent, P. Calandra, J. Vidal, J.-L. Motchane, L. Hennekine et G. Toutain dont les noms ont parfois été moins cités ; vinrent rejoindre ce noyau initial Pierre Guidoni et Michel Charzat à compter de 1968. Ce groupuscule parisien, composé d’hommes jeunes, majoritairement anciens élèves de l’ENA ou titulaires de hauts diplômes dont le plus fréquent était celui de Sciences Po, put valoriser une compétence fondée sur une expertise d’État auprès des dirigeants de la gauche non communiste, et notamment de la SFIO qui ne disposait pas de telles ressources.

Leur position dans la SFIO était ambivalente dans la mesure où, aux premières études techniques fondées sur une rationalité économique, succédèrent des engagements plus idéologiques, comme l’organisation de colloques réunissant des universitaires de renom (P. Bourdieu, A. Touraine) et des socialistes membres de la SFIO. Ces tentatives de rénovation de la gauche et de la SFIO par l’expertise puis/et par l’idéologie n’étaient pas isolées : les clubs, plus anciens et souvent plus reconnus, travaillaient en ce sens également. Ce petit groupe parisien, s’il avait accès au centre partisan du fait de compétences reconnues, ne disposait d’aucune autorité sur le parti et était extérieur aux engagements militants.

À la fin des années 1970, deux hommes furent écartés, pour des raisons très différentes et au moins temporairement, des processus de regroupement et de rénovation de la gauche : François Mitterrand à la suite de Mai 68 et Guy Mollet* qui paraissait personnifier les reniements et les trahisons ayant conduit à l’éclatement de la gauche socialiste. La concurrence renouvelée entre les groupes socialistes, sous la direction d’A. Savary, marginalisa le CERES. Ses membres furent renvoyés à leur identité de technocrates et ne purent s’appuyer sur des ressources partisanes ou électives - les candidatures, même vouées dès le départ à l’échec, de certains aux législatives de 1968 constituaient une façon de s’inscrire dans d’autres enjeux que les seuls enjeux idéologiques ou intellectuels. Sans débouchés politiques ou partisans, le CERES allait progressivement inscrire son action à l’intérieur du parti et contribuer à y renouveler le militantisme. Ses dirigeants prirent ainsi le contrôle de la fédération de Paris, notamment à l’aide de postiers syndiqués et regroupés par G. Sarre autour du texte du CERES. La création de sections d’entreprise et d’université, la publication de tribunes radicales dans la presse, des actions communes avec le PCF, la participation à des manifestations ou encore des effets de tribune lors des congrès - comme l’annonce par D. Motchane de sa candidature à l’élection présidentielle de 1969 - redéfinissaient une forme de militantisme socialiste qui n’avait plus guère cours au sein de la fédération de Paris. Dans un parti de notables et d’adhérents, la place que voulait y occuper le CERES était clairement définie dès le premier numéro de leur Bulletin mensuel : « Dans la plupart des sections et des fédérations, les responsabilités sont à prendre pour peu que s’y présentent des gens capables et dévoués. »

Le congrès d’Épinay, en 1971, donna à voir la réussite du combat de « tendances » menée par le CERES. L’alliance nouée avec la « droite » du parti et les alliés de F. Mitterrand lui permit d’occuper une place stratégique dans la nouvelle direction : Jean-Pierre Chevènement, secrétaire général du CERES jusqu’en 1971, devint secrétaire national au programme et aux structures associées, G. Sarre à l’organisation et à l’animation. Ces deux postes furent particulièrement valorisés dans les années qui suivirent. Reconstruire le parti, développer ses structures et augmenter le nombre de ses adhérents constituaient des priorités auxquelles le premier secrétaire était alors très attaché. De façon similaire, mettre au point le programme socialiste, puis le programme commun de la gauche supposait une relation directe avec le premier secrétaire. Les deux secrétaires nationaux étaient alors particulièrement exposés et visibles : les négociations avec le PC furent suivies avec attention par l’ensemble des partis et de la presse ; l’implantation du PS dans les entreprises, la revitalisation de ses sections et fédérations furent mises en avant par F. Mitterrand.

Homme de parti, représentant et incarnant un courant du Parti socialiste rénové à Épinay, Jean-Pierre Chevènement fut élu député en 1973 dans le Territoire de Belfort et fut constamment réélu jusqu’aux élections législatives de 2002. Membre du bureau exécutif et du comité directeur du PS à partir de 1971, il perdit ses responsabilités de secrétaire national de 1975 à 1979, le CERES étant dans la minorité à la suite du congrès de Pau.

Les années d’opposition interne virent Jean-Pierre Chevènement consolider son ancrage local, d’abord en devenant conseiller régional de Franche-Comté (1974-1988), puis premier adjoint au maire de Belfort et président du conseil de district de l’agglomération belfortaine (1977-1983). En parallèle, il tenta, avec les dirigeants du CERES, de structurer le courant en misant sur son développement local et ses activités intellectuelles, notamment l’organisation de colloques et l’édition de la revue Frontières. Il fit à nouveau alliance avec F. Mitterrand contre M. Rocard* en 1979 au congrès de Metz et fut chargé, comme secrétaire national, de rédiger le programme socialiste en vue de l’élection présidentielle de 1981.

Dès la victoire de F. Mitterrand, Jean-Pierre Chevènement fut nommé ministre d’État de la Recherche et de la Technologie avant d’annexer, en sus, l’Industrie. Il démissionna en 1983 pour protester contre « la parenthèse libérale ». Son exclusion des sphères gouvernementales ne dura pas puisque, dès 1984, il fut nommé par L. Fabius ministre de l’Éducation nationale. À ce poste, il contribua à l’apaisement des passions autour de la question scolaire et mit en place des politiques scolaires parfois controversées. Dès la fin de la cohabitation, M. Rocard le nomma ministre de la Défense, poste qu’il occupa durant trois ans, avant de démissionner en janvier 1991 à l’occasion du conflit dans le Golfe.

L’organisation des forces proches de Jean-Pierre Chevènement fut revue durant cette période. La création d’un club (République moderne) en 1983 permit de fidéliser et de fédérer notamment les intellectuels qui s’éloignaient de la vie partisane mais surtout les hauts fonctionnaires qui travaillaient avec lui dans les ministères. C’est à l’intérieur de ce club qu’une petite équipe tenta, en 1987, de préparer une éventuelle candidature à la présidence de la République.

Le courant lui-même fut réorganisé : il changea de nom à l’issue d’un processus long de deux ans, bâti autour de discussions et de colloques. Socialisme et République voulait, à partir de 1986, articuler les deux dimensions jugées prioritaires de la période. À l’intérieur du parti, le courant - qui tendait de plus en plus à devenir « le courant Chevènement » - maintint des résultats importants mais ne fut plus en position de faire ou défaire une majorité.

Dans une conjoncture de redéfinition de la gauche, qui touchait alors l’ensemble des formations et des mouvements sociaux, Jean-Pierre Chevènement se mit en congé du Parti socialiste en juillet 1992 pour pouvoir mener sa campagne contre le traité de Maastricht. Sa démission lors de la guerre du Golfe avait offert une première occasion de rapprochement avec un ensemble de structures de la gauche « alternative ». L’éloignement avec le parti lors du référendum sur le Traité d’union européenne en constitua une deuxième qu’il souhaita structurante. Ainsi, durant l’été 1992, une première convention pour un Mouvement des citoyens fut organisée à Belfort, qui permit de formaliser les liens noués avec des dirigeants ou des organisations du Parti socialiste ou en dehors du parti (ADS, AREV, reconstructeurs et rénovateurs, etc).

Le Mouvement des citoyens (MDC) fut officiellement créé en 1993 et mena campagne en 1994 pour les européennes avec d’autres petites organisations. Jean-Pierre Chevènement, qui conduisait la liste, obtint 2,54 % des voix. Durant ces années, les militants du MDC s’opposèrent régulièrement à ceux du PS, sur des questions idéologiques ou sur les conclusions à tirer des échecs électoraux.

Les difficultés, politiques et financières, du MDC et la personnalité du candidat socialiste en 1995 à l’élection présidentielle conduisirent J.-P. Chevènement à soutenir Lionel Jospin plutôt que de présenter une candidature.

La victoire électorale de la « gauche plurielle » lors des élections législatives de 1997 rapprocha J.-P. Chevènement de son ancien parti. Si les « éléphants » du PS furent écartés du gouvernement Jospin, Jean-Pierre Chevènement fut nommé ministre de l’Intérieur. En outre, sa qualité d’« ancien » lui offrit la possibilité d’intervenir sur de nombreux sujets qui n’étaient pas directement de sa responsabilité ministérielle. Il se donna à voir, durant ces trois années de gouvernement, comme la « vigie républicaine » de la gauche, exécutant et justifiant toutes les mesures qualifiées de « sécuritaires ».

S’il démissionna à nouveau à l’été 2000 à propos de la question corse, ce retrait du gouvernement correspondit sans doute moins à un franc désaccord qu’à la volonté de capitaliser le crédit politique dont il jouissait à la suite de son travail au ministère et à un accident de santé qui le tint éloigné quatre mois de son institution. La préparation d’une candidature à l’élection présidentielle en 2002 était alors rendue possible.

Jean-Pierre Chevènement, « troisième homme » de la campagne, fut finalement sixième, avec 5,34 % des suffrages. Tenu en grande partie pour responsable de l’éviction de L. Jospin dès le premier tour, il fut marginalisé au sein de la gauche socialiste et battu aux législatives suivantes, après trente ans de réélections successives. Le Pôle républicain, rassemblement structuré à partir du MDC et visant à accueillir tous les soutiens durant la campagne électorale, se transforma en Mouvement républicain et citoyen dès la défaite. Une partie des responsables et militants qui avaient suivi Chevènement dans l’aventure MDC le quittèrent et rejoignirent peu à peu le PS. Les élections locales de 2004 achevaient en quelque sorte ce mouvement qui ne compta plus qu’une poignée d’élus locaux.

Jouant du dedans et du dehors, Jean-Pierre Chevènement accorda son soutien à Ségolène Royal durant la campagne de 2007. Il trouva ainsi une place importante dans le dispositif de campagne de la candidate socialiste, mettant à son service ses experts habitués à travailler sur des thèmes comme la Défense, la place de la France dans le monde, l’ordre et la sécurité.

Une des caractéristiques majeures de J.-P. Chevènement est non seulement d’avoir publié de nombreux ouvrages, mais également d’avoir conféré une place importante à l’écrit (écriture, lecture) dans sa vie personnelle et politique.

Jean-Pierre Chevènement s’était marié en 1970 avec Nisa Grunberg et le couple eut deux fils.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article19849, notice CHEVÈNEMENT Jean-Pierre par Benoît Verrier, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 10 février 2010.

Par Benoît Verrier

[Assemblée nationale, Notices et portraits]

ŒUVRE : L’énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise (en collaboration, sous le pseudonyme collectif de Jacques Mandrin), La Table ronde, 1967, 171 p. — Socialisme ou socialmédiocratie ? (en collaboration, sous le pseudonyme collectif de Jacques Mandrin), Seuil, 1969, 190 p. — Le vieux, la crise, le neuf, Flammarion, 1974, 284 p. — Être socialiste aujourd’hui (en collaboration avec Pierre-Luc Séguillon), Éditions Cana, 1975, 171 p. — Les socialistes, les communistes et les autres, Aubier, 1977, 354 p. — Le service militaire (débat avec Pierre Messmer, présenté et animé par Thierry Pfister), Balland, 1977, 180 p. — Apprendre pour entreprendre, Librairie générale française, 1985, 254 p. — Le pari sur l’intelligence, entretiens avec Hervé Hamon et Patrick Rotman, Flammarion, 1985, 304 p.. Une certaine idée de la République m’amène à..., Albin Michel, 1992, 304 p. — Le temps des citoyens, Éditions du Rocher, 1993, 444 p. — Le vert et le noir. Intégrisme, pétrole, dollar, Grasset, 1995, 263 p. — France Allemagne, Parlons francs, Plon, 1996, 282 p. — La République contre les bien-pensants, Plon, 1999, 175 p. — La République prend le maquis (avec Robert Colonna d’Istria), Mille et une nuits, 2001, 131 p. — Le courage de décider, Robert Laffont, 2002, 209 p. — Défis républicains, Fayard, 2004, 647 p. — Pour l’Europe, votez non !, Fayard, 2005, 192 p. — La faute de M. Monnet, Fayard, 2006, 148 p.

SOURCES : Arch. Ass. Nat. — Arch. OURS.

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