CHESNEAUX Jean

Par Daniel Hémery

Né le 2 octobre 1922 à Paris (XIVe arr.), mort le 23 juillet 2007 à Paris (Ve arr.) ; agrégé d’histoire, diplômé de chinois, professeur de lycée ; docteur d’État en histoire, professeur d’université à la Faculté des lettres de Paris, puis à l’Université Paris-VII Denis-Diderot ; membre du Parti communiste (1948-1969) ; intellectuel critique, compagnon de route du maoïsme dans les années 1968-1975, puis écologiste et pacifiste, président de Greenpeace France (1998-2002).

Jean Chesneaux naquit à Paris dans une famille de la moyenne bourgeoisie catholique libérale, proche du « Sillon » de Marc Sangnier. Son père, Albert Chesneaux, fils d’un cheminot de Montargis (Loiret), était ingénieur des Ponts et Chaussées et avait notamment élaboré le tracé des tramways de Paris, sa mère, née Madeleine Dupuis, était femme au foyer. Il eut deux sœurs et un frère. Son enfance et sa jeunesse baignèrent dans ce milieu chrétien pratiquant, humaniste, ouvert au monde. Après de solides études aux lycées Montaigne et Louis-le-Grand jusqu’en juillet 1939, il prépara une licence d’histoire à la Sorbonne qu’il obtint en juillet 1941 et un diplôme d’études supérieures d’histoire médiévale qu’il soutint en juillet 1942 tout en assurant un enseignement complémentaire de paléographie pour les étudiants de licence de février à mai de la même année.

À supposer qu’il existe une unité logique minimale dans la course d’une vie, celle de ce piéton de Paris, ancré dans la ville, dont les lieux de résidence ne s’éloignèrent pas des VIe et Ve arrondissements, aura sans doute eu pour paradoxal fil logique l’incessant croisement de cheminements multiples : explorations intellectuelles d’une diversité peu commune, voyages géographiques sans trêve dans le vaste monde pour lequel il manifesta toujours une insatiable curiosité, engagements radicaux ponctués de ruptures existentielles qui l’amenèrent à changer fréquemment son angle de visée, en « franc-tireur », n’hésitant pas, selon ses dires, à évacuer une position pour se retrouver « ailleurs ». Cet itinéraire commença avec la guerre et l’entrée dans la Résistance. À la Sorbonne, il milita à la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC) dont il fut l’un des animateurs nationaux. Il fut responsable du Groupe catholique des lettres (GCL) et, en novembre 1942, adhéra à « Défense de la France », l’un des mouvements clandestins de la Résistance. Arrêté en mai 1943 par la Gestapo lors d’une distribution de tracts à la sortie d’une église, interné à Fresnes, au fort de Villeneuve-Saint-Georges, puis à nouveau à Fresnes, condamné à quinze mois de prison, il ne fut sauvé de la déportation que par la libération de Paris en août 1944. Après un séjour de remise en état physique à Combloux, au sanatorium des étudiants de Saint-Hilaire-du-Touvet, il reprit ses études et prépara l’agrégation d’histoire à laquelle il fut reçu troisième en juillet 1945.

Une bifurcation inattendue dans son parcours devait décider de ses engagements à venir. À Genève, où, d’octobre 1945 à octobre 1946, Jean Chesneaux fut secrétaire d’un organisme protestant l’Entraide universitaire internationale (EUI), et l’occasion lui fut donnée de découvrir les mondes non européens. L’EUI le chargea d’une mission d’études en Asie de novembre 1946 à août 1948 avec trois amis, dont le jeune romancier communiste Jacques-Francis Rolland et le futur publiciste Scipion. Il s’agissait d’enquêter sur l’état de l’enseignement supérieur et sur la condition étudiante dans douze pays : Égypte, Palestine, Liban, Syrie, Irak, Iran, Afghanistan, Inde, Ceylan, Singapour, Malaisie britannique, Indochine, Siam, Chine. À New Delhi, en juillet 1947, il se lia d’amitié avec le représentant du gouvernement de Hô Chi Minh, puis, lors de son passage à Bangkok, prit contact avec la délégation de la République démocratique du Vietnam. À Saigon, il entra en relations avec le « Groupe d’études marxistes », façade légale du noyau communiste français. En septembre 1947, au retour d’une visite de solidarité de dix jours, en compagnie d’un Français et deux Vietnamiens, dans les maquis Vietminh de la Plaine des Joncs, il fut arrêté par une patrouille française et accusé par le Haut-Commissariat de France d’atteinte à la sûreté extérieure de l’État et de haute trahison. « Mon baptême du feu dans la vie politique » dira-t-il plus tard. Emprisonné quatre mois et demi à la prison centrale de Saigon, il bénéficia d’un non-lieu, mais fit l’objet d’une mesure d’expulsion. De janvier à juin 1948 il acheva son périple par un long séjour en Chine, en proie à la guerre civile. À quelques mois de la bataille décisive de la Huai-Hai, dans l’hiver glacé de Shanghai assiégée par les guérillas communistes, ce fut pour lui la découverte d’une immense civilisation en pleine révolution. À son retour en France, il prit deux décisions simultanées : professeur de lycée d’octobre 1948 à octobre 1951 à Nancy, Saint-Quentin puis Chartres ; il abandonna la thèse d’histoire médiévale qu’il préparait sur le Concile de Constance (1414-1418) et décida d’apprendre le chinois afin de travailler désormais sur l’histoire contemporaine de la Chine.

Il entreprit en octobre 1948 l’étude de la langue chinoise à l’École des langues orientales (aujourd’hui INALCO) et obtint son diplôme en juillet 1951 avec la mention « bien ». En mars 1952 il était chargé de conférences aux agrégatifs d’histoire de la Faculté des lettres de Paris sur « La société chinoise à l’époque de la Première Guerre mondiale » et bénéficiait en août et septembre d’une bourse du legs Lavisse de la Sorbonne pour un séjour de recherche à Londres. Professeur au lycée Claude-Bernard (Paris) d’octobre 1951 à octobre 1953, il fut nommé attaché de recherches au CNRS en 1953 et entreprit la même année la préparation d’une thèse de doctorat d’État sur « Les travailleurs de l’industrie chinoise de 1911 à 1927 » sous la direction de Pierre Renouvin et d’Ernest Labrousse. En même temps, il assura en 1953-1954 un cycle de conférences sur « L’Extrême-Orient de 1840 à 1914 » pour les étudiants de propédeutique de la Sorbonne... Après avoir effectué deux longs séjours de recherche en Chine en 1957 et 1960 et infléchi sa recherche vers l’étude, problématique et érudite à la fois, du mouvement ouvrier chinois de 1919 à 1927, il soutint sa thèse en 1962.

Celle-ci fut l’un des travaux fondateurs de la jeune école historique française des années 1960. Elle rénovait profondément la sinologie française qui jusqu’alors ignorait pratiquement l’histoire contemporaine de la Chine dont il fut en France le défricheur, par ailleurs très largement reconnu dans l’archipel sinologique international. Ce que consacrait dès 1955 son élection, à trente-trois ans, comme directeur d’études à la VIe section de l’École pratique des hautes études - la future École des hautes études en sciences sociales. À partir de 1956 Jean Chesneaux enseigna également à l’Institut d’études politiques de Paris. La richesse et le dynamisme de ses recherches, ses qualités d’entraîneur, la culture, les relations vivantes qu’il sut nouer avec le monde savant international, américain notamment, son rayonnement de jeune professeur brillant et chaleureux devaient attirer à son séminaire et à ses cours des générations d’étudiants, français et tout autant étrangers, deux décennies durant. Très doué pour les langues, il maîtrisait, outre le chinois, l’anglais, l’allemand, le russe et l’espagnol qu’il avait appris à la prison de Fresnes avec son compagnon de cellule, un républicain espagnol non francophone. Jean Chesneaux aura été, au sens intellectuel du terme, un maître, un inspirateur et un interlocuteur, il aura beaucoup contribué à renouveler l’approche scientifique des civilisations non occidentales et de leur devenir à l’âge de la décolonisation. Il devait former toute une génération d’historiens du monde chinois, du Vietnam et de l’Asie du sud-est et son influence intellectuelle s’étendit aux études sur le Tiers Monde contemporain. Nombre de ses ouvrages furent traduits en anglais, allemand, italien, russe, espagnol, portugais et, sans doute, mais en versions confidentielles et non publiques, en chinois et en vietnamien.

Pour Jean Chesneaux cependant, à l’âge des extrêmes, le travail de l’historien n’était pas dissociable de l’engagement social et politique, l’histoire ne pouvait plus être simple savoir, pure démarche de connaissance, mais elle avait désormais pour sens fondamental d’être une discipline savante dont la finalité était l’action collective. Comme nombre de jeunes historiens des lendemains de la guerre et de la Résistance, il partageait l’esprit de « L’Étrange défaite » de Marc Bloch, publié en 1949, point de vue qu’il radicalisera jusqu’à l’outrance pour finalement le nuancer fortement après 1980, mais qu’il maintiendra, à la différence de nombre de ses anciens collègues, jusqu’à sa disparition. « Penser historiquement le passé pour penser historiquement le présent... », proposera-t-il en 1976 dans un petit livre fort controversé.
En 1948, à son retour d’Asie orientale, Jean Chesneaux adhéra sans plus tarder au Parti communiste français. Il appartint à l’indocile cellule Sorbonne Lettres de la section du Ve arrondissement de Paris par laquelle passaient alors tant d’universitaires de renom. Il y milita activement comme simple militant de base vendant régulièrement l’Humanité sur le boulevard Saint-Michel. Surtout il apporta aussi ses compétences de spécialiste et son dynamisme à la mobilisation de la gauche française contre la guerre d’Indochine et pour la négociation avec la RDV de Ho Chi Minh que la direction du PCF intensifiait à partir de 1949. Il participa aux nombreuses manifestations contre la guerre qui prenaient alors de l’ampleur, mais tout particulièrement aux initiatives collectives qui devaient mettre le camp de la guerre en minorité dans le monde intellectuel et universitaire français et occidental. Très lié aux Vietnamiens de France, il fut ainsi très actif à la « Conférence d’Information sur la question du Vietnam » réunie à Issy-les-Moulineaux le 19 février 1950 où intervinrent les figures les plus respectées de l’orientalisme français comme Jeanne Cuisinier, Paul Lévy, Paul Mus surtout pour lequel il conservera toujours un vif attachement intellectuel. Il devint bientôt l’une des chevilles ouvrières de cette mobilisation des intellectuels français, notamment du « Comité d’études et d’action pour le règlement pacifique de la guerre au Vietnam » dont il avait été l’initiateur à la conférence de 1950 avec le député communiste Maurice Kriegel-Valrimont et auquel appartint Paul Mus. Son adhésion au PCF le signala à l’attention des services américains en France et, dès 1955, la Fondation Rockefeller, sur les conseils du State Department, s’opposait à la présence de Jean Chesneaux dans les programmes de recherche de la VIe section de l’EPHE qu’elle finançait. Ces pressions n’aboutirent pas à son élimination grâce à l’adroite résistance de Fernand Braudel et de Clemens Heller, les responsables de la VIe section, mais la Fondation refusa de le laisser bénéficier de fonds Rockefeller. « Historien de la Chine en première ligne mais quand même historien du Vietnam en deuxième ligne », ainsi qu’il se définira à juste titre plus tard, il fit paraître en 1955 son premier livre, « Contribution à l’histoire de la nation vietnamienne » qui fit date dans la connaissance de l’histoire vietnamienne, jusqu’alors à peu près ignorée en Occident, et qui en fut longtemps l’un des rares ouvrages de référence, y compris au Vietnam où ses travaux et ses écrits devaient beaucoup compter - jusqu’à la fin du XXe siècle - pour des générations d’intellectuels.

Au Parti communiste français, Jean Chesneaux fut l’expert reconnu des questions asiatiques, le « sinologue patenté du parti », dira-t-il. Il fut en même temps président-délégué de l’Association d’amitié franco-vietnamienne, proche de Hanoï. Mais il partagea aussi l’effervescence intellectuelle, les interrogations, les doutes et les débats de l’intelligentsia marxiste internationale. Il conservait, peut-être grâce à son expérience de l’Asie orientale, une certaine distance à l’égard du stalinisme, en étant plus attentif et plus ouvert que nombre d’intellectuels communistes aux travaux et aux avancées des universitaires et chercheurs non communistes français et étrangers, de même qu’au débat tiers-mondiste des années 1960. Plus généralement, tout en écrivant dans de nombreuses revues d’histoire universitaires françaises et étrangères, la Revue historique et les Annales notamment, il participa vigoureusement, dans La Pensée par exemple, aux discussions théoriques du marxisme savant dont la relative hégémonie intellectuelle s’installait à l’époque dans les sciences humaines, tout particulièrement au débat international sur le mode de production asiatique dont il fut l’un des principaux animateurs. Parallèlement, il se passionna pour les études verniennes qu’il aborda avec érudition et originalité en mettant en lumière la dimension libertaire cachée de l’œuvre de Jules Verne. Entre-temps, de ses différents mariages étaient nés trois enfants.

Vers 1965, alors que dans le monde communiste montait, impulsée par le maoïsme chinois, la contestation ambiguë de l’Union soviétique et que s’ouvrait la seconde Guerre du Vietnam, Jean Chesneaux fut au nombre des intellectuels communistes critiques qui s’éloignaient peu à peu du communisme officiel tout en restant membres du PCF. Proche des nombreuses dissidences qui fracturaient le milieu intellectuel marxiste, il noua sur les campus des États-Unis, où son premier voyage avait eu lieu en 1965, des liens solides avec la New Left et le radicalisme intellectuel américains. Il effectua un premier voyage au Vietnam du Nord en 1957, y retourna en 1960, fut reçu par Hô Chi Minh. Son engagement militant pour le soutien à la révolution vietnamienne devait être crucial, car ce fut sur ce terrain que se dessina sa rupture avec le PCF. En concertation avec l’Union générale des Vietnamiens de France, ami de nombreux intellectuels vietnamiens, en particulier du docteur Nguyên Khac Viên, quasi-ambassadeur non officiel de Hanoï auprès du monde intellectuel occidental, comme de nombreux spécialistes du Vietnam, en particulier de Georges Boudarel - ancien professeur à Saigon rallié en 1950 au Vietminh qu’il avait connu à Hanoï en 1957 et aidé à rentrer en France en 1966 - il milita aux côtés du Comité Vietnam National. Mais aussi avec le « Paris American Committee to Stop War » de Maria Jolas, Susan George, Harvey Goldberg, dissous en 1968 par Michel Debré. Il fut l’un des artisans des « Six heures pour le Vietnam » et l’un des principaux animateurs du Collectif intersyndical universitaire contre la Guerre du Vietnam, émanation des syndicats de l’enseignement supérieur, le SNES-sup et le SGEN-CFDT, tout en effectuant nombre de tournées d’information et de conférences à l’étranger, en Italie notamment. Avec Marcel-Francis Kahn*, Jean-Pierre Vigier*, Laurent Schwartz*, Madeleine Rebérioux* et bien d’autres universitaires français, il déposa longuement lors des deux sessions de Stockholm (1966) et Roskilde (1967) du Tribunal Russell sur les crimes de guerre américains au Vietnam, auquel il fournit des argumentaires appréciés. À la mort de Hô Chi Minh en 1969, il participa à la production du premier film occidental, une production militante de Paul Seban*, sur le leader vietnamien (Le testament d’Hô Chi Minh, 1970).

Au printemps de 1968, fortement engagé dans les prodromes puis dans les développements de la contestation étudiante et universitaire, il fut avec Jean-Pierre Vernant* et Madeleine Rebérioux* à l’origine de la lettre du 26 mai des trente-six intellectuels communistes à la direction du PCF : critiquant sévèrement son incapacité à prendre en compte l’ampleur et la nouveauté de la lame de fond étudiante et lycéenne comme les possibilités de la situation politique qui s’était instaurée, ils y proclamaient leur solidarité avec le mouvement étudiant et exigeaient que le parti s’expliquât sur sa stratégie. Lors des deux rencontres convoquées les 1er et 3 juin par la direction du parti à l’intention des signataires, Jean Chesneaux fut de ceux qui prirent longuement la parole face à Roland Leroy*, Pierre Juquin*, Guy Besse*, sans parvenir à les ébranler. Ultime tentative d’un improbable dialogue qui eut pour suite logique sa rupture - « sur la pointe des pieds », selon son expression - avec le Parti communiste qu’il quitta au début de 1969.

Rupture radicale à bien des titres puisqu’en elle s’articulaient nouveaux engagements politiques, réorientation intellectuelle et choix existentiels. Il devint, comme il l’écrira plus tard, un « historien franc-tireur », en croissante rupture de ban avec les partis et avec l’université, l’un des militants éloquents, à l’instar d’un Jean-Paul Sartre* ou encore d’un Michel Foucault* qu’il côtoya souvent, d’innombrables causes, souvent improvisé l’un de leurs porte-voix, à l’œuvre sur les terrains les plus diversifiés. Il s’était résolu à rompre avec tout militantisme de parti, à se consacrer aux mouvements issus de ce que l’on commençait à appeler la « société civile ». Détermination qui relevait certes de la viscérale hostilité constitutionnelle du « gauchisme » à l’égard des structures de parti, mais sans doute aussi du modèle de l’« intellectuel spécifique » subvertissant son propre champ de pratiques que conceptualisait alors Foucault à partir de l’expérience de 1968. Très sévère à l’égard de l’extrême gauche trotskyste, Jean Chesneaux fut ainsi l’un des compagnons de route en vue de la Gauche prolétarienne et du maoïsme français, sans pour autant adhérer à aucun groupe, même s’il participa aux activités du Secours rouge créé en juin 1970, dont son ami Pierre Halbwachs était l’un des animateurs. Il apporta sa caution intellectuelle, avec une certaine prudence, mais au prix de bien des silences, à nombre d’illusions reçues et d’analyses fantasmatiques sur la Révolution culturelle chinoise comme à diverses initiatives politiques des maoistes. Tout en s’éloignant peu à peu, « plutôt discrètement » dira-t-il, du marxisme. Expériences qu’il devait évoquer plus tard avec un certain courage dans divers écrits critiques et autocritiques, tout en réaffirmant la nécessité politique et éthique de continuer le combat pour l’émancipation humaine.

Parallèlement il poursuivit jusqu’en 1978 ses activités d’historien de la Chine. Élu professeur à la Sorbonne en octobre 1968, il y donna des enseignements très suivis d’histoire de la Chine contemporaine, - ce qui constituait une petite révolution dans la tradition universitaire française jusqu’alors superbement indifférente à la civilisation chinoise -, des mouvements paysans chinois et des mouvements sociaux et nationaux dans le Tiers-monde. En 1970, lorsque la vieille Université de Paris se scinda en sept universités, Jean Chesneaux fut l’un des principaux fondateurs de l’Université Paris VII sur le campus de Jussieu, et, avec Michelle Perrot, E. Le Roy Ladurie, Henri Moniot, Jean Dresch, rejoints par Pierre Vidal-Naquet, par Catherine Coquery-Vidrovitch, aidés une poignée de jeunes historiens et géographes venus de l’ancienne Sorbonne, du CNRS, de l’EHESS ou de l’enseignement secondaire, l’un des principaux architectes et des plus dynamiques animateurs du département de géographie et d’histoire. Paris VII fut alors l’un des hauts lieux en France d’une refondation novatrice des pratiques et des contenus de l’enseignement supérieur, où se cherchait la confrontation pluridisciplinaire des disciplines et des savoirs, dont Jean Chesneaux se fit un des vigoureux promoteurs. À côté de son enseignement d’histoire chinoise, il inaugura aussi un enseignement d’épistémologie historique - « Lecture historique de l’actualité » - qui interrogeait le statut social de la discipline historique, la trame des rapports entre passé et présent, plus généralement la temporalité. Ainsi se dessinait pour lui un nouveau champ interrogatif qui allait devenir peu à peu son principal chantier de réflexion. Le « brûlot contre Clio » (l’expression est du journal Le Monde) qu’il publia en 1976, sous le titre « Du passé faisons table rase ? À propos de l’histoire et des historiens », en fut l’ébauche qui inspira largement le « Forum-Histoire » (1975-1978), tentative originale et éphémère de critique « basiste » et collective de l’institution et du savoir historiens, mais que Jean Chesneaux échoua à transformer en véritable mouvement collectif.

Comme bien d’autres intellectuels et universitaires de gauche, comme ses proches amis Pierre Halbwachs, François Chatelet*, Félix Guattari*, François Partant, Jean Chesneaux fut désormais l’un des pionniers, inlassable et inclassable, d’entreprises politiques sectorielles, immergé dans le grand flux multicontestataire de l’après 1968. Vers 1975, il prit congé des études asiatiques et fit valoir par anticipation en 1978 ses droits à la retraite de l’Université Paris VII et de l’EHESS. Pour lui la priorité était maintenant de peser dans le sens d’un « retour à l’Ouest » : « Nous avions les yeux rivés sur les rizières du Vietnam, et nous n’avons pas vu les tours de béton pousser sous nos yeux à Paris et dans toute la banlieue... », écrivait-t-il. Raison de fond à laquelle s’était ajouté en 1970 le rejet par Hanoï de sa demande de visa à la suite de la publication de son Vietnam. Études de politique et d’histoire, dans lequel il développait la thèse sacrilège de la « bipolarité » vietnamienne. Il fut, selon ses propres termes, « de tous les coups », de toutes les « sommations du présent », un militant opiniâtre et attentif du soutien aux travailleurs de Lip à Palente ou aux paysans du Larzac - il s’installera un moment sur le plateau -, des luttes féministes, régionalistes, occitanes en particulier, anti-nucléaires, écologistes, comme de la campagne pour la candidature Coluche en 1981 et au même moment de l’organisation d’une solidarité de gauche avec Solidarnosc. Une multi-contestation qu’il dénommait d’un américanisme, « le Mouvement ». En constante rébellion contre la pratique et la politique des partis de gauche et des grands syndicats, il fut un militant du dissensus, du gauchisme culturel et de l’invention d’une contre-culture politique. C’est ainsi qu’entre 1968 et 1987 il prit part régulièrement aux conférences internationales de l’« European Nuclear Disarmement Movement » d’Amsterdam, Paris et Lund, qu’il fut l’un des principaux initiateurs ou organisateurs de nombre de « contre-sommets » défiant les sommets officiels : le premier avait été la « Contre-Conférence sur l’aide européenne au gouvernement de Saigon » à Paris en 1974, le plus connu fut le « Contre-Sommet des sept pays les plus pauvres », qu’il anima à Paris en 1983 à l’occasion d’une réunion du G 7. À partir de 1991, il fut invité aux séminaires annuels du « Réseau de solidarité Europe-Pacifique », et aussi à différentes conférences des Nations Unies, notamment à celle de Copenhague sur la pauvreté, l’exclusion et le chômage en 1995. Démarche rien moins qu’univoque qui le situait à l’intersection de multiples réseaux et d’innombrables initiatives mêlant fidélités, innovation créatrice, élans de radicalité, recherche d’altérité, à nombre d’analyses naïves et sommaires, de pesanteurs politiques, de remontées d’idéologie, dont il cherchera ultérieurement avec honnêteté à s’expliquer de manière critique. Faisceau d’engagements qui lui semblait aller dans le sens de l’émergence d’une nouvelle société politique, nécessairement mondiale, ce qui sera son ultime projet : « Construire une culture écologique, déclarera-t-il le 24 mars 2004 lors d’un séminaire d’ATTAC, c’est construire les instruments politiques globaux capables de faire face aux nouveaux périls que nous affrontons ».

Le nouveau parcours de Jean Chesneaux, qui n’est pas sans évoquer celui des narodniki russes du XIXe siècle ou des intellectuels de gauche chinois du XXe siècle, d’un Lu Xun par exemple qu’il aimait citer, n’est cependant pas réductible à la simple trajectoire d’un activiste. Ce guetteur d’avenir n’a pas cessé d’écrire d’une plume acérée des livres et des centaines d’articles, souvent de circonstances mais toujours soutenus par le goût de la démonstration rationnelle, par une rare qualité d’expression, ponctués de points de vue originaux. Il fut l’un des collaborateurs réguliers de La Quinzaine littéraire, fondée et dirigée par son ami Maurice Nadeau, du Monde diplomatique, des revues Écologie et Politique et Transversales, sciences, cultures. C’est un regard romantique qu’il portait sur le monde, teinté de mélancolie, amoureux de ces figures oubliées ou incomprises qu’il aimait exhumer des cendres de l’histoire et qui peuplaient ses jardins secrets. Tels Nemo l’insoumis qui sur le « Nautilus » proclame fièrement devant les naufragés qu’il vient de secourir : « Je ne suis pas ce que vous appelez un homme civilisé ! J’ai rompu avec la société tout entière, je n’obéis point à ses règles... ». Ou encore Louis de Rienzi, officier de l’Empire, soldat des indépendances romantiques, combattant philhellène à Missolonghi, étonnant explorateur du monde, député de La Réunion, dont l’énorme œuvre manuscrite disparut dans un naufrage en Mer de Chine et dont Jean Chesneaux découvrit avec émotion à Macao en 1992 un poème gravé en français sous le lierre de la grotte de Camoens...

Passionné de bandes dessinées - il est l’un des auteurs d’En avant vers de nouvelles aventures, dix années de luttes populaires en bandes dessinées, 1970-1980, publié à Millau en 1980 -, de cinéma, de littérature et de philosophie, il fit durablement preuve et plus que de coutume d’une profonde défiance à l’égard des grandes élaborations théoriques. Il finira cependant par se réconcilier avec le travail théorique dans les années 1980, ou plutôt par en partager les sens profonds et cachés, en adepte de la « dissidence en actes soutenue par une culture scientifique d’avant-garde... au service des valeurs politiques d’indépendance et de liberté », car, soutient-il, si l’histoire doit être pratiquée comme une discipline d’action, elle ne peut l’être qu’à condition d’être pensée. Dans les dernières décennies de sa vie, tout en collaborant aux Cercles Condorcet créés en 1987 à l’initiative de Claude Julien et de la Ligue de l’Enseignement - il fut vice-président du Cercle de Paris -, Jean Chesneaux consacra une série d’essais critiques à son expérience du communisme, à la notion de « modernité » mise en circulation dans la décennie 1980 et au devenir d’un univers déréalisé, sujets d’un de ses livres en 1983, à la déstabilisation de l’écosystème terrestre, et surtout au flux du temps, à sa signification « bi-directionnelle », à la manière de « l’habiter ». Il y réexamine les thématiques de Brecht et de Koselleck, cherche à développer les analyses de W. Benjamin sur la nécessité pour l’idée et la pratique révolutionnaires d’agir comme « un frein d’alarme » qui détournerait le genre humain des chemins de la catastrophe. Son dernier texte, « La tripartition du champ temporel comme fait de culture » (2005), cherche à repérer, par une analyse du vocabulaire de la temporalité dans diverses langues, les glissements sémantiques de l’appréhension du temps qui différencient les cultures.

Ces chantiers de recherche, ses conférences et ses interventions à la Fondation Condorcet ou dans les séminaires d’ATTAC, par exemple au séminaire « Environnement et Mouvements Sociaux » qu’il animait encore deux mois avant sa mort en mai 2007, se nourrirent fortement de l’expérience du voyage. Du Sénégal au Nicaragua, au Chili, au Brésil, à la Chine qu’il retrouva à cinq reprises (1974, 1975, 1982, 1988, 1998), ou, en 1992, à Tijuana, la ville-frontière mexicaine sur l’immense « limes » qui sépare en filigrane le Nord du Sud, partout ce voyageur cultivé et perspicace chercha à être « de mèche avec l’inconnu » : « il faut aller voir », aimait-t-il à dire. Périples militants d’un visiteur du monde, de l’historien tenacement engagé. Militant anti-nucléaire, Jean Chesneaux participa, dans les années 1980, à la protestation contre les essais nucléaires français de Moruroa et se prit de passion pour les cultures du Pacifique - qu’il sillonna lors de cinq voyages d’études entre 1977 et 1993 -, pour la Nouvelle-Zélande et l’Australie (où il fut « visiting professor » en 1970, 1971, 1974, 1977, 1987, 1991), et consacra plusieurs études historiques et politiques aux problématiques du monde austral. Il sympathisa avec les nationalismes des DOM-TOM, notamment à la « Conférence des dernières colonies françaises » en Guadeloupe (1985), soutint dès 1984 l’indépendantisme kanak et le FNLK, se lia d’amitié avec Jean-Marie Djibaou, en se gardant néanmoins avec soin de confondre désormais solidarité et inconditionnalité. En févier 1986, après l’attentat des services secrets français contre le « Rainbow Warrior », devant l’épave amarrée à un quai du port d’Auckland, il prit l’initiative insolite d’une « tournée de repentance » très remarquée en Nouvelle-Zélande et en Australie, rencontrant la presse, les militants de Greenpeace, des universitaires de gauche, des pacifistes de cet envers du monde, pour faire entendre une autre parole française. Là comme ailleurs il sut nouer de fortes et durables solidarités. Membre jusqu’en 2005 du conseil d’administration de la branche française de Greenpeace, dont il fut le dynamique président de 1998 à 2002, il fut aussi membre du conseil scientifique d’ATTAC, très présent dans les universités d’été, les séminaires et les rencontres de l’association, dans ce mouvement diffus, incertain, mais vivace qu’est l’altermondialisme.

Durant ces années, son action aura été emblématique à la fois des faiblesses politiques et de la vigueur intellectuelle des forces de rupture à l’œuvre dans la société française. Sa pensée s’est voulue critique en actes. Inquiète comme l’est l’histoire, attentive à la montée des intégrismes, des « asiatismes » et autres fondamentalismes. Tournée vers la quête pratique et réflexive d’un humanisme véritablement universel, « générique » selon un terme qu’il affectionnait, faisant toute leur place aux héritages divers à l’extrême des sociétés humaines, mais aussi vers la redéfinition de la fonctionnalité historique des États et des nations.

Une pensée, une pratique des temps obscurs, tendues vers l’exploration et la mise au jour d’un nouvel esprit du monde. Ancrées dans cette histoire que Jean Chesneaux n’a pas cessé d’obstinément habiter.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article19807, notice CHESNEAUX Jean par Daniel Hémery, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 12 février 2009.

Par Daniel Hémery

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