KALER REINTHAL Emil

Par Claudie Weill

Né en 1850 à Reinthal ; mort le 23 février 1897 à Innsbruck ; un des premiers dirigeants du mouvement ouvrier autrichien.

Emil Kaler Reinthal était un enfant abandonné à qui on donna le nom du village où il avait été trouvé. Il fut élevé par un petit artisan de Graz qui aurait voulu lui faire apprendre un métier. Mais Emil Reinthal insista pour aller au lycée et eut gain de cause. C’est ainsi qu’il fut l’un des tout premiers étudiants, avant Kautsky, à adhérer en 1869 à la social-démocratie autrichienne. Il perdit dès lors le contact avec son père adoptif.
En 1872, ce fut lui qui dirigea l’association Brüderlichkeit (Fraternité), la première opposition au chef alors tout-puissant de la social-démocratie autrichienne, Oberwinder qu’il jugeait trop modéré. Mais cette tentative prématurée devait échouer. Elle marque cependant le début des dissensions au sein du mouvement ouvrier autrichien naissant qui devaient se prolonger pendant de longues années. 1872 est aussi l’année de la première d’une longue suite de condamnations qui s’abattirent sur Reinthal. Après trois mois de prison, la crise économique et les dissensions à l’intérieur du Parti l’incitèrent à quitter l’Autriche. Il gagna Nordhausen en Allemagne où il collabora à un journal local étranger à la social-démocratie.
En 1875, il se rendit au congrès de Marchegg de la social-démocratie autrichienne où on l’avait convoqué et resta en Autriche pour se consacrer dès lors à son activité militante. Il acquit bien vite une position importante au sein du parti grâce à ses talents de publiciste et d’orateur, à ses connaissances, à son dévouement à la cause et à son sens politique. De constitution faible, il vécut constamment dans l’insécurité et la misère. A ceci vinrent s’ajouter d’incessantes poursuites policières.
En effet, entre son retour en Autriche en 1875 et 1881, il ne se passa pratiquement pas une année sans qu’il fût condamné à quelque peine de prison. C’est en 1875 qu’il fit la connaissance de Kautsky pour qui il était le seul membre du Parti avec lequel il pût avoir des échanges de vues théoriques. Mais cette amitié ne se transforma jamais en intimité, en partie à cause des poursuites auxquelles Reinthal était constamment en butte, en partie aussi parce que socialiste éthique, il fut toujours un farouche adversaire du matérialisme et par conséquent du marxisme.
Dès son retour d’Allemagne, il joua un grand rôle à la tête du parti. Nommé en février 1876 rédacteur en chef de son organe, la Gleichheit (l’Égalité), il devenait en fait le chef du parti. Ainsi fut-il l’artisan du congrès de Wiener Neustadt en 1876 où fut adopté le programme qu’il avait proposé. Cependant, trop attaché au respect de la légalité par crainte des poursuites, il lui avait sacrifié en partie l’unification, notamment avec les nationalités non allemandes. L’année suivante, au congrès d’Atzgersdorf qu’il avait convoqué et dont la police tenta d’empêcher le déroulement, il fut mis en minorité sur ce point. Il fut néanmoins nommé rédacteur du nouvel organe central, der Sozialist, à l’existence éphémère et qu’il dut lui-même abandonner bien vite à la suite de son arrestation et de son expulsion de Vienne en janvier 1878.
La police usa d’un autre moyen pour tenter d’endiguer l’influence qu’il exerçait sur les masses. En 1877, sa mère s’était fait connaître. Servante ou aristocrate de vieille souche, elle lui donna toutefois le nom de Kaler sous lequel il fut désormais contraint de se présenter dans les manifestations publiques.
Après son expulsion de Vienne, il rentra à Graz où il conserva ses contacts avec la capitale. Arrêté une nouvelle fois en avril 1879 et condamné pour crime de lèse-majesté, il fut chargé par le Parti en 1880 de se rendre à Zurich pour négocier une collaboration avec l’organe central en exil de la social-démocratie allemande, le Sozialdemokrat. Il insista alors pour que ce journal publiât une édition spéciale autrichienne. Après l’échec des négociations, il rentra à Graz et, l’année suivante, à la conférence de Mürzzuschlag, il parvint à imposer l’idée d’un organe central autrichien, die Zukunft (L’Avenir), dont il devint le rédacteur en chef. Mais, de Graz, il put tout juste y contribuer par quelques articles. En novembre 1881, il fut une nouvelle fois arrêté à Kindberg en Styrie lors d’une conférence secrète et condamné à six mois de prison pour conspiration. Mais il déposa un recours en grâce et bénéficia d’une libération anticipée. Dès lors, il est difficile de discerner dans son action ce qui est dû à ses convictions personnelles de ce qui lui est imposé par la police. Dès sa libération il entra avec les anarchistes groupés autour de Peukert dans une lutte aussi acharnée que celle qui l’avait opposé dix ans plus tôt aux modérés. Les invectives échangées de part et d’autre dans cette polémique achevèrent de le miner et son désespoir le mena en 1882 à une première tentative de suicide.
A la fin de 1882, il s’installa à Innsbruck où il se consacra à son travail scientifique, puis il se rendit à Zurich et à Bâle où il passa son doctorat en philosophie. Kautsky le fit alors collaborer à la Neue Zeit, organe théorique de la social-démocratie allemande qu’il venait de créer à Stuttgart (1883). En juillet 1884 eut lieu à Salzburg une rencontre entre dirigeants sociaux-démocrates allemands et autrichiens à laquelle Kaler-Reinthal participa. L’organisation de Brünn (Brno) lui proposa la rédaction en chef du Volksfreund (L’Ami du peuple) publié dans cette ville, mais elle se vit contrainte de renoncer à ce projet, car Kaler tarda à répondre à l’invitation. En décembre 1885, il se rendit à Berlin, Wilhelm Liebknecht l’ayant assuré qu’il ne serait pas inquiété. Mais il fut presque immédiatement expulsé de Berlin et de Prusse. En 1886, il écrivit à Zurich un livre sur Wilhelm Weitling, le théoricien de la Ligue des Justes.
La dernière manifestation social-démocrate à laquelle il assista fut une assemblée qui se tint à Graz en février 1887. Dès lors, la police suspendit toutes les interdictions qui pesaient sur lui. Il est probable qu’il entra alors en contact avec le nouveau dirigeant de la social-démocratie autrichienne, Victor Adler, mais, désormais, il collabora aux Deutsche Worte (Paroles allemandes) de Pernerstorfer, organe des démocrates panallemands et devint rédacteur d’un journal chrétien-social à Innsbruck. Brisé, vaincu, amer, Kaler-Reinthal, qui avait toujours été très irritable et très fermé, se suicida en 1897 en se jetant dans l’Inn. « Dans les années de tourmente et de souffrance du prolétariat autrichien, il a été un pionnier audacieux, plein d’idéalisme, insouciant des dangers qui le guettaient dans la vieille Autriche » (Brügel).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article197515, notice KALER REINTHAL Emil par Claudie Weill, version mise en ligne le 28 novembre 2017, dernière modification le 16 octobre 2019.

Par Claudie Weill

ŒUVRES : Die Moral der Zukunft (La Morale de l’avenir), Vienne, 1889, 48 p. — Vorträge über œsterreichisches Verfassungswesen (Conférences sur les principes de la constitution autrichienne), Vienne, 1877. — Der Zeitgeist (L’Esprit du temps), Chicago, 1873, 32 p. — Die neue Gewerbe-Ordnung und die Arbeiter (La nouvelle réglementation des métiers et les ouvriers), Graz, 1881, 28 p. — Was ist ein Arbeiter ? (Qu’est-ce qu’un ouvrier), Graz, 1881, 11p. — Wilhelm Weitling, Zürich, 1887, 104 p. — Ueber Barock. Drei Vorträge (Sur le baroque. Trois conférences), Vienne, 1889.

SOURCES : K. Kautsky, Erinnerungen und Erœrterungen (Souvenirs et explications), La Haye, 1960. — Hans Mommsen, Die Sozialdemokratie und die Nationalitätenfrage im Habsburgischen Vielvœlkerstaat (La social-démocratie et la question des nationalités dans l’État multinational des Habsbourg), Vienne, 1963. — Herbert Steiner, Die Arbeiterbewegung Œsterreichs, 1867-1889 (Le mouvement ouvrier d’Autriche, 1867-1889), Vienne, 1964. — Ludwig Brügel, Geschichte der œsterreichischen Sozialdemokratie (Histoire de la social-démocratie autrichienne), 1922, vol. I.

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