ADLER Victor

Né le 24 juin 1852 à Prague ; mort le 11 novembre 1918 à Vienne ; docteur en médecine ; fondateur et leader prestigieux du Parti social-démocrate autrichien ; un des dirigeants de la IIe Internationale.

Né à Prague au sein d’une famille juive aisée, Victor Adler avait quatre frères et sœurs. Son père, Salomon Markus Adler, agent immobilier, s’installa à Vienne (Oberdœbling) et Victor y fréquenta le lycée des Ecossais, lycée catholique qui acceptait à l’époque des élèves juifs. Le futur député social-démocrate Engelbert Pernerstorfer était au nombre de ses camarades de classe. Tous deux eurent, dès l’école, un rôle « politique ». Pernerstorfer rédigea une constitution pour la classe dans laquelle il voulait garantir aux trois élèves juifs un délégué particulier. Adler protesta : « Pernerstorfer ne doit pas considérer ses camarades de classe en tant que juifs et chrétiens, mais en tant que camarades. » Les âpres luttes politiques en Autriche et, en particulier, la grande manifestation ouvrière du 13 décembre 1869 qui devait déclencher le procès pour haute trahison de Scheu-Oberwinder en juin 1870 éveillèrent la conscience politique du jeune homme alors âgé de dix-huit ans. C’est ainsi qu’au « nid d’aigles » (Adlerhorst) — tel était le nom que l’on donnait à la maison des Adler — eurent lieu des discussions nombreuses et animées entre E. Pernerstorfer, V. Adler, Sigmund Adler, Friedjung et Gruber. Ils décidèrent de fonder un cercle ayant pour premier principe « la clarification et la définition de nos vues sur la question sociale ».
Victor Adler étudia d’abord la chimie à l’Université de Vienne, puis, en 1874, il se tourna vers la médecine. Il suivit aussi les cours de psychologie du professeur Meynert où il rencontra Sigmund Freud, le fondateur de la psychanalyse.
Jeune étudiant, pâle, aux sourcils épais et au regard perçant et plus tard, jeune médecin, Adler prit une part très active au mouvement national radical allemand. Lorsqu’en 1871, l’étudiant Franz von Liszt, cousin du compositeur, créa l’Association de lecture nationale allemande, V. Adler et E. Pernerstorfer y adhérèrent. V. Adler appartenait également à la corporation étudiante « Arminia » et, avec Pernerstorfer, il fit partie de plusieurs autres associations nationales allemandes. Le 14 novembre 1880, il prit part au congrès du Parti progressiste allemand. A l’été 1882, il élabora avec E. Pernerstorfer le programme politique de ce parti qui devait être adopté à Linz le 1er septembre et rester le programme des partisans de la Grande Allemagne. Victor Adler fut aussi très souvent désigné comme orateur de l’« Union scolaire allemande » créée par Pernerstorfer en 1878. Ses visites aux malades des quartiers pauvres lui permirent de se rendre compte du dénuement de la classe ouvrière et, à travers ses discussions avec les travailleurs, il prit conscience de la question ouvrière. Il participait alors à des discussions animées au sein de I’« Association universitaire Richard Wagner ». Les frères Heinrich et Adolf Braun, qui firent partie de ce cercle avec Pernerstorfer, Friedjung et d’autres, jouèrent par la suite un rôle important dans le Parti social-démocrate allemand. En 1878, Victor Adler épousa leur sœur Emma.
En 1882, Victor Adler venait de prendre contact avec Karl Kautsky déjà connu dans les rangs des sociaux-démocrates. L’année suivante, il tenta d’obtenir une place d’inspecteur du travail. Afin de parfaire ses connaissances en la matière, il voyagea en Angleterre, en Allemagne et en Suisse. Pour ajouter une lettre de recommandation auprès de Friedrich Engels à celle que lui avait donnée Léo Frankel, il rendit préalablement visite à Kautsky, à Stuttgart où celui-ci commençait à éditer la Neue Zeit (Temps nouveaux) pour laquelle Adler écrivit la même année son premier article sur les maladies professionnelles des ouvriers. A Londres, Engels, conquis, lui réserva un accueil des plus chaleureux et l’encouragea vivement dans son projet. Il se rendit donc en août à Borsdorf près de Leipzig où étaient exilés August Bebel et Wilhelm Liebknecht. Après ce voyage d’études et la visite de plusieurs usines en Autriche, Victor Adler remit au ministère du Commerce un rapport sur ses expériences qui contenait des propositions audacieuses. Il n’obtint pas le poste qu’il briguait, mais fut élu au comité de l’« Association pour l’embauche de la main-d’œuvre ».
Lorsque le gouvernement Taafe promulgua, le 20 janvier 1885, la « loi sur les anarchistes », législation d’exception qui visait principalement le mouvement ouvrier, Adler attaqua vivement le gouvernement autrichien sous le pseudonyme de Fritz Tischler dans le journal de Pernerstorfer, Deutsche Worte (Paroles allemandes). Dès lors, il prit contact avec ce qui restait du Parti social-démocrate, aussi bien avec les « modérés » qu’avec les « radicaux ». Ses efforts devaient porter désormais sur l’unification et le développement de la social-démocratie autrichienne. Il y appliqua dès l’origine ce qui devait rester sa tactique : une « politique d’attentisme et de médiation ». L’un des jalons essentiels sur la voie de la fondation du Parti fut la création, en 1886, grâce à l’héritage paternel qui lui fut remboursé par la suite — de l’hebdomadaire Gleichheit (Egalité). Peu avant le grand rassemblement populaire du 9 mai 1888, Victor Adler parvint à faire adopter, en vue de cette manifestation, une résolution commune par les deux principaux groupes antagonistes de la social-démocratie autrichienne. Ses efforts infatigables pour l’unification aboutirent enfin, grâce au programme fondamental du Parti qu’il proposa au congrès d’unification de Hainfeld qui s’ouvrit à la fin de décembre 1888. Ce congrès marque un tournant dans le mouvement ouvrier autrichien et Victor Adler apparut subitement aux yeux de l’opinion publique comme le leader du jeune Parti social-démocrate autrichien. Il en demeura l’autorité incontestée jusqu’à sa mort. Dès lors, sa vie se confond avec celle du Parti.
Alors qu’il était emprisonné pour haute trahison, les ouvriers de Vienne organisèrent en 1890 leur première et grandiose manifestation du 1er mai — Victor Adler l’avait préparée depuis novembre 1889 — qui devait avoir valeur d’exemple pour le mouvement international et qui répondait aux décisions du congrès socialiste international de Paris de 1889.
En 1891, lorsque expirèrent les lois d’exception, il mit en place les instances dirigeantes du Parti et fonda l’Arbeiter Zeitung (Journal des Travailleurs). A partir de 1893, il orchestra la campagne pour la conquête du suffrage universel, s’opposant énergiquement à ce qu’on imitât en Autriche l’exemple belge et que l’arme utilisée dans cette campagne fût la grève générale comme le préconisaient Ellenbogen, Schuhmeier, Hueber, etc., car, déclara-t-il au congrès du Parti en 1894, « il pourrait être avantageux de tromper l’adversaire sur nos forces, mais malheur au parti s’il se trompe lui-même sur ses propres forces. » La tactique choisie fut donc celle de réunions et de manifestations de rue qui aboutirent à la création en 1896 d’une cinquième curie où pouvaient voter les ouvriers. L’aile gauche du parti était mécontente de ce mince résultat et demanda encore une fois qu’on eût recours à la grève générale. Mais, pour Victor Adler, il fallait que les circonstances fussent favorables à l’utilisation d’une telle arme. La Révolution russe et la crise politique en Autriche en 1905 créèrent à ses yeux le climat propice à cette action. Une grève générale pour l’obtention du suffrage universel fut décidée pour le 28 novembre 1905. Le lendemain de cette manifestation grandiose de la puissance de la classe ouvrière autrichienne, un projet de loi portant instauration du suffrage universel était déposé. Il ne fut ratifié qu’un an plus tard. Dès les premières élections qui suivirent, en 1907, les sociaux- démocrates étaient, avec 87 députés, le plus fort parti du « Reichsrat » (Conseil d’Empire). Battu aux élections de 1897 et de 1901, Victor Adler ne put entrer au Parlement qu’en 1905, grâce à la démission de Hannich, enfin obtenue par Bebel, de son mandat de député de Reichenberg, circonscription acquise aux sociaux-démocrates. C’est ainsi qu’il put, à l’intérieur même du « Reichsrat », faire campagne pour le suffrage universel. Dès 1901, il avait été le premier député social-démocrate élu au « Landtag » de Basse-Autriche. Orateur écouté, violent et sarcastique à la fois, il fit, tout au long de sa carrière parlementaire, des interventions qui eurent toujours un grand retentissement.
Victor Adler sut, en tacticien habile, exploiter dans l’intérêt de la classe ouvrière les conflits des nationalités du grand Etat multinational. Abandonnant le rêve d’une Autriche allemande qu’il avait nourri dans sa jeunesse, il mit au second plan ses aspirations quarante-huitardes à une Grande Allemagne. Les motivations politico-psychologiques de l’idée nationale lui semblaient toutefois encore trop importantes pour que l’on cédât à un internationalisme doctrinaire qu’il qualifiait d’utopique et d’« exsangue ». Il s’efforça donc de répondre aux exigences des groupes socialistes non allemands, car il estimait déraisonnable de miser sur l’effondrement de l’Empire. Il déclara à propos de l’Autriche, au congrès de 1900 : « Si elle veut vivre, elle doit d’abord mourir... L’Autriche ne convient à aucun des peuples qui vivent ici, mais nous sommes tous, depuis des temps immémoriaux, liés à ce sol, liés à cet espace étatique. C’est pourquoi nous voulons conquérir une patrie pour tous ces peuples ». Et il ajouta au congrès de Stuttgart de la IIe Internationale en 1907 : « La Social-démocratie de l’Autriche constitue une petite Internationale dont la base tactique et de principe est l’autonomie nationale et la confédération internationale ». C’est un rôle équivalent de médiateur qu’il joua pendant de longues années dans l’Internationale, où il était « un des combattants les plus aimés, les plus estimés et les plus influents » (Jean Longuet, Le Mouvement ouvrier international, p. 44). Ayant participé au congrès de fondation de la IIe Internationale à Paris, en 1889, alors qu’il venait de devenir le leader de la social-démocratie autrichienne, il siégea comme délégué de l’Autriche au Bureau Socialiste International dès sa création en 1900 et participa à toutes ses réunions où il joua un grand rôle, notamment à la dernière, celle de fin juillet 1914, où son attitude défaitiste fut mise au compte de l’âge et de la maladie. Après la mort de Bebel en 1913, ce fut lui qu’on considéra comme le chef moral de l’internationale, comme son « incomparable tacticien et diplomate » et il jouissait de la sympathie générale, aussi bien à droite qu’à gauche.
Et pourtant, lorsque éclata la Première Guerre mondiale, il devait prendre position en faveur de la monarchie au nom du principe suivant qu’il énonça en octobre 1914 : « Il est quelque chose de pire que la guerre, c’est la défaite ». Et il ajouta : « Je sais qu’il faut voter pour, mais je ne sais comment l’énoncer. C’est une décision terrible, c’est un conflit terrible. Mais il n’y a rien d’autre à faire, aussi effroyable que cela soit, parce que le contraire est pire encore... » En fait, il craignait essentiellement une victoire de la Russie tsariste qui lui semblait plus menaçante encore que la domination impériale austro-hongroise. Cette attitude contribua largement à modeler celle de son parti au cours de la guerre. Toutefois, elle se heurta à une opposition, peu nombreuse au départ, mais violente, douloureuse pour Victor Adler dans la mesure où elle était dirigée par son fils Friedrich qui avait été jusqu’alors d’accord avec sa politique.
La chute de la Russie tsariste, la grève de janvier 1918 modifièrent quelque peu ses positions. Il ne cessa toutefois d’être animé de la crainte d’une révolution qui finirait, selon lui, obligatoirement dans le sang. D’abord très réticent, il finit par s’aligner sur les positions d’Otto Bauer et accepta que le Parti revendiquât le droit à l’autodétermination pour les nations de l’empire autrichien. Il voyait ainsi renaître ses aspirations longtemps refoulées à une grande Allemagne et nourrit l’espoir, lors de l’effondrement de la monarchie, de voir l’Autriche rattachée à l’Allemagne. Le 21 octobre 1918, il prononça son dernier discours au Parlement — l’Assemblée nationale constituante — où il défendit ce point de vue. Le 30 octobre, il fut nommé secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères dans le gouvernement provisoire. Mais Victor Adler ne devait pas vivre assez longtemps pour assister à la proclamation de la lre République autrichienne. Il mourut la veille, le 11 novembre 1918. Lors de son soixantième anniversaire, Bebel avait écrit : « Il n’y a personne en vérité qui, au sein de l’internationale, soit entouré de plus de sympathie et d’amitié que lui ». Cette popularité, il la devait à une connaissance profonde des hommes, à ses talents de tribun, à son intuition, à son incroyable faculté d’adaptation, à son aptitude à l’autocritique et à l’absence totale de vanité personnelle. En toutes circonstances, il demeura fidèle à son principe essentiel qu’il légua à son parti ; Sauver l’unité coûte que coûte. C’est ce que soulignait en 1911 Otto Bauer dans une lettre à Kautsky : Victor Adler, c’est « un fanatique de l’unité du Parti ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article197341, notice ADLER Victor, version mise en ligne le 28 novembre 2017, dernière modification le 23 avril 2019.

ŒUVRES : Die Fabrikinspektion insbesondere in England und in der Schweiz (L’Inspection du travail, notamment en Angleterre et en Suisse), Iéna, 1884, 43 p. — Die Arbeiterkammer und die Arbeiter (La Chambre des ouvriers et employés et les travailleurs), Vienne, 1886, 248 p. — Das allgemeine, direkte und gleiche Wahlrecht und das Wahlunrecht in Œsterreich (Le Suffrage universel, direct et égal, et l’injustice électorale en Autriche), Vienne, 1893, 68 p. — Schwurgerichtsverhandlung gegen Dr. Victor Adler (Le procès devant la cour d’assises contre le Dr. Victor Adler), Vienne, 1893, 64 p. — Für die Nationen, wider die nationalistischen Hetzer ! (Pour les nations, contre les provocateurs nationalistes !), Vienne, 1908, 19 p. — Gegen die Teuerung ! Gegen die Klassenjustiz ! (Contre la hausse des prix ! Contre la justice de classe !), Vienne, 1911, 31 p. — Gegen den Krieg und die Kriegshetzer ! (Contre la guerre et les fauteurs de guerre !), Vienne, 1912, 16 p.
En collaboration avec Michael Schacherl : Das Seuchengesetz und die Sozialdemokratie (La Loi sur les épidémies et la social-démocratie), Vienne, 1912, 32 p. — Victor Adler, Aufsätze, Reden und Briefe (Textes, discours et lettres de Victor Adler), Vienne, 1922-1929, 11 vol.
Articles traduits en français dans Le Mouvement socialiste : N° 8, 1er mai 1899, « La Théorie et la tactique socialistes d’après Bernstein ». — N° 30, 15 mars 1900, « La Formation de l’unité socialiste en Autriche ». — N° 81, ler mars 1902, « Le Parti socialiste autrichien et les syndicats ». — N° 103, 1er septembre 1902, « Le Parti socialiste et les coopératives ».

SOURCES : Victor Adler spricht zu uns (Victor Adler nous parle), Vienne, 1947. — Victor Aider, Briefwechsel mit August Bebel und Karl Kautsky (Correspondance de Victor Adler avec August Bebel et Karl Kautsky), Vienne, 1954. — Julius Braunthal, Victor und Friedrich Adler, Vienne, 1965. — G. Haupt, Le Congrès manqué, Paris, 1965. — Max Ermers, Victor Aider, Aufstieg und Groesse einer sozialistischen Partei (Victor Adler, Essor et grandeur d’un Parti socialiste), Vienne, 1932. — Hans Mommsen, Die Sozialdemokratie und die Nationalitätenfrage im Habsburgischen. Vielvoeelkersiaat (La Social-démocratie et la question des nationalités dans l’Etat multinational des Habsbourg), Vienne, 1963, — Victor Adler im Spiegel seiner Zeitgenossen (Victor Adler vu par ses contemporains), Vienne, 1968.

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