Avant-propos

C’était assurément une gageure d’entreprendre, depuis Paris, un Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier autrichien, car c’était, en même temps, une œuvre de pionnier. Certes, il existe déjà sur le sujet plusieurs ouvrages importants, ne serait-ce que la monumentale Histoire de la social-démocratie autrichienne de Ludwig Brügel, les travaux de Mommsen, de Leser, de Steiner dont la Bibliographie est désormais un indispensable instrument de travail, les éditions de documents de Neck et, depuis dix ans, Archiv, la très précieuse revue de l’Association pour l’histoire du Mouvement ouvrier qui a publié de nombreuses biographies, bibliographies et, elle aussi, des documents. Il serait d’autre part impossible de mentionner toutes les monographies qui ont successivement éclairé tels ou tels aspects essentiels, mais les études biographiques systématiques sont peu nombreuses. Cette lacune avait été ressentie en Autriche même, et avait suscité la publication par Norbert Leser de Werk und Widerhall qui réunissait une cinquantaine de biographies.
Toutefois, notre dessein était d’aller plus loin et de dresser un tableau, autant que faire se peut, représentatif de l’ensemble du Mouvement ouvrier autrichien où il soit tenu compte de tous les courants, de toutes les familles selon leur importance relative, sans oublier les théoriciens qui, sans appartenir à proprement parler au Mouvement, l’ont influencé et, parfois même, marqué de leur empreinte. Nous voulions en même temps que le souci de n’oublier personne ne nous empêchât pas de faire apparaître le rayonnement particulier de l’austromarxisme.
Si un tel travail, en chantier depuis de nombreuses années, a finalement pu être mené à bien, c’est parce que, au fur et à mesure que l’entreprise avançait, elle a rencontré de plus en plus de compréhension auprès de la quasi-totalité des chercheurs compétents et des institutions spécialisées dont nous donnons la liste d’autre part. De plus, les personnalités vivantes retenues pour notre Dictionnaire ont presque toujours eu l’amabilité de collaborer à notre enquête en complétant ou en corrigeant leur propre biographie. Cependant nous ne pourrions, sans fatuité, donner notre ouvrage comme parfait, compte tenu des problèmes et des difficultés que nous avons rencontrés.
Le mouvement social et le développement des idées qui y correspond ont connu, après un démarrage difficile en 1848, un essor particulier en Autriche, à la fin du siècle dernier. Assurément, le Mouvement ouvrier s’est développé un peu partout en Europe, de grands théoriciens et de grands leaders de la cause prolétarienne sont apparus aussi dans d’autres pays, mais c’est en Autriche que la conjonction du développement industriel et de la réflexion théorique a eu assez d’originalité pour provoquer une dénomination originale à fondement géographique, en l’espèce l’austromarxisme qui désigne, à la fois, la théorie et la praxis prolétarienne entendue comme une école dans cette partie du monde. Dans une lettre à Victor Adler, datée du 11 octobre 1893, Friedrich Engels semblait considérer comme inévitable le succès particulier de la doctrine de Marx dans l’Empire bicéphale : « Depuis que j’ai pris contact avec votre pays et votre peuple, écrivait-il, (...) je me suis de plus en plus rendu compte que nous pouvions y arriver à des résultats tout a fait remarquables. » La coexistence de multiples nationalités aux développements inégaux posait à la social-démocratie des problèmes nouveaux dont la solution ne pouvait se trouver dans des livres, fût-ce ceux de Marx. Les théoriciens et les dirigeants du parti prolétarien étaient donc contraints à la pensée originale et à l’action adaptée. De la sorte, comme on l’écrivit à l’époque, le Mouvement ouvrier dans l’Autriche-Hongrie était, à lui seul, « une petite Internationale » et un « microcosme de l’histoire du monde (...) où l’histoire donnait ses avant-premières ». L’extraordinaire bouillonnement des idées dans la Vienne de cette époque qui vit la naissance de la psychanalyse, d’une école de logique moderne, de la musique atonale, d’une peinture et d’une architecture d’avant-garde, etc., en fit un carrefour du monde des idées, un lieu d’émigration et de refuge pour nombre de grands révolutionnaires, et un centre d’incessantes et riches discussions entre dirigeants et théoriciens du Mouvement ouvrier. Dès le début du XXe siècle, les jeunes marxistes viennois éprouvèrent le besoin de se donner leurs propres moyens d’expression : la collection, des Marx-Studien (1904), la revue Der Kampf (1907). La social-démocratie allemande, sous la conduite de Kautsky qui dirigeait le Neue Zeit, leur paraissait trop se cantonner dans l’œuvre cependant utile de la vulgarisation du marxisme, tandis qu’il leur semblait tout aussi indispensable d’appliquer la méthode de Marx aux nouveaux phénomènes historiques pour produire des œuvres originales qui intègrent et dépassent les plus hautes spéculations ou recherches des savants de leur époque. Otto Bauer exprima cette prétention, peut-être démesurée des théoriciens viennois, par cette formule étonnante : « Chaque époque doit avoir son Marx. » Certes, l’effondrement de l’Empire, à la fin de la Première Guerre mondiale, réduisit l’Autriche à un État minuscule qui ne pouvait plus avoir de rôle historique et dont l’effacement de la carte, en 1938, passait en même temps pour une invalidation de l’austromarxisme dans l’esprit même d’Otto Bauer, son plus brillant représentant, réduit au rôle de Hamlet. Toutefois, l’histoire et l’étude de cette gloire et de cet échec restent d’une haute signification pour l’histoire du Mouvement ouvrier international, de même que les progrès et les réalisations du Mouvement ouvrier dans l’Autriche contemporaine qui, depuis 1945, eut à sa tête, des présidents de la République socialistes : Karl Renner, Theodor Kœrner, Adolf Schärf, Franz Jonas.
Le Dictionnaire, qui offre, en une succession alphabétique, des notices individuelles, apporte, sur chacun des militants qui surgissent à toutes les phases et à tous les tournants de l’histoire, des données qui facilitent une compréhension globale. Cela est d’autant plus indispensable que le Mouvement ouvrier autrichien se caractérise encore par un ensemble de particularités qui rendent difficile de le cerner dans sa complexité.
Il faut, en effet, se souvenir qu’avant 1914 les instances centrales du parti fonctionnaient à la fois sur un plan national et sur un plan international, que la symbiose avec les syndicats soulevait parfois des difficultés, par exemple avec les Tchèques. D’autre part, on ne se trouvait pas seulement en présence d’activités spécifiquement politiques ou syndicales, mais d’un mouvement de masse extraordinairement ramifié en de multiples organisations (les femmes, les jeunes, les sportifs, les amis de la nature, les amis de l’enfance, les abstinents, etc.) qui, à la fois autonomes et intégrées, constituaient un ensemble impressionnant, adapté aux structures administratives du pays, et sans exemple en tant que mouvement socioéducatif à vocation révolutionnaire. A cette extraordinaire imbrication d’organisations dans l’organisation s’ajoutaient les multiples connexions et tensions provoquées par le rassemblement hétérogène dans l’Empire multinational de peuples divers inégalement développés. D’un autre côté, la communauté linguistique avec l’Allemagne était à l’origine d’échanges perpétuels. Après avoir commencé leur carrière en Autriche, nombre de militants ou de théoriciens, tels Kautsky, Hilferding, Adolf Braun, Ruth Fischer, etc., la poursuivaient en Allemagne. Il était donc difficile de bien délimiter l’objet du présent ouvrage. Il va de soi que les volumes qui seront consacrés à la Hongrie, à la Tchécoslovaquie, à la Pologne, pour ne citer que ces pays, seront aussi, au moins pour les origines, complémentaires de celui-ci. Tout en réduisant au minimum le nombre des renvois d’un volume à l’autre, nous n’avons pu les éviter complètement. Pour ceux qui n’ont pas vécu toute leur vie au même endroit nous avons donné cependant une biographie complète, simplement plus détaillée pour ce qui touche leurs activités en Autriche.
La richesse et l’ouverture de ce « centre », à la circonférence indistincte, se complique en son sein même. L’austromarxisme doit en effet une part de son originalité au fait que ses frontières sont presque indistinctes à cause du dialogue qu’il entretenait avec d’autres courants de pensée, par exemple, sur le plan théorique, avec les néokantiens par l’intermédiaire de Max Adler, avec les marginalistes par Hilferding, avec les psychanalystes par Alfred Adler ou Reich. Comment mesurer également l’importance de personnalités en dehors du Mouvement tels C. Grünberg, A. Menger ou les méconnus, comme Dickmann dont l’influence fut souterraine ?
Cependant, quelque important et omniprésent qu’il fût, le mouvement marxiste social-démocrate ne devait nous faire oublier ni le courant chrétien, ni celui des anarchistes qui rencontra en Autriche une assez large audience, ni non plus le Parti communiste, même s’il n’a pu se développer là autant que dans d’autres pays voisins, pour une grande part à cause de l’implantation exceptionnelle et du prestige de l’austromarxisme. Pourtant, avant 1914, les Trotsky, Boukharine, Ioffé avaient longtemps séjourné à Vienne qui, après la guerre, accueillit encore une nouvelle vague de réfugiés politiques des Balkans avec Lukacs et le groupe « Kommunist ». Après l’échec de 1934, l’importance des communistes s’accrut pendant un temps ; il convenait de tenir compte de toutes ces variations.
Enfin, comme dans tous les pays polarisés par une grande capitale, il nous fallait résister à la fascination du vienno-centrisme. Malgré les efforts que nous avons faits, notre enquête relative aux diverses provinces est restée un peu lacunaire. Nous sommes également persuadés que nombre de militants qui ont servi la cause du prolétariat ont disparu sans laisser de trace que nous ayons pu retrouver. Mais nous croyons cependant que ce volume, malgré ses imperfections, pourra rendre des services à tous ceux qui s’intéressent au Mouvement ouvrier en général et à l’histoire contemporaine de l’Autriche en particulier.
Le Dictionnaire Autriche a été réalisé par
Yvon BOURDET, Georges HAUPT, Félix KREISSLER, Herbert STEINER,

avec le concours de :
BRAUNTHAL Julius (Londres)
CULLIN Michel (Vienne)
KAMMERSTATTER Peter (Linz)
KLUCSARITS Richard (Vienne)
KORALKA Jiri (Prague)
LAMBERET Renée (Paris)
LAURAT Lucien (Paris)
LESER Norbert (Vienne)
MARZ Eduard (Vienne)
RAUSCH Wilhelm (Linz)
SOKOLL Bruno (Vienne)
THOMAS Heinrich (Vienne)
VOGEL Friedrich (Vienne)
WEILL Claudie (Paris)
Archives de la Fédération des Syndicats autrichiens (Œ.G.B.)
Archives du gouvernement du Land de Burgenland à Eisenstadt.
Archives du gouvernement du Land Oberœsterreich à Linz
Archives du Parti Communiste autrichien (K.P. Œ)
Archives du Parti Socialiste autrichien (S.P.Œ.)
Archives du Verein für Geschichte der Arbeiterbewegung
Archives de la ville de Linz
Dokumentations archiv des œsterreichischen Widerstandes
Institut für Zeitgeschichte der Universität Wien
Institut für Geschichte der Arbeiterbewegung, Linz
Secrétariat de la Présidence de la République autrichienne (service de presse et d’information)
Service de presse de la ville de Vienne

Nous tenons à remercier également ceux qui nous ont aidés de leurs conseils ou qui ont témoigné de l’intérêt pour ce travail :
ACKERMANN Manfred
ARNOLD Raymond
BAREA Ilse
BLENK Gustav
BUTTINGER Josef
FELLNER Fritz
HANNAK Jacques
HOHENFELLNER Peter
JEDLICKA Ludwig
LAZARSFELD Paul
MAREK Franz
NECK Rudolf
PINKUS Theodor
PŒSCHL Erika
SKALNIK Kurt

Nous remercions enfin Mmes KREISSLER, MORGAN, PETIT et XIFARAS pour la part qu’elles ont prise aux traductions.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article197333, notice Avant-propos, version mise en ligne le 28 novembre 2017, dernière modification le 29 novembre 2017.
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