Préface

Comme le Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français, les volumes de cette nouvelle série aspirent à répondre aux questions que se pose un large public fait d’historiens, de journalistes, de militants, de curieux d’histoire sociale lorsque on rencontre le nom d’un de ceux qui, de par le monde, ont marqué ce qu’on appelle, au sens large, le Mouvement ouvrier. Aucun instrument de travail n’existe en effet pour préciser en quelques mots les origines du personnage, les étapes de sa vie, les œuvres principales qu’il élabora, A plusieurs reprises, on tenta de satisfaire ces légitimes curiosités, et nous réalisons là un rêve déjà ancien. Le Dictionnaire du Socialisme que Charles Vérecque publia en 1911, le Grand Dictionnaire socialiste du mouvement politique et économique national et international que Compère-Morel publia en 1924 voulaient répondre aux besoins que j’évoquais plus haut et, les feuilletant, on peut certes glaner quelques données biographiques. Mais la quête n’a pas été systématique et se limite à un petit nombre de militants syndicalistes et socialistes. Sébastien Faure, avec son Encyclopédie anarchiste, espérait publier deux volumes concernant compagnons et sympathisants. Il dut se contenter d’un dictionnaire non biographique, présentant, par ordre alphabétique, les principes, théories, conceptions, tendances et méthodes de la pensée et de l’action anarchistes. Une Petite Encyclopédie du mouvement syndical international, en langue russe, élaborée sous la direction de M. Seligmann et préfacée par Lozovsky, a été publiée à Moscou en 1927 aux éditions du Profintern (Internationale Syndicale Rouge). Non traduite, non mise à jour et non rééditée depuis près d’un demi-siècle, elle est d’une consultation difficile. Dernière en date de ces tentatives, celle de Fritz Adler, vers 1930, qui avait prévu un ensemble de quelque 8.000 biographies. Espoir, encore une fois, déçu. A notre tour aujourd’hui d’entreprendre, et nous présentons le premier volume de la série Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier international. Ses utilisateurs diront s’il répond à leur attente.
Comme le dictionnaire français portant sur le même thème, l’œuvre entreprise est collective et, pour chacun des pays considérés, il est fait appel aux spécialistes — français et étrangers — de chacun des courants du Mouvement ouvrier. La tâche est toutefois plus ardue encore, les difficultés rencontrées plus nombreuses, que l’énumération des volumes en voie de réalisation, Allemagne, Angleterre, Belgique, Chine, Hongrie, Japon, Suisse, Tchécoslovaquie... souligne assez. J’ai partagé la direction, trop lourde pour moi seul, avec mon ami Georges Haupt, historien spécialiste du Mouvement ouvrier international.
On s’étonnera sans doute qu’une œuvre d’ambitions aussi vastes soit entreprise sans crédits et que sa réalisation, artisanale somme toute, dépende, en dernière analyse, de la seule volonté créatrice d’un ou de deux individus. Il est certain que de grands corps constitués, partis, syndicats, groupements scientifiques, eussent été mieux à même de mener à bien ce colossal projet. Constatons sans plus que cela ne s’est pas réalisé. D’où notre essai auquel nous ne fixons pas d’échéance. Un volume succédera au précédent selon les collaborations que nous aurons trouvées et sans qu’un terme soit fixé à l’achèvement de l’ensemble. L’avenir dira si nous avons eu raison. D’autres reprendront un jour ce travail pionnier, l’amenderont, le compléteront. L’essentiel était d’entreprendre, ce que nous faisons.
J’avais songé un temps à une répartition par familles et à présenter en un ou plusieurs volumes les socialistes, les syndicalistes, etc... J’ai dû réviser cette conception devant les difficultés qui se présentaient pour cloisonner les familles, pour regrouper aussi, les militants de tous les pays, étant donné les obstacles rencontrés dans la prospection et l’inégal avancement des travaux historiques. N’est demeuré de cette première conception que le projet, en cours de réalisation, d’un Dictionnaire biographique du Mouvement anarchiste international qui rassemblera les compagnons de tous pays, dictionnaire auquel travaille Renée Lamberet.
Dans un deuxième temps, G. Haupt et moi-même avons songé à présenter nos militants en une harmonieuse répartition basée sur un égal développement du Mouvement ouvrier, sur la géographie aussi : Allemagne, Autriche, Angleterre ou Danemark, Suède, Norvège. Nous y avons renoncé étant donné, là encore, les difficultés rencontrées pour mener à bien, dans les mêmes délais, un travail portant sur plusieurs pays. Restera parfois de cette tentative un possible regroupement, sans qu’un principe y ait présidé.
Le plus souvent, c’est pays par pays que sera publié le Dictionnaire. Aujourd’hui l’Autriche, demain le Japon ou l’Angleterre, ou encore la Hongrie et la Tchécoslovaquie, selon l’avancement des travaux. Chaque volume, qui comportera un historique du Mouvement et une chronologie, regroupera les militants du pays, des origines à nos jours, ces formules suffisamment vagues signifiant seulement que pour chaque pays seront présentés en une fois, par ordre alphabétique, tous les militants et qu’il appartiendra aux auteurs de fixer les origines du Mouvement et de déterminer à quelle date historique ils ont arrêté leur travail et pourquoi. Quant aux militants, disons que comme dans le Dictionnaire français, chaque volume accueillera les intellectuels aussi bien que les manuels, les théoriciens comme les hommes d’action, les croyants et les non-croyants, les ouvriers et, à l’occasion, les paysans. Il sera indiqué selon quels critères a été opéré le choix des personnages retenus qui, de toute façon, seront ceux qui ont dirigé ou influencé le Mouvement.
Tels sont, rapidement esquissés, les caractères de l’instrument de travail dont nous présentons aujourd’hui le premier volume qui a nom Autriche. Je ne m’attarderai pas aux déconvenues que j’ai connues depuis dix ans pour, aujourd’hui enfin, mettre le point final à ce volume. Je préfère envisager l’avenir. Je fais seulement appel à la compréhension pour ce travail, « œuvre de nombreux ans et de mains variées », comme le dit — en latin — un antique poème...


Jean MAITRON

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article197332, notice Préface, version mise en ligne le 28 novembre 2017, dernière modification le 29 novembre 2017.
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