Né le 28 janvier 1951 à Boulogne-Billancourt (Seine, Hauts-de-Seine) ; journaliste, prix Albert Londres en 1981. Lycéen et militant des Comités d’action lycéens (CAL), il organisa l’occupation du lycée Henri IV à Paris en mai 1968 ; militant de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) puis de la Ligue communiste (LC) de 1968 à 1970, membre du comité central.

Bernard Guetta lors de rencontres organisées par les étudiants de Sciences-po Bordeaux (Sud-Ouest).
Bernard Guetta est à Boulogne-Billancourt. Sa mère, Francine Bouria, a été pendant la guerre courrier de la résistance. Ayant lu un jour, sur les murs de la Sorbonne, un slogan signé Quatrième Internationale qui disait « Ce n’est pas l’Allemagne qu’il faut haïr mais les nazis », elle rejoignit les trotskystes en 1945. C’est dans ce milieu qu’elle rencontra celui qui allait devenir son mari, Pierre Guetta, arrivé du Maroc. Il avait opté également pour le communisme internationaliste et anti-stalinien. Les grands-parents paternels de Bernard Guetta, installés à Casablanca, vivant dans l’aisance à la fin de leur vie, ont connu « ce temps où Juifs et Musulmans coexistaient en paix » (Guetta, 2017, p.25). Il a onze ans quand il participe, avec ses parents, à la manifestation du 8 février 1962 qui se termine tragiquement au métro Charonne (9 morts). Dès l’âge de quatorze ans, il est politisé, lisant à la maison les classiques de la littérature anti-stalinienne. Son père, sociologue, l’un des pionniers français des études de marché puis des sondages d’opinion, devint spécialiste du monde du travail avant d’ouvrir un restaurant à Paris. Ses parents, fervents lecteurs du Monde et du Nouvel Observateur, avaient rejoint le PSU. Ils étaient très proches d’Olivier et d’Anne-Marie Todd. Bernard Guetta devint ami avec leur fils, Emmanuel Todd (Mano). Ses parents ayant divorcé, il passa deux ans à Casablanca chez ses grands-parents. Il était scolarisé au lycée Lyautey. De retour à Paris, c’est au lycée Henri IV qu’il préparait le bac en 1968. Militant et dirigeant des CAL, avec Maurice Najman notamment, il organisa l’occupation des lycées Henri IV et Fénelon en Mai 68. Sous l’influence de Michel Recanati et de Gilles Butaud (futur Directeur des Ressources humaines au Musée du Louvre), il adhéra à la JCR à l’automne 1968, en même temps qu’il débutait son année d’hypokhâgne au lycée Henri IV. « Les militants de la JCR étaient aussi imbattables que moi sur les répressions staliniennes », écrit-il dans ses Mémoires, et il ajoute : « La JCR était une sorte de rue d’Ulm dont la seule matière aurait été l’histoire. Il fallait bosser ses exposés devant les réunions de cellules » (Guetta, 2017, p.62). En outre, il appréciait beaucoup l’intérêt que l’organisation, future section française de la Quatrième Internationale, portait à l’Amérique latine, à l’Asie, à l’Europe de l’Est. Il fut élu au comité central (CC) au congrès de fondation de la LC au printemps 1969 et fut aussi membre de la Commission très spéciale (CTS) qui organisait les manifestations. Mais son engagement à la LC fut bref. Depuis l’âge de quinze ans, il était en contact avec la Ligue des Droits de l’Homme (LDH). Par l’intermédiaire d’une militante de cette organisation, Françoise Seligmann, il fut mis en relation avec des disciples de Pierre Mendès France, souvent hauts fonctionnaires. C’est dans le journal qu’ils rédigeaient, Après-demain, qu’il écrivit son premier article, une enquête sur les Maisons de la Culture. Entré en septembre 1969 au Centre de Formation des Journalistes (CFJ), l’influence de plusieurs de ses professeurs, Jacques Julliard, Jacques Ozouf, François Furet ou encore Philippe Viannay qui devint son ami, paracheva sa conversion au réformisme. À partir du début de l’année 1970, il cessa de participer aux réunions de la LC, même s’il gardait le contact avec certains de ses militants, notamment Henri Weber. Marié avec Catherine Sayegh, syriaque par son père, un chrétien d’Alexandrie qui avait combattu dans la 2e DB, ils ont eu 2 fils, Mathieu et Pierre-Louis. B. Guetta est lui-même le demi-frère du célèbre DJ David Guetta.
Avant même la fin de ses études de journalisme, il fut embauché comme stagiaire au Nouvel Observateur grâce à Olivier Todd qui dirigeait le service Société. Il y restera jusqu’en 1979. Un de ses premiers papiers fut le portrait de Zino Davidoff, marchand de cigares d’origine russe installé à Genève, ancien militant menchevik. Grâce à Claude Angeli, il eut l’opportunité d’aller à Varsovie pour interviewer Léopold Trepper, le dirigeant de L’Orchestre rouge, le fameux réseau de renseignement soviétique pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ce reportage réussi lui permit d’être titularisé au Nouvel Observateur. Il couvrit pour cet hebdomadaire la lutte des Lip à Besançon, du début à la fin : « J’y étais comme chez moi, j’étais l’un des leurs » (Guetta, 2017, p.109). « J’avais trouvé ma gauche à Besançon », écrit-il dans ses mémoires. Il fit avec Claude Neuschwander, le repreneur contrarié de Lip, un livre de dialogues intitulé Patron, mais... (Seuil, 1975). Mais bien vite il multiplia les reportages dans les démocraties populaires. En Pologne, il devint l’ami de Jacek Kuron, un des initiateurs du Comité de défense des Ouvriers (KOR). Ce dernier avait été le co-auteur, avec Karol Modzelewski, de la Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais, publiée en 1969 par la Ligue communiste. Le passage de B. Guetta à la LC renforça indéniablement son intérêt pour la dissidence en URSS et dans les pays de l’Est. En 1978, en Tchécoslovaquie, dix ans après l’écrasement du Printemps de Prague, il témoignait du courage des dissidents de ce pays. De même, en contact avec Tania Mathon, de Radio Free Europe, avec les mathématiciens Michel Broué, Laurent Schwartz, Henri Cartan, et aussi Jean-Jacques Marie, il contribua, en 1976, à faire sortir Leonid Pliouchtch d’URSS. Il l’accueillit lui-même sur un quai de gare autrichien.
Recruté par Jacques Amalric comme correspondant pour l’Europe centrale et orientale pour le journal Le Monde, il fut en poste à Vienne à partir du printemps 1979. Il couvrit donc la grève du chantier naval Lénine à Gdansk en 1980 et l’émergence d’un nouveau leader, Lech Walesa. Très proche de Bronislaw Geremek, l’historien francophile médiéviste, il assista au 1er congrès du syndicat Solidarnosc, en septembre 1981, dans un faubourg de Gdansk : « C’était émouvant, fascinant, bouleversant. Ça l’était tout particulièrement pour un ancien soixante-huitard qui n’ignorait rien de la prédiction de Trotski sur la révolution politique qui réconcilierait la révolution et la démocratie », « Comme à Besançon, j’étais tout à fait bien, chez moi, dans ce congrès » (Guetta, 2017, p.154-5). Dans la nuit du 12 au 13 décembre 1981, l’état de guerre s’abattit sur le pays. Ses articles parvinrent au Monde par la valise diplomatique, souvent signés « Correspondance », pour éviter l’expulsion (par exemple Le Monde 22 décembre 1981, Correspondance : « Varsovie à l’heure de la haine et de la rage », mais Le Monde du 18 décembre 1981, en Une et en page 3, faisait paraître l’article « Varsovie sous le choc », sous le nom de « notre correspondant Bernard Guetta »).
Après avoir vécu cette révolution ouvrière et démocratique en Pologne, arrivé à Washington comme correspondant du Monde à l’automne 1983, il vivra aux États-Unis la révolution conservatrice, jusqu’en 1988. Pressentant que l’arrivée de Gorbatchev au pouvoir en URSS amènerait des changements importants, il demanda à Jacques Amalric, chef du service étranger au Monde, de l’envoyer à Moscou, où il arriva le 5 mars 1988. En contact à la fois avec des proches de Gorbatchev et avec des ouvriers, il vit aussi d’anciens déportés, notamment ceux qui furent à l’origine de Mémorial. En 1990, reçu par un responsable important du PCUS dans l’immeuble du CC, celui-ci l’accueillit par ces mots : « Salut, vieux trotskyste ! », auquel il répondit : « Salut, vieux stalinien ! » (Guetta, 2017, p.261). Peu de temps avant, sur la demande d’Hubert Krivine, il avait bien voulu piloter le petit-fils de Trotsky, Siéva (Esteban Volkov, de nationalité mexicaine), désireux de connaître sa sœur restée en URSS : « Chéri, la vie nous réunit trop tard », lui dit-elle très malade. « Frère et sœur se tiennent la main en silence. J’ai beaucoup de mal à refouler mes larmes » (Guetta, 2017, p.243). À l’automne 1990, il quitta Moscou et Le Monde pour Paris et L’Expansion, le magazine de la vie économique : « J’étais passé des dissidents aux décideurs. J’aimais moins ». Il y resta jusqu’en 1993. Mais parallèlement, chroniqueur à France Inter, il commençait une carrière de journaliste radio qu’il poursuit toujours un quart de siècle plus tard avec succès. Sa chronique matinale de 3 minutes réunit 1,8 millions d’auditeurs en moyenne. Revenu au Nouvel Observateur comme directeur de 1996 à 1999, il échoua à deux reprises à devenir directeur du Monde. Sa soif de connaître le monde restée intacte, il couvrit les révolutions arabes pour le journal italien La Repubblica et participa à une matinale de France Inter à Téhéran, se prenant de passion pour « la richesse intellectuelle et la subtilité » de l’Iran.
Quant à l’ancien trotskyste, il a beaucoup évolué. Il dit toujours aimer « la vigueur de l’indignation de l’extrême gauche », « mais leur ignorance absolue des nouveaux rapports de force m’interdit toute empathie politique » (Guetta, 2017, p.285-6). Il plaide pour le réalisme et demande qu’on n’oublie pas que « sans la social-démocratie et la démocratie-chrétienne, nos pays ne seraient pas ce qui se fait de mieux au monde, ou de moins mal, ces bastions de la démocratie et de la protection sociale » (Guetta, 2017, p.342). Ses plaidoyers en faveur d’une intégration européenne en particulier sur France Inter, sa prise de position en faveur du "Oui" lors du référendum de 2005, lui ont valu des critiques acerbes de la part de certains de ses anciens camarades (Henri Maler, 2005).

OEUVRE : -Nombreux articles dans Le Nouvel Observateur, Le Monde, L’Expansion, L’Express, La Repubblica, Le Temps, La Gazeta. -Chroniques de géopolitique à France Inter de 1991 à aujourd’hui. -avec Claude Neuschwander, Patron, mais..., Seuil, 1975. -avec Bruno Barbey, Pologne, Arthaud, 1982. -Éloge de la tortue. L’URSS de Gorbatchev (1985-91), Le Monde Éditions, 1991. -Géopolitique, Éditions de l’Olivier,1995. -avec Philippe Labarde, L’Europe fédérale, Grasset, Collection « Pour et Contre », 2002, 137 p.-avec Jean Lacouture, Le Monde est mon métier : Le journaliste, les pouvoirs et la vérité, Grasset & Fasquelle, 2007, 395 p. -avec Michel Rocard et Alain Juppé, La politique telle qu’elle meurt de ne pas être, J.-C. Lattès, 2011. -L’an I des révolutions arabes : décembre 2010-janvier 2012, Belin, 2012. -Intime conviction. Comment je suis devenu européen, Seuil, 2014.

SOURCES : Bernard Guetta, Dans l’ivresse de l’Histoire. Mémoires sans frontières, Flammarion, 2017. — Jacek Kuron, Karol Modzelewski, Lettre ouverte au Parti ouvrier polonais, Maspero, Cahiers Rouges, document de formation communiste, 1969, 85 p. -L’intervention en Tchécoslovaquie. Pourquoi ?, Maspero, Cahiers Rouges, document de formation communiste, 1969, 47 p. -Pologne, le crépuscule des bureaucrates, Maspero, Cahiers Rouges, série internationale, 1971, 54 p. — Tania Mathon, Jean-Jacques Marie, dir., L’affaire Pliouchtch, Seuil, 1976. — Henri Maler, Mathias Reymond, « Bernard Guetta célèbre sa propre importance », acrimed.org, 21 février 2005. — Pierre Rimbert, « Le théorème de Guetta », Le Monde diplomatique, novembre 2008. — Mathias Reymond, « Conflit en Syrie : les éditocrates s’habillent en kaki », Acrimed, 23 septembre 2013. — Sylvie Kauffmann, « L’enthousiasme vibrant du journaliste engagé », Le Monde, 11 septembre 2017.

Jean-Paul Salles

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