ABLITZER Lucie, dite La Gosse

Par Marianne Enckell, Marc Perrenoud

Née à La Chaux-de-Fonds (Suisse) le 27 mars 1900, morte le 12 mars 1945 à Madagascar ; ouvrière doreuse ; socialiste, antimilitariste, puis missionnaire.

Plusieurs membres de la famille Ablitzer furent des militants syndicalistes sur le versant français du Jura, notamment Édouard et un oncle de Lucie, Léon. Lucie était la fille d’Émile Ablitzer (1868-1955), horloger-remonteur à La Chaux-de-Fonds mais resté Français, et d’Augusta Thiébaud.

Quelques semaines après son 17e anniversaire, Lucie Ablitzer prit la parole lors d’un meeting, après le concert de la chorale ouvrière dont son père avait été un des fondateurs en 1896. Elle militait dans la Jeunesse socialiste locale qui affirmait regrouper une centaine de membres en janvier 1917. En mars 1917 se constitua, au sein de la Jeunesse socialiste chaux-de-fonnière, « un groupe féministe qui étudiera les questions sociales et morales intéressant plus spécialement les femmes ».

Fort dynamiques, les Jeunesses socialistes bénéficiaient du soutien de l’ancien pasteur Jules Humbert-Droz (1891-1971), rédacteur du quotidien socialiste La Sentinelle.

Le 17 mars 1917, le Tribunal militaire condamnait le dirigeant socialiste Paul Graber, député au Parlement fédéral, à huit jours de prison pour avoir calomnié l’armée en révélant les mauvais traitements infligés à un soldat par des officiers. Il se constitua prisonnier le vendredi 18 mai. Le soir même, la foule se massa devant la prison ; des discours furent prononcés ; le préfet accepta que Graber apparaisse à une fenêtre pour calmer la foule, ce qui provoqua l’effet inverse : les manifestants pénétrèrent dans le bâtiment. Après avoir exprimé des réticences légalistes, Graber se laissa emporter par le mouvement visiblement improvisé et partit se cacher. Le lendemain, le Conseil d’État (gouvernement cantonal) décida d’interdire toute manifestation et assemblée, de demander à l’état-major de l’armée l’envoi immédiat de troupes pour faire respecter les interdictions. Néanmoins, une assemblée eut lieu au Grand Temple. Plusieurs personnalités, dont Paul Graber et Lucie Ablitzer, y prirent la parole, s’attirant les sarcasmes de la presse bourgeoise :

« Une jeune fille (Mlle Ablitzer, cheveux en bas le dos, seize ans) prend la parole. Elle veut lutter de toutes ses forces contre le militarisme ; elle jette l’appel pour l’union de toutes les femmes : “Si du sang doit couler ce soir, dit Mlle Ablitzer, je suis prête à me sacrifier pour la noble cause !” Elle est violemment acclamée. [Au cours de la soirée, elle] se jette devant les soldats, ouvre son corsage et s’écrie : “Soldats, si vous voulez frapper, frappez-moi la première !” » (Feuille d’Avis de La Chaux-de-Fonds, 21 mai 1917)

Convoquée à la Préfecture, « la Gosse » quitta l’atelier d’horlogerie pour répondre aux questions des autorités qui l’avaient avertie du risque d’expulsion en tant qu’étrangère. Elle fut arrêtée le lundi matin 28 mai, après avoir affirmé devant le juge d’instruction qu’elle avait eu parfaitement conscience de ses actes. Le 11 juin, le Conseil fédéral décida d’interner seize réfractaires étrangers et d’expulser du territoire de la Confédération Lucie Ablitzer et un ouvrier français. L’expulsion fut toutefois suspendue.

Malgré la menace, Lucie Ablitzer continua de militer, réorganisant la Jeunesse socialiste, poursuivant ses activités antimilitaristes et féministes. « Depuis quatre ans, le spectacle le plus odieux s’offre à notre vue. Les hontes, les abus, les étroitesses, les folies et les forfaitures se succèdent sans interruption. La force brutale répand son action criminelle ; des cités jadis prospères sont devenues la proie des obus. Tout autour de nous, ce n’est que ruine et dévastations. […] Femmes, nous sentons qu’il faut changer de direction, que la voie suivie jusqu’à ce jour est mauvaise, que notre appui et notre soutien des formes actuelles de la société aboutissent à la faillite universelle. C’est à nous qu’incombe le devoir de reconstituer un monde nouveau sur des bases nouvelles. Nous devons attaquer le mal à la racine et le terrasser jusqu’à sa disparition complète. »

Cet article de La Voix des Jeunes de juillet 1918 est la dernière trace du militantisme socialiste de Lucie Ablitzer. Elle devint infirmière en France en 1922 puis, suite à une crise spirituelle, missionnaire dans des léproseries depuis 1933, à Tahiti puis à Madagascar où elle finit ses jours.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article196135, notice ABLITZER Lucie, dite La Gosse par Marianne Enckell, Marc Perrenoud, version mise en ligne le 13 octobre 2017, dernière modification le 15 janvier 2018.

Par Marianne Enckell, Marc Perrenoud

SOURCES : Marc Perrenoud, « Militante ouvrière puis missionnaire outre-mer : le parcours de Lucie Ablitzer de La Chaux-de-Fonds à Madagascar », Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier 33, Lausanne 2017.

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