CHARDAVOINE Jean, Robert, Rémy

Par Jean Maitron, Gérard Larue, Claude Pennetier

Né le 11 septembre 1905 à Avy (Charente-Inférieure, Charente-Maritime), mort le 1er janvier 1981 à Fléac-sur-Seugne (Charente-Maritime) ; ouvrier agricole puis manœuvre spécialisé à la Compagnie des chemins de fer du Nord ; syndicaliste CGTU ; maire communiste de Stains (Seine, Seine-Saint-Denis) de 1935 à 1940) ; conseiller général de la Seine (1935-1940, 1945-1953).

Jean Chardavoine
Jean Chardavoine

Né dans une famille paysanne de neuf enfants, frère d’Albert Chardavoine, Jean Chardavoine (appelé Rémi dans sa famille) travailla comme journalier agricole jusqu’à l’âge de dix-sept ans. Apprenti-tourneur, puis journalier sur les voies ferrées, il vint à Paris en 1924 et s’embaucha au dépôt des machines de la Compagnie du Nord (vraisemblablement à la Plaine-Saint-Denis). Le service militaire, effectué au 196e régiment d’artillerie lourde de Bordeaux, interrompit en 1925 sa vie professionnelle. Au retour, il resta journalier agricole pendant un an, puis revint en 1927 à la Compagnie du Nord. Il travaillait en 1935 au dépôt de la Plaine Saint-Denis et habitait Stains, au 73 route de Gonesse (avenue de Stalingrad).
Adhérent au Syndicat unitaire des travailleurs des chemins de fer de Paris-Nord depuis 1928, Chardavoine devint, en 1932, secrétaire adjoint chargé de l’organisation. Il exerça cette fonction jusqu’en 1935, sans quitter son emploi. En 1934, il était membre de la commission exécutive de la Fédération nationale des cheminots. Un rapport de police signale qu’en 1934 il s’était rendu à Moscou pour assister à la Fête du Travail. Nous ignorons la date d’adhésion de Jean Chardavoine au Parti communiste. En 1935, il occupait d’importantes responsabilités à Stains et au bureau de la Région communiste Paris-Nord. Tête de liste communiste aux élections municipales des 5 et 12 mai 1935, Chardavoine obtint de bons résultats au premier tour : selon l’Humanité, Chardavoine 1 602 voix, tête de liste socialiste SFIO 816 voix, tête de liste « réactionnaire » 1 514 (inscrits : 4 499, votants : 3 955). Il conquit la municipalité au second tour avec plus de 2 200 voix contre 1 605 (environ) à la liste « réactionnaire ». Jean Chardavoine accéda à la première magistrature municipale entouré d’Oscar Mériaux (premier adjoint), André Payré* (deuxième), Émile Lebois* et Alfred Tschann*. La dynamique de la victoire électorale bénéficia aux communistes : Jean Chardavoine conquit aisément le siège de conseiller général de la 3e circonscription d’Aubervilliers les 26 mai et 2 juin 1935. Au premier tour, il se plaçait en tête avec 2 532 voix contre 2 029 au socialiste A. Poggioli*, 1 002 au candidat « républicain indépendant » et 129 au candidat « républicain ». « À Stains nous gagnons 500 voix sur les élections municipales ; à Dugny, nous doublons notre chiffre de voix » écrivait l’Humanité du 27 mai 1935. Malgré le refus de désistement de Poggioli, maire du Bourget, Chardavoine l’emporta avec 3 188 voix sur 5 505 suffrages exprimés (2 317 à Poggioli) et 7 380 inscrits. Il siégea aux commissions « maladies-enfance » et « finances ».
Le 8 novembre 1935, Jean Chardavoine prit l’initiative de convoquer à Stains un congrès suivi d’un banquet où devaient figurer entre autres, Jacques Doriot maire de Saint-Denis, Albert Richard maire de Pierrefitte, Jules Lauze conseiller général et ancien maire de Villetaneuse, Dupoisot maire de la Courneuve, Pierre Laval maire d’Aubervilliers et Président du Conseil. Cette initiative, dont les maires invités étaient majoritairement des partisans de Doriot et des adversaires du Parti communiste fut désavouée par ses dirigeants.
Dans le troisième point de la délibération intitulé « Sécurité et tranquillité publique », Le Conseil Municipal de Stains du 8 novembre 1935 [invitait] la population à :
« 1. Communiquer à tous les élus toutes informations sur les rassemblements fascistes éventuels.
2. À répondre en masse au lancement de cinq bombes en cas d’alerte.
3. À se rassembler par quartier suivant les instructions qui lui seront données et à répondre aux consignes des agents de liaison désignés.
4. À mettre à la disposition de ses défenseurs tous les moyens notamment de transport dont elle peut disposer et à collaborer à la surveillance des routes.
5. Le Conseil Municipal décide d’utiliser en cas d’agression fasciste les voitures municipales, la pompe à incendie et tout ce dont il dispose pour assurer l’ordre de la ville, le respect de la liberté et la sécurité des habitants.
6. Il propose l’organisation d’une réunion commune avec les maires de La Courneuve, Dugny, Le Bourget, Aubervilliers, Saint-Denis, l’Ile Saint-Denis, Saint-Ouen, Épinay, Pierrefitte, Villetaneuse pour examiner les meilleurs moyens de défendre la population contre une incursion éventuelle des organisations fascistes.
7. Il décide de rendre publique cette délibération
8. Le Conseil Municipal, à l’unanimité, adopte cette résolution. La date pour la réunion d’un Congrès groupant toutes les Municipalité en cause et auxquelles sera adressée copie de la délibération et du projet de Congrès fixée au dimanche 22 décembre 1935 ».
L’affaire fut largement agitée par Jacques Doriot dans l’Émancipation et par le Journal de Saint-Denis.
Le journal communiste local La Voix Populaire tenta de se justifier dans son Numéro du 23 novembre 1935 : « une erreur déplorable a fait que la convocation d’une assemblée des Municipalités antifascistes de la Région […] fut adressée à tous les Maires de la Banlieue Nord ».
L’affrontement entre Jacques Doriot et la municipalité communiste de Stains se poursuivit avec « l’affaire locale Putz ». Jean Chardavoine déposa début 1936 au commissariat de Saint-Denis, une plainte contre X à la suite du vol d’une somme importante dans le bureau du Secrétaire Général, affirmant : « les circonstances de ce vol me paraissent suspects, j’arrive à soupçonner Mr Putz qui m’a paru bizarre… ». Répondant à une demande d’enquête de son Parti, Jean Chardavoine accusa Joseph Putz nommé secrétaire général de la mairie sous la mandature précédente « d’avoir voulu se présenter en 1935 au Conseil Général contre le candidat communiste » et d’avoir « caché le maximum de renseignements » [aux nouveaux élus communistes], et notamment des « erreurs dans l’établissement du budget sur lequel des mémoires se montant à plusieurs centaine de milliers de francs n’étaient pas mentionnés, sommes d’argent dépensées par l’ancienne municipalité et ne figurant sur aucun budget.
Après avoir affirmé que Joseph Putz « fréquentait des gens ayant une situation bien supérieure à la sienne », le Maire évoqua « les grosses difficultés apparues au fil de l’année 1935 au moment où, privé du revenu des combines qu’il pouvait avoir avant notre arrivée, il [Putz] puisait dans sa caisse contenant des fonds provenant soit des fêtes, soit des Pompes Funèbres, soit des adjudications, pour satisfaire des besoins personnels… ». Il accusa « Doriot, grand ami de Putz […] d’avoir voulu essayer de mettre ce vol sur son dos pour porter préjudice au Parti communiste » affirmant que « Putz était aidé dans son travail par les ennemis du Parti qui étaient dans nos rangs, Mériaux premier adjoint maintenant permanent du PPF dans la Loire, Tschann troisième adjoint, policier qui fut également démasqué et qui actuellement est à Belfort… »
Le 3 octobre 1936, Joseph Putz donna sa démission de Secrétaire Général, dans une lettre au Maire, aux Adjoints, aux Conseillers municipaux de Stains, dans laquelle il réfutait le vol ainsi que ses liaisons avec le PPF et regrettait les attaques à sa vie privée portées par le maire Jean Chardavoine.
Joseph Putz s’engagea en Espagne dans les Brigades Internationales. Le 5 avril 1938 il écrivit d’Espagne à Jean Chardavoine, sa lettre passa par le service de la censure « (N° censure 223) ». Optimiste il lui écrivait notamment : « Je pense que tu es revenu des multiples erreurs que tu as faites. Notamment celle qui me touche le plus et que tu avais inséré dans la Voix du Peuple, à savoir que j’étais affilié au parti du grand renégat [Jacques Doriot], ce qui est faux. J’ai seulement été pressentit pour entrer à la Mairie de Saint-Denis, quand j’ai démissionné de chez toi, un an après cette histoire de salade.
J’étais déjà décidé à partir en Espagne bien avant ma démission, mais toujours pour ma classe – celle du peuple – quoique tu aies pu dire, et non chez les fascistes comme tu l’as prétendu.
Tout cela est loin. J’ai été admis au Parti communiste au front, après mes blessures par Heussler. J’ai aussi fait le nécessaire pour être du PC espagnol ».
Joseph Putz demandait à Jean Chardavoine de « faire part de [son] salut aux camarades de Stains, chômeurs, camarades du Conseil, tous les antifascistes. […] J’ai vu des camarades de Stains ici un frère à Hérôme je crois, et d’autres.
Salut aux copains de la mairie, à Guillemain, pour l’ARAC, à l’Union des femmes, SRI, au syndicat. Enfin partout où j’étais inscrit avant que tu sois maire.
Mon salut à Tillon ».
Joseph Putz signa : « Camarade Coronel, Brigades Internationales, Barcelone ».
Outre sa participation aux combats des Brigades internationales, Joseph Putz continua le combat antifasciste. Il combattit avec la 2e DB du général Leclerc, prit part à la Libération de Paris. Il fut tué le 28 janvier 1945 en Alsace, il avait le grade de lieutenant-colonel. Il fut nommé Compagnon de la Libération.
La municipalité de Stains soutint le mouvement gréviste des trois grandes usines de la ville en juin 1936. Jacques Doriot, maire de la grande ville voisine, Saint-Denis, et son journal l’Émancipation accusaient Chardavoine de mal gérer la commune, de dilapider les finances publiques. Sur les conseils de Jacques Duclos, le maire de Stains demanda aux autorités préfectorales d’examiner la gestion et les finances des villes de Stains et Saint-Denis, au début de l’année 1937. L’administration conclut à la bonne gestion de la commune de Stains mais sanctionna Jacques Doriot qui fut déchu par le conseil de préfecture le 25 mai 1937.
Le préfet de la Seine suspendit toutes les municipalités communistes, dont celle de Stains, le 4 octobre 1939. Jean Chardavoine, mobilisé au 197e RALT, fut déchu de son mandat de conseiller général le 21 janvier 1940, puis de celui d’élu municipal en février, malgré sa lettre adressée à la préfecture le 12 janvier 1940 où il déclarait :
« J’ai l’honneur de vous faire savoir que :
« 1) Depuis le décret dissolvant le Parti communiste français je n’appartiens plus audit parti.
« 2) Que je condamne d’une façon formelle la politique qui a abouti au pacte germano-soviétique et par voie de conséquence, à la guerre russo-finlandaise.
« 3) Que depuis le début de septembre 1939, je suis sous les drapeaux. J’ai toujours accompli avec discipline mes devoirs de soldat français.
« 4) Que je reste pour la défense des revendications légitimes des classes laborieuses et des libertés démocratiques. En conséquence, je désire être inscrit à l’assemblée départementale comme sans parti et indépendant ».
Cette lettre, écrite pendant une permission à Fléac-sur-Seugne (Charente-Inférieure), n’étant pas un désaveu rendu public avant novembre 1939, la préfecture ne la prit pas en compte.
Mobilisé au 197e RAL, fait prisonnier de guerre lors de l’offensive allemande, Chardavoine revint en France après la Libération. Un jeune communiste résistant Louis Bordes dit Gardette, lieutenant FTPF qui participa à la préparation et à la libération de Stains, Président du Comité Local de Libération avait été désigné maire provisoire de Stains le 29 septembre 1944 à la suite de la recommandation de Raymond Bossus dirigeant du Parti Communiste, fut élu Maire de Stains le 6 mai 1945. Jean Chardavoine siégea dans le conseil mais, sans fonction. Il tenta de reprendre le contrôle de la section communiste locale ; la direction qui n’ignorait pas ses positions de l’hiver 1939-1940, l’écarta de Stains. Il fut cependant présenté par son parti et élu conseiller général communiste du 5e secteur de la Seine de 1945 à 1953.
Son frère, Albert Chardavoine, militant communiste de Dugny (Seine), mourut en déportation pendant l’Occupation.
La mairie de Stains rendit en 1998, un hommage à Jean Chardavoine.
La polémique reprit lorsque les adversaires de l’écrivain Didier Daeninckx, petit fils de Chardavoine, à l’occasion des élections municipales de 2008 à Aubervilliers, l’accusèrent de dissimuler un secret de famille Il s’en expliqua avec vigueur dans une brochure intitulée : La rumeur d’Aubervilliers.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article19452, notice CHARDAVOINE Jean, Robert, Rémy par Jean Maitron, Gérard Larue, Claude Pennetier, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 17 juin 2017.

Par Jean Maitron, Gérard Larue, Claude Pennetier

Jean Chardavoine
Jean Chardavoine

SOURCES : Arch. Paris, DM3, Versement 10451/76/1, Versement 10441/64/2 n° 24. — Arch. PPo. 101. 1 W106, 77 W329. — Arch. municipales Stains (Conseil municipal du 8 novembre 1935). – Arch. municipales de Saint-Denis : le Journal de Saint-Denis, 23 novembre 1935, l’Émancipation N°743/744. – Bibliothèque municipale de Saint-Denis : La Voix populaire, 23 novembre 1935. — Arch. PPo. CB 91.45 commissariat de Saint-Denis. – Arch. BDIC Mfm 880/36 545.6.1361 (Moscou) note de Jean Chardavoine, lettre de Joseph Putz (transmis par Daniel Grason). - L’Humanité, 1935. — Annuaire du Conseil général, 1935, p. 313. — Bordes Louis, Stains et son histoire, 1979 p. 383. — Témoignage de Louis Bordes, décembre 1979. — Didier Daeninckx, La rumeur d’Aubervilliers, Éd. Le temps des Noyaux, août 2008, 41p.

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