CHAPUIS Robert

Par Pierre Bonnaud

Né le 7 mai 1933 à Paris (IXe arr.) ; professeur certifié de Lettres classiques, puis inspecteur général de l’Éducation nationale ; responsable national des cadets de la JEC, puis des groupes universitaires jécistes (1953-1957), vice-président de l’ACJF (1955-1956) ; vice-président de l’UNEF chargé de l’Outre-mer (1954-1955) ; secrétaire national du PSU (1973-1974) ; membre de la direction (1974-1994) et secrétaire national du Parti socialiste (1983-1988) ; secrétaire d’État chargé de l’Enseignement technique près du ministre de l’Éducation nationale dans le gouvernement Rocard (1988-1991) ; député de l’Ardèche (1981-1988) ; maire du Teil-d’Ardèche (1983-2001) ; conseiller régional Rhône-Alpes (1992-1998) et conseiller général, vice-président du conseil général de l’Ardèche (1998-2004) ; fondateur et animateur de nombreux clubs et associations à vocation sociale et politique (Centre culturel de la jeunesse étudiante, Centre d’études pour la démocratie, CIRSA, clubs « Convaincre »).

[Assemblée nationale, Notices et portraits]

Le père de Robert Chapuis, Eugène Chapuis, né à Paris, décorateur-vernisseur, était à la tête d’une petite entreprise qui produisait des objets décorés sur vernis, tels que des articles de Paris (poudriers, étuis à cigarettes). Il avait épousé en deuxièmes noces Laure Guillaume, originaire d’un milieu rural, en Haute-Marne, qui exerça les professions de brodeuse-couturière, puis de secrétaire-documentaliste. Catholiques pratiquants, les parents de Robert Chapuis divergeaient sur le plan politique. Son père affichait des opinions très à droite et lisait Rivarol. Durant l’occupation, son activité industrielle l’amena à se compromettre avec les milieux de la collaboration. Les idées de sa mère étaient apparentées au christianisme social (en 1945, elle figura sur la liste MRP du conseil municipal de Paris). Ses parents divorcèrent alors que Robert Chapuis était âgé de 18 ans. Avant cette rupture, ce fut essentiellement sa mère qui l’éleva dans la tradition chrétienne de la petite bourgeoisie parisienne.

Chef d’équipe aux Cœurs Vaillants de 1943 à 1945, Robert Chapuis suivit sa scolarité jusqu’au baccalauréat dans des établissements confessionnels : École paroissiale du Xe arr. de Paris jusqu’en classe de 5e, puis École Rocroy-Saint Léon chez les Oratoriens. Après trois années de classes préparatoires au Lycée Louis-le-Grand (hypokhâgne et khâgne), inscrit à la Sorbonne, il prépara une licence de Lettres classiques et Lettres modernes ainsi qu’un DES.

La JEC et l’ACJF jouèrent, de 1947 à 1957, un rôle essentiel dans la construction de son engagement social et politique. En classe de philosophie, il était responsable de la fédération JEC des écoles privées de Paris. Durant ses études supérieures, il devint responsable national des cadets de la JEC (1953-1954), puis des équipes universitaires de l’organisation à partir de 1955. Il conserva cette responsabilité jusqu’à la démission des secrétariats nationaux de la JEC-JECF en mai 1957, dans le contexte de la guerre d’Algérie. En 1955-1956, à la veille d’une crise majeure qui allait ébranler fortement l’ACJF, il était vice-président de l’organisation catholique.

L’action de Robert Chapuis s’inscrivit pleinement dans le mouvement jéciste durant cette période particulière du milieu des années 1950, marquée par la guerre froide, les guerres coloniales et la décomposition de la IVe République. Les militants jécistes s’investirent fortement au sein du mouvement syndical étudiant (UNEF) aux côtés des étudiants de gauche, notamment socialistes. Sensibles aux questions sociales comme aux questions coloniales, influencés par l’action politique de Pierre Mendès France, les militants de l’UNEF entretinrent des relations suivies avec les étudiants des territoires coloniaux et leurs organisations, notamment les Unions des étudiants tunisiens (UGET), marocains (UNEM) et algériens (UGEMA).

En 1953-1954, Robert Chapuis fonda avec d’autres jécistes et des lycéens communistes, l’AG des étudiants en classes préparatoires littéraires qui s’affilia à l’UNEF. L’organisation étudiante était alors repliée sur les positions corporatistes et « apolitiques » des « majos ». En mars 1955, au congrès de Nice, dans un bureau national constitué à l’issue de dix heures de négociations, Robert Chapuis devint vice-président chargé des questions d’Outre-Mer. En novembre 1955, lui succéda Jacques Julliard*, élève à l’ENS, proche des jécistes. Ce fut le prélude au renversement de majorité en 1956 au sein du syndicat étudiant qui permit à l’UNEF de jouer un rôle de premier plan dans la lutte anti-coloniale. En juillet 1956, dégagé de ses responsabilités nationales à l’UNEF, Robert Chapuis organisa avec François Borella* et Jaques Julliard* une « Conférence nationale étudiante pour la solution du problème algérien ». Y participèrent, aux côtés des étudiants français et algériens, des libéraux d’Algérie et des représentants officieux du FLN. En 1957, il impulsa la création d’une structure de réflexion dont il assura la présidence jusqu’en 1960 : le Centre culturel de la jeunesse étudiante (CCJE). Celui-ci édita une publication, « Documents étudiants », à laquelle collabora notamment Michel Rocard*, rencontré en 1955, avec lequel Chapuis entretint une amitié politique durable.

À la fin de l’année 1958, son sursis étant épuisé, Robert Chapuis effectua son service militaire dans les Chasseurs Alpins (27e BCA) jusqu’en 1961. Il suivit le peloton à Chambéry, fut nommé instructeur à Annecy où il donna des cours aux Nord-Africains, puis envoyé en Algérie au printemps 1960. Sa section fut affectée en Kabylie, à Mahaga (province de Tizi-Ouzou), dans une zone où la guérilla, contrôlée par le chef FLN Amirouche, était intense. Il servit comme enseignant, participant à la création d’une école destinée aux enfants de la population locale. Avec des anciens de l’UNEF, il participa à l’organisation des réseaux au sein du contingent et créa sur cette base un Groupe d’études des problèmes du contingent (GEPC). Il revint en métropole à la veille du putsch des généraux. En 1959, il avait épousé une responsable nationale jéciste, Odile Bellard.

À son retour en métropole, Robert Chapuis entra dans l’enseignement. Nommé pour trois mois professeur auxiliaire au lycée de Montargis, il passa le Capes de Lettres classiques en 1961 et enseigna jusqu’en 1981 dans divers établissements du second cycle long : notamment les lycées de Gisors (1962-1964), de Nanterre (1964-1969), les lycées Buffon (1969-1974), Octave-Gréard (1975-76), Rodin (1976-1981). Sur le plan syndical, il fut adhérent au SNES de 1961 à 1976, puis au SGEN de 1977 à 1981.

Dans le droit fil de son engagement étudiant, au lendemain de la guerre d’Algérie, il devint l’homme des clubs de réflexion, peu sensible aux problèmes purement politiciens des partis. Il participa notamment au club Jean-Moulin, présida le Centre d’études pour la démocratie (1961-1966), puis le Centre d’initiatives et de recherches pour le socialisme autogestionnaire (1971-1973). Une première rencontre des clubs fut organisée en 1964 (Assises de Vichy). En 1965, il participa au Colloque de Grenoble, autre lieu de rencontre des clubs et des militants politiques, qui inaugurait des orientations qu’on résumera plus tard sous le nom de Deuxième gauche.

En 1964, il adhéra au PSU et devint, en 1967, membre de son bureau national près de Michel Rocard, nouveau secrétaire national de l’organisation. En 1967, il fut un « candidat d’ouverture » du PSU aux élections législatives dans le XIVe arr. parisien (secteur de Montparnasse, Montrouge, Montsouris). Il recueillit 9 % des voix. En 1968, dans la même circonscription, il réalisa le meilleur score parisien du PSU avec 12,5 % des suffrages. Il se présenta encore dans la capitale, sans succès, en 1973. Au sein du PSU, les choix de Michel Rocard furent aussi les siens : soutien accordé à François Mitterrand aux présidentielles de 1965, mais refus d’adhérer à la FGDS en 1967. En mai-juin 1968, avec Michel Rocard, Robert Chapuis se sentit en « symbiose » avec le mouvement social et les idées réformatrices dont il était porteur. Il entretint une relation de proximité avec Jacques Sauvageot, président de l’UNEF, membre du PSU. Après l’élection présidentielle de 1969, à laquelle Rocard fut candidat, le PSU engagea des négociations en 1971-1972 avec le PCF. Robert Chapuis participa aux rencontres avec Paul Laurent* et Roland Leroy* qui aboutirent à un protocole d’accord. La conclusion du programme commun PS-PC mit fin à cette perspective d’alliance. Dans un PSU divisé et en crise, Robert Chapuis accompagna Michel Rocard dans sa démarche de rapprochement du Parti Socialiste. Il devint secrétaire national adjoint en 1972, puis secrétaire national du PSU de 1973 à 1974, soutint la candidature de François Mitterrand aux présidentielles de 1974 et, après l’organisation des Assises du socialisme, rejoignit le PS avec Rocard et une minorité du Conseil national du PSU.

Robert Chapuis participa activement à la vie politique du PS et à sa direction à partir du congrès de Pau (février 1975) où les « rocardiens » intégrèrent la large majorité mitterrandienne. Il fit partie du Comité directeur à partir de 1975 (jusqu’en 1994) et fut désigné comme délégué national à la technologie, à la recherche et à la politique industrielle de 1975 à 1979. Il élabora à ce titre les positions socialistes en matière d’énergie et de recherche et constitua des groupes de travail pour de nombreux secteurs industriels. Membre du Bureau national de 1979 à 1988, il devint secrétaire national de 1981 à 1988, se spécialisant dans les problèmes de cadre de vie à partir de 1985. Robert Chapuis fut impliqué directement dans les relations entre Rocard et Mitterrand, s’efforçant de marquer l’originalité du courant autogestionnaire, proche du syndicalisme CFDT. Les périodes de consensus et de conflits se succédèrent, notamment avec la présentation de motions séparées aux congrès de Metz en avril 1979, de Toulouse en octobre 1985, de Rennes en mars 1990.

À partir de 1975, en prévision des élections législatives de 1978, les dirigeants du PS recherchèrent des circonscriptions où ils pouvaient être élus. Robert Chapuis eut ainsi des contacts avec les militants socialistes de l’Ardèche où la première circonscription de Privas présentait un profil favorable. Une centaine de militants PSU ardéchois venaient de s’inscrire au Parti Socialiste, lui apportant une base militante active. Lors des législatives de 1978, il ne réussit cependant pas à devancer le candidat communiste Henri Chaze* pour lequel il se désista au deuxième tour. Mais, à nouveau candidat aux législatives après l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République en 1981, porté par la « vague rose », il fut élu député de l’Ardèche le 21 juin 1981. Réélu en 1986 (tête de liste dans le département dans le cadre de la proportionnelle), réélu en 1988 dans la première circonscription de Privas, il fut, à l’Assemblée nationale, secrétaire de la commission de la production et des échanges et rapporteur pour le budget de la recherche scientifique. En 1983, il fut à l’origine d’une proposition de loi sur la création d’un office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques.

Son enracinement local fut conforté lors des municipales de 1983. Sa liste enleva à la droite la municipalité du Teil. Il devint maire de la localité, intégra dans la gestion municipale la minorité communiste. Les teillois apprécièrent ses compétences de gestionnaire : réélu en 1989 et 1995, il fit face à partir de 1993 à une dissidence interne au PS qui conduisit certains de ses ex-colistiers à faire alliance avec la droite et à lui imposer une nouvelle élection en 1996. Conduisant une liste d’union de la gauche, il l’emporta largement. Au total, il demeura à la tête de la ville durant dix-huit années. D’autres mandats locaux vinrent s’ajouter à ses fonctions de député-maire : il fut conseiller régional Rhône-Alpes (1992-1998) et devint, en 1998, conseiller général dans le canton de Viviers-Le Teil et vice-président du conseil général de l’Ardèche où la gauche était désormais majoritaire.

Cependant son itinéraire et ses responsabilités nationales devaient le conduire dès le début du deuxième septennat de François Mitterrand à intégrer le gouvernement Rocard : de mai 1988 à mai 1991, il fut secrétaire d’État chargé de l’Enseignement technique près du ministre de l’Éducation nationale, Lionel Jospin. Installé rue Dutot, à la tête d’une équipe restreinte, avec Sylvie François, directrice de cabinet, et Claude Pair, chargé de mission, il fit avancer de nombreux dossiers dans la loi d’orientation de juillet 1989. La formation continue, les affaires européennes et la formation professionnelle constituèrent ses priorités de travail, avec le développement des baccalauréats professionnels et la mise en place d’un statut unifié pour les enseignants des lycées professionnels (intégration des PLP1 dans le corps des PLP2). Les relations avec le ministère de tutelle de Lionel Jospin ne furent pas toujours aisées. En décembre 1988, Robert Chapuis participa activement avec Antoine Prost, responsable du secteur enseignement dans le cabinet de Michel Rocard, à la mise au point d’un discours du premier ministre sur l’enseignement, dont Lionel Jospin prit ombrage. Au moment du congrès socialiste de Rennes (mars 1990) et lors des manifestations lycéennes de novembre 1990, d’autres dissensions éclatèrent.

En mars 1993, sur fond de crise de régime et d’effondrement électoral du PS lors des législatives, Robert Chapuis perdit son siège de député qui échut au maire de Privas, Amédée Imbert (droite). Chapuis participa alors à la préparation des diverses réunions nationales du PS pour la rénovation du parti et de la gauche. Dans le débat qui s’ouvrit chez les rocardiens, il pensait que Michel Rocard, qui représentait un recours, ne devait pas s’engager à la tête du Parti à la différence de François Mitterrand en 1971. Son analyse ne fut pas suivie : au congrès du Bourget, en octobre 1993, Rocard devint premier secrétaire du Parti socialiste. Robert Chapuis participa aux Assises de la transformation sociale qui suivirent. Mais les tensions et la situation de crise reprirent le dessus après l’échec de la liste socialiste conduite par Michel Rocard aux élections européennes en juin 1994. Tandis qu’au congrès de Liévin (novembre 1994) Henri Emmanuelli prenait le relais de Rocard à la tête du PS, Robert Chapuis se plaça en retrait et quitta les instances nationales de l’organisation. De 1993 à 1997, il assuma la présidence des clubs « Convaincre », s’efforçant de relancer la réflexion à gauche. Il organisa plusieurs colloques avec d’autres associations (club « Témoins » avec François Hollande, club « Confrontations » avec Philippe Herzog, club « Échanges et Projets » fondé par Jacques Delors avec J.-B. de Foucauld). En 1995, lors des élections présidentielles, Robert Chapuis assura en Ardèche la présidence du comité de soutien pour la campagne du candidat socialiste, Lionel Jospin, dont le score dans le département frôla les 50 % au deuxième tour.

Nommé Inspecteur général de l’Éducation nationale en 1993, Robert Chapuis prit sa retraite professionnelle en 1998. Il résidait au Teil d’Ardèche à partir 1983. Après avoir divorcé en 1991, il refonda une famille et se remaria en 1992 avec une militante socialiste, chargée des relations publiques, qui fut son adjointe municipale entre 1983 et 1989, Violette Puig. En 2001, lors des élections municipales, Robert Chapuis ne se représenta pas pour être réélu maire. La liste de la « gauche plurielle » fut battue au Teil par les anciens dissidents du PS alliés à la droite.

Robert Chapuis ne se représenta pas aux élections cantonales de mars 2004, laissant son siège de conseiller général à un nouveau candidat socialiste. Il continua de participer à la vie et à la réflexion du Parti socialiste au niveau local et national. Il était par ailleurs, depuis 2000, rapporteur général de l’Observatoire de la sécurité des établissements scolaires et d’enseignement supérieur.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article19434, notice CHAPUIS Robert par Pierre Bonnaud, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 2 janvier 2009.

Par Pierre Bonnaud

[Assemblée nationale, Notices et portraits]

ŒUVRE : L’information, L’Épi, 1959. — Service militaire et réforme de l’armée, Seuil, 1963. — Les Chrétiens et le socialisme, Calmann-Levy, 1976. — Si Rocard avait su... Témoignage sur la deuxième gauche, L’Harmattan, 2007. — Très nombreux articles dans différentes publications et revues

SOURCES : Histoire de la JEC, site internet http://jecfrance.free.fr, notamment compte rendu de Catherine Thieuw sur le colloque L’ACJF, une création originale, Paris, travaux et conférences du centre Sèvres, 1987. — Didier Fisher, L’Histoire des étudiants en France de 1945 à nos jours, Flammarion, 2000. — Who’s Who in Rhône-Alpes, Jacques Lafitte. — Benoit Yvert, Dictionnaire des ministres (1789-1989), Perrin, 1990. — Jean-François Sirinelli, Dictionnaire historique de la vie politique française au XXe siècle, PUF, 1995. — Pierre Bonnaud, Le Teil et la part des militants, in MATP, n° 89, février 2006 ; Courrier de Robert Chapuis, in MATP, n° 90, mai 2006. — Dossier de presse nationale et régionale (Le Monde, Le Dauphiné Libéré, La Tribune, édition Ardèche). — Fiche biographique, enquête CNRS. — Entretiens avec l’intéressé, mars et octobre 2000.

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