CHAINTRON Jean. Pseudonyme : BARTHEL

Par Jean Maitron

Né le 28 août 1906 à Lyon (Vaise), mort le 7 janvier 1989 à Paris ; dessinateur industriel ; dirigeant national du SRI (1932-1934) ; secrétaire de Paris-Lille (1934-1935) ; membre de la direction du Parti communiste algérien (1935-1936) ; combattant des Brigades internationales (1937) ; membre du comité central du PCF (Arles, 1937) ; résistant ; préfet de la Haute-Vienne (1944-1946) ; sénateur communiste de la Seine (1948-1958) ; exclu du PCF en 1962 ; communiste oppositionnel ; domicilié à Ivry-sur-Seine puis au Perreux-sur-Marne (Seine, Val-de-Marne).

[Sénat]

Jean Chaintron était fils d’un employé des chemins de fer PLM, laïque, républicain de gauche sans affiliation politique et d’une mère, couturière dans sa jeunesse puis femme au foyer, catholique fervente mais non très pratiquante. Les grands-parents étaient vignerons du Beaujolais des environs de Villefranche-sur-Saône (Rhône). Jean était le second d’une famille de neuf enfants. Lorsqu’il naquit, ses père et mère habitaient Lyon puis Anse un an plus tard. Il fréquenta une école enfantine tenue par des Frères puis ses parents résidèrent à Saint-Fons (Rhône) en 1914, enfin à Feyzin (Isère) à partir de 1916, et pendant plus de trente années. C’est dans cette dernière commune qu’il fut élève de l’école laïque communale, fut reçu au Certificat d’études primaires, suivit les cours de catéchisme et fit sa première communion. Grâce à une bourse que lui accorda la Compagnie des chemins de fer en raison des aptitudes montrées à l’école, il suivit durant trois ans les cours de l’École pratique de Vienne (Isère), section mécanique et obtint le certificat d’études pratiques industrielles.

À seize ans, soit en 1926, Jean Chaintron travailla dans des usines de Lyon comme ajusteur mécanicien puis comme dessinateur technique. Il exerça d’abord cette profession auprès d’un ingénieur des Ponts et Chaussées puis dans une fabrique de compteurs électriques (Garnier à Lyon), ensuite à la Compagnie électrique de France, enfin dans les bureaux d’études pour la fabrication de matériel à produire des toiles cirées de la Maison Maréchal à Vénissieux (Rhône).

Influencé par l’antimilitarisme et l’anarcho-syndicalisme au cours de son adolescence, c’est pendant son service militaire qu’il effectua au 35e Régiment d’aviation à Bron (Rhône) en 1926, que Jean Chaintron rencontra, parmi ses camarades soldats, un jeune intellectuel, politiquement instruit, qui l’initia au communisme dont il devint sympathisant. Il ne fit qu’une année de service en raison d’une dispense comme aîné de famille nombreuse.

De retour à la vie civile en 1928, il travailla comme traceur à la Maison Berliet puis comme dessinateur d’études dans différentes entreprises. Lecteur de l’Humanité, Jean Chaintron devint militant de l’UST (Union de syndicats de techniciens) et fut délégué de la région lyonnaise au congrès national de cette organisation tenu à Lille en 1929. Élu à la direction syndicale pour la région lyonnaise, il prit le pseudonyme de Barthel afin d’éviter la répression patronale et conserva ce pseudonyme pour sa vie militante jusqu’en 1940.

Membre actif d’une section lyonnaise du SRI (Secours rouge international), c’est en tant que tel que Jean Chaintron se joindra à une délégation d’une vingtaine de travailleurs français qui accomplirent en 1931 un périple de 15 000 kilomètres durant trois mois en Union soviétique. À son retour, enthousiasmé, il adhéra au Parti communiste fin 1931, à la cellule de la Croix Rousse. Il se consacra dès lors à l’activité militante d’autant plus qu’en raison de son action syndicale, de son absence prolongée et de la crise économique, il était licencié de son emploi et voué pour longtemps au chômage.

Se consacrant bénévolement et ardemment à la propagande dans la région lyonnaise, Chaintron-Barthel fut remarqué par la direction du SRI qui l’appela à Paris et fit de lui un « permanent » appointé, un membre de son Comité central puis de son secrétariat et le directeur de son hebdomadaire La Défense (1932-1934). En 1932, il épousa Maya Malamant, juive roumaine née le 3 septembre 1904 qui avait été emprisonnée en Belgique pour son action révolutionnaire et qui, réfugiée politique en France, travaillait comme laborantine bactériologiste.

En février 1934, Chaintron-Barthel fit partie avec Gabriel Péri*, d’une délégation populaire qui se rendit en Indochine pour témoigner de la solidarité anticolonialiste et tenter de sauver huit camarades indochinois condamnés à la peine de mort à la suite de la révolte de Yen Bay.

Après ce voyage qui dura trois mois, Barthel fut envoyé par le parti suivre un stage de formation rapide de cadres dans la région parisienne. Deux mois plus tard, en juin 1934, il était promu secrétaire de la région Paris-Ville du PCF et, en mai 1935, présenté comme candidat aux élections municipales dans le quartier de Charonne 1er (XXe arr.). Il obtint 2 111 voix au premier tour, 2 753 au second (7 489 inscrits, 6 207 votants) et échoua derrière Levillain.

De l’été 1935 à 1937, Chaintron-Barthel fut envoyé comme instructeur du Comité central du PCF auprès des communistes algériens afin de les aider à se constituer en Parti indépendant.

Le premier article signé du nom de Barthel parut dans La Lutte sociale du 15 septembre 1935. Le grand journal colonial d’Alger, La Dépêche algérienne, publia le 16 octobre 1935, « la circulaire Barthel », adressée aux organisations communistes d’Algérie. La presse colonialiste trouvait scandaleux que ce document rappelât que « la nation française n’est pas la nation du peuple d’Algérie. C’est une nation étrangère au peuple d’Algérie, c’est la nation oppresseuse, c’est la nation de l’impérialisme qui, par le fer et par le feu, s’est annexé l’Algérie et qui courbe sous l’esclavage la nation algérienne ». Jean Chaintron répercutait en Algérie dans ses propres termes les directives de la commission coloniale du PCF que dirigeait alors André Ferrat. Il préconisait de réserver l’alliance du Front populaire surtout aux Européens, tandis qu’on développerait dans l’ensemble de la population algérienne arabo-berbère un front antiimpérialiste.

Barthel fut condamné pour cette fameuse circulaire, le 10 décembre 1935, par le tribunal correctionnel d’Alger, à un an de prison et 500 F d’amende. Il fut candidat aux élections législatives du printemps 1936 dans la première circonscription d’Alger (Bab-el-Oued) ; il obtint 3 294 voix et se désista en faveur du candidat d’Union socialiste mieux placé. Il sera condamné une seconde fois, le 16 janvier 1937, à un an de prison pour avoir préfacé la brochure Peuple d’Algérie, quels sont tes amis, publiée en septembre 1935 sous la signature d’El Mounadi*, pseudonyme de Ben Ali Boukort*.

Le congrès constitutif du Parti communiste d’Algérie, indépendant en principe du PCF, eut lieu à Alger les 17 et 18 octobre 1936. Il comptait 5 000 adhérents. Ses effectifs avaient décuplé depuis 1934.

Barthel-Chaintron avait échappé à l’incarcération parce qu’il s’était pourvu en cassation et aussi grâce à la venue du Front populaire. C’est en situation de liberté provisoire qu’il avait accompli sa mission et participé à ce congrès de création du Parti communiste algérien qui lui fit l’honneur de l’élire à son secrétariat central auprès des deux principaux dirigeants arabes Ben Ali Boukort et Amar Ouzegane.

Mais, en novembre 1936, ayant épuisé tous les recours de procédure (notamment la comparution en appel le 6 octobre 1936) et afin d’éviter le mandat d’arrêt lancé contre lui, la direction du PCF lui ordonna de regagner La France pour y vivre dans l’illégalité.

En février 1937, Barthel-Chaintron partit comme volontaire dans les Brigades internationales en Espagne où son frère, Simon, était mort au combat. Il fut nommé commissaire de guerre à l’état-major de la 15e Brigade sur les fronts de Madrid (bataille du Jarama). Rapatrié sanitaire en France en novembre 1937, il fut élu au congrès d’Arles du PCF, 25-29 décembre, membre suppléant du Comité central. Toujours sous menace d’arrestation pour ses condamnations en Algérie, il fut en 1938-1939 instructeur clandestin auprès des directions nationales des Mouvements de Jeunesses communistes, à Paris.

Mobilisé comme simple soldat en septembre 1939, Jean Chaintron appartint aux unités combattantes qui s’avancèrent en Belgique, furent encerclées dans la boucle de Dunkerque, s’embarquèrent pour l’Angleterre, furent aussitôt rapatriées à Brest via Douvres et Plymouth et subirent la désastreuse retraite. Il était à Toulouse quand survint l’armistice.

Démobilisé en juillet 1940, il reprit aussitôt son activité militante dans le PCF frappé d’illégalité et devint, avec F. Cadras et V. Michaut, membre du triangle responsable de la France non occupée dont le siège était à Lyon.

Un rapport hebdomadaire de la police de Vichy, daté du 18 mars 1941, signale l’arrestation de Jean Chaintron à l’issue d’une période de surveillance et de filature. « Les opérations ont été déclenchées à la suite d’une perquisition effectuée à Feysins (Isère), où était découvert et arrêté le chef clandestin du Parti communiste pour la zone libre. Il s’agit d’un nommé Chaitron Jean dit Barthel [...] trouvé en possession de cartes d’identités en blanc et d’un livret militaire. On a saisi sur lui la somme de 6 860 francs et, soigneusement dissimulés dans la cuisinière de son appartement 157 000 francs en billets de banque. La comptabilité du Parti communiste a été également découverte à son domicile » (Arch. Tasca). Vingt autres militants furent arrêtés, dont Georges Liebher qualifié de « responsable national de l’appareil technique », Antoine Neyret (adjoint du précédent), Henri Neveu conseiller général de la Seine et Paulette Laugery présentée comme « chef du service de liaison ». Jean Chaintron fut condamné à la peine de mort par le tribunal militaire de Lyon-Montluc en novembre 1941 et trois mois après, sa peine ayant été commuée en travaux forcés à perpétuité, grâce notamment à l’intervention du cardinal Gerlier, il fut transféré à la prison de Nontron (Dordogne). Il y demeura deux ans en compagnie d’une trentaine de communistes frappés de lourdes peines et y fut informé de la mort de sa femme déportée à Auschwitz. Il y subit quarante jours de cachot pour tentative d’évasion et fut enfin libéré le 10 juin 1944 avec une vingtaine de ses camarades co-détenus par une attaque des maquisards FFI, contre la prison.

Jean Chaintron s’engagea aussitôt dans la résistance armée et devint le commandant Jean François dans le maquis FTP puis FFI, participant aux opérations de Dordogne, Creuse, Haute-Vienne. Chef d’État-major du colonel Guingouin, il prit part à la libération de Limoges le 23 août 1944. Décoré de la médaille de la Résistance, 6 septembre 1945, de la croix de guerre, septembre 1944, il fut fait chevalier de la Légion d’honneur le 30 octobre 1947. En septembre 1944, il avait été nommé préfet de la Haute-Vienne par le gouvernement du général de Gaulle et il administra le département à la satisfaction quasi générale, acquit prestige et autorité mais, de ce fait, suscita quelque irritation auprès de certains qui obtinrent son éloignement en décembre 1946. L’année suivante, il deviendra directeur du cabinet ministériel de Maurice Thorez.

Ayant été rayé des cadres préfectoraux par décret lors de l’éviction des ministres communistes en mai 1947, Jean Chaintron reprit ses activités de militant permanent, se consacrant notamment à la propagande et à l’enseignement auprès des écoles de cadres du Parti. Le 7 novembre 1948, il était élu sénateur de la Seine, il le demeura dix ans.

Le 22 janvier 1949, il se remaria à Ivry-sur-Seine (Seine, Val-de-Marne) avec une militante de l’Union des Femmes françaises, Jeanine Fritsch, née le 26 septembre 1919 à Paris (XIVe arr.), divorcée de Louis Saillant. D’une famille ouvrière communiste, elle était la nièce du syndicaliste Edmond Fritsch tué par la police au cours d’une manifestation en 1932. De ce mariage naquirent Nicole et Jean-François qui furent élevés avec André et Jean-Louis enfants de Louis Saillant, président de la FSM (Fédération syndicale mondiale). Il vécut avec sa femme plusieurs années à Ivry-sur-Seine.

En avril 1950, lors du XIIe congrès du parti tenu à Gennevilliers, Jean Chaintron, ainsi qu’une trentaine d’autres militants fut retiré du comité central en vue d’un renouvellement des cadres. Toutefois, de 1951 à 1954, tout en continuant à remplir son mandat de sénateur, il dirigea les services de propagande du Conseil mondial de la Paix et, à ce titre, fit de nombreux voyages : Tchécoslovaquie, Pologne, Hongrie, Allemagne de l’Est, Suède, Suisse, Norvège. Durant toutes ces années, il avait été, ainsi qu’il écrivit dans Unir-Débat du 10 juin 1968 « stalinien convaincu, ardent, discipliné et, partant, un adepte de Thorez, sinon un courtisan. » Il avait dénoncé les condamnés des procès et « la misérable clique de Tito » en même temps qu’il assurait en 1949 le secrétariat du Comité de patronage de l’exposition en l’honneur du 70e anniversaire de Joseph Staline et remplaçait A. Marty à la présidence de l’Amicale des anciens volontaires en Espagne républicaine (AVER).

Cependant, en 1956, il fut interdit de toute responsabilité dans le parti puis, en 1958, démis du Sénat et blâmé pour avoir réclamé dans les assemblées intérieures la répudiation du stalinisme dénoncé par Khrouchtchev deux années plus tôt, au XXe congrès du PC de l’URSS.

Il se reconvertit alors professionnellement dans un emploi modestement rémunéré de directeur technique du service d’édition de cours et thèses appartenant à l’Association générale des Etudiants en médecine de Paris qu’administrait une équipe de chrétiens progressistes socialisants. En 1962, le 16 février, Jean Chaintron fut définitivement exclu du PCF après six années d’instances et de sanctions pour avoir pris prétexte « du culte de la personnalité pour attaquer la direction du Parti et principalement Maurice Thorez ». En 1965, il fut renvoyé de son emploi avec une dizaine de ses compagnons de travail, des éléments réactionnaires ayant été élus en assemblée générale à la direction de l’organisation étudiante qui l’employait. C’est alors qu’en association avec les dix travailleurs mis en chômage, il fonda une petite imprimerie portant le nom de « Copedith » qui fonctionna dans un esprit coopératif, se développa jusqu’à employer trente personnes mais dut, pour survivre depuis 1976, abandonner l’essentiel de ses caractéristiques sociales avancées.

Après son exclusion, dès 1962 et pendant douze années. Jean Chaintron consacra ses activités militantes au mouvement « Unir » et à ses publications, notamment au bulletin mensuel Débat communiste pour la rénovation et la démocratisation du Parti communiste français. Il participa aussi à des Colloques et à la rencontre nationale de Grenoble en 1966 pour l’union de toutes les forces se réclamant du socialisme, du communisme, du syndicalisme, de la démocratie ainsi que des tendances dites « gauchistes » ou libertaires. Il fut, pendant un an, en 1967, adhérent du PSU (Parti socialiste unifié). En 1968, il soutint le mouvement populaire déclenché dans des Universités dont l’imprimerie « Copedith » réalisa bénévolement maintes publications. En 1970, il fut, avec Tillon et Sartre, un des initiateurs du nouveau Secours Rouge contre la répression en France et du Comité dit du « 5 Janvier » pour la solidarité avec le mouvement populaire tchécoslovaque victime de l’invasion soviétique.

Jean Chaintron prit sa retraite professionnelle en 1976, à soixante-dix ans et n’eut plus dès lors « qu’une activité militante restreinte, sans affiliation politique, soutenant tout ce qui tend à l’union pour un socialisme démocratique et révolutionnaire, « se consacrant à l’étude, à la réflexion, à la recherche de la « vérité » sur l’expérience de sa vie militante afin d’en donner témoignage ».

Jean Chaintron fut enterré au cimetière du Perreux-sur-Marne le jeudi 12 janvier 1989. Il avait rédigé plus de mille pages de mémoires pendant les années quatre-vingt ; elles parurent quatre ans plus au Seuil, dans une version allégée, et s’imposèrent comme un témoignage majeur sur le communisme en France.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article19277, notice CHAINTRON Jean. Pseudonyme : BARTHEL par Jean Maitron, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 19 novembre 2016.

Par Jean Maitron

[Sénat]

ŒUVRE : Le vent soufflait devant ma porte, Seuil, 1993, 435 p.

SOURCES : Arch. Institut d’Histoire sociale. — Arch. Jean Maitron. — Arch. Tasca, Fondation Feltrinelli (D. Peschanski). — Notes biographiques par J. Chaintron (7 p., avril 1980). — RGASPI, pas de dossier personnel à son nom dans les archives du Komintern. — L’Humanité, 6 et 13 mai 1935. — Cahiers du Bolchevisme, année 1936, notamment. — La Lutte sociale, n° spécial, avril 1936 (biographie de J. Chaintron à l’occasion de sa candidature aux élections à Alger, circonscription de Bab-el-Oued). — Texte de la « Circulaire Barthel » et commentaire in R. Gallissot, « Front populaire et nation algérienne », revue Pluriel-débat, n° 9, 1976, p. 63-73. — Débat communiste, juillet-août 1962. — Tribune socialiste, n° 344, 19 octobre 1967 (lettre de J. Chaintron à Michel Rocard : adhésion au PSU) — Unir-Débat, n° 18 (10 juin 1968) et n° 19-20 (10 juillet-10 août 1968) — Chronique de juin 1936, Critique communiste, n° hors série, été 1982. — Delperrie de Bayac, Les Brigades internationales, op. cit., p. 242, 265, 453. — Anna Hihn, Jean Chaintron, Un militant communiste dans la préfectorale. Jean Chaintron, préfet de Haute-Vienne (1944-1947), Master 2, Université Paris 1, 2013.

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