CHABROL Jean-Pierre

Par Claude Émerique

Né le 11 juin 1925 au hameau de Pont-de-Rastel, commune de Chamborigaud (Gard), mort le 1er décembre 2001 à Chamborigaud ; dessinateur, journaliste, écrivain, résistant du Gard et de la Lozère (FTPF) ; miltant communiste (1944-1956).

Georges Brassens, Jean Ferrat, Jean-Pierre Chabrol, Francis Lemarque à l’émission "L’invité du dimanche" en 1969.

Connu du grand public pour ses talents de conteur, sa présence sur scène, dans la presse, à la radio et à la télévision, Jean-Pierre Chabrol fut aussi un écrivain prolifique (au moins une quarantaine d’ouvrages dont une vingtaine de romans comme Les Fous de Dieu, épisode de la guerre des Camisards, qui lui a valu la notoriété (il a manqué d’une voix le prix Goncourt ) en 1961. Mais d’autres thèmes parsèment son oeuvre : naturellement l’épopée camisarde mais encore la Cévenne, l’épopée des humbles, le maquis... Travaillant après-guerre à l’Humanité comme dessinateur, puis comme journaliste, il y rencontra Aragon qui l’encouragea à se lancer dans l’écriture romanesque : sa première œuvre se déroule pendant la guerre d’Indochine : La dernière cartouche (1953). Son itinéraire fut donc original.

Jean-Pierre Chabrol naquit au hameau de Pont-de-Rastel dans la ferme de ses ancêtres, commune de Chamborigaud, au pied du Mont Lozère et de la montagne du Bougès, donc en pleine Cévenne. Ses parents étaient instituteurs laïques. Son grand-père, un chevrier biblique, était un descendant de camisards, et l’a beaucoup influencé. Fils unique, il évoqua souvent cette période, heureuse, de sa vie. Ses parents ayant été nommés à Alès (Gard), c’est dans cette ville qu’il effectua toute sa scolarité primaire et secondaire et notamment au lycée Jean-Baptiste Dumas). Il se fit remarquer par ses aptitudes en dessin (il rêvait de devenir dessinateur), en poésie et fit preuve d’une grande facilité d’écriture dans les disciplines littéraires, ne travaillant qu’avec mesure (ou ennui) les autres matières. Il obtint son baccalauréat en 1943 puis fut admis en classe préparatoire de Lettres (hypokhâgne) au lycée Louis-le-Grand à Paris.

Il témoigna lors de l’entretien accordé à Harry Roderick Kedward en 1982 (op. cit.) que ce fut à la Sorbonne qu’il prit contact avec des groupes de Résistance. Son professeur de philosophie était en relations avec Combat. La Gestapo étant venu le chercher, il décida de retourner dans sa famille dans les Cévennes. Il tenta alors de passer en Espagne (septembre 1943) en compagnie, entre autres, du fils de René Pagès, mais en vain. Il monta alors tout un scénario, avec son condisciple et ami Jean Dolezon, pour amadouer leurs mères respectives (Madame Chabrol était, selon Dolezon, particulièrement redoutée pour sa sévérité !) : leur faisant croire qu’ils étaient recherchés à la suite d’un attentat organisé à Alès par un groupe de lycéens contre la Maison des Compagnons de France, ils s’échappèrent à vélo en direction de Vialas (Lozère), non loin de Génolhac pour rejoindre un maquis gaulliste. « J’étais gaulliste déclare Chabrol à Kedward et je m’attendais à trouver un genre d’armée régulière. Par erreur, je me suis retrouvé dans un maquis formé de mineurs, de paysans et d’anciens des Brigades internationales, Espagnols, Italiens et Polonais. J’ai voulu partir tout de suite... » ( par crainte ? Chabrol indique que ces maquisards Francs-tireurs et partisans (FTP) étaient très durs, éliminant tous les types suspects. Il eut la chance d’être reconnu par un communiste du secteur comme étant le fils de l’instituteur, il fut admis... Il conclut : « je suis resté. C’est devenu ma rééducation, une nouvelle vie ».

Ce maquis était celui du Bougès (les maquisards étaient en train de s’emparer des armes de la gendarmerie de Vialas quand les deux compères furent interceptés). Après forces palabres, ils furent intégrés à ce maquis. J-P. Chabrol décrit alors la nouvelle vie qu’il allait partager avec d’autres : le ravitaillement par les paysans, l’action quotidienne avec les coups de main ; tous les jours, une action, un raid ou un sabotage. Ils furent appuyés par les mineurs qui, après leur journée, les aidèrent la nuit puis retournèrent travailler... Il narra les 10-12 kilomètres à pied pour une action et le retour le soir. Toujours des corvées : aller chercher de la nourriture, du bois, de l’eau, monter la garde la nuit assez loin du camp... « Je ne suis pas sûr que ça me plaisait d’être un hors-la-loi. Il y a eu des moments de bonheur ; mais j’ai aussi beaucoup souffert. Le maquis a été tout pour moi. Il m’a fait comprendre l’importance des choses ordinaires : chaque balle était précieuse. Il n’y avait pas d’armes individuelles... Il n’y avait pas de démocratie. On obéissait aux ordres. L’égalité, oui. Tout le monde avait les mêmes droits. Le chef du camp n’avait pas un grain de tabac de plus que les autres. Il y avait une sorte de sauvagerie parce qu’on était jeune. On tuait avec une espèce de joie. La mort ne signifiait rien... » (témoignage recueilli par Kedward, op. cit.)

Un homme de trop, roman autobiographique publié en 1958, lui permit d’évoquer ses souvenirs de résistant. Le film qui en a été tiré a connu un vif succès. En tout cas, ces rencontres ont donné à Chabrol une attirance pour le monde des humbles, le monde ouvrier en particulier, qui vont lui fournir toute une typologie dans nombre de ses romans. Ce fut aussi au maquis qu’il prit bien conscience de son hérédité cévenole : bien qu’athée, il se sentait profondément marqué par les guerres de religion et singulièrement par la guerre des Camisards de 1702 à 1711 : le peuple cévenol fut bien un peuple de résistants d’où l’importance de son rôle dans la lutte contre l’occupant et ses alliés. Cette prise de conscience est révélée par Chabrol dans la préface écrite pour le livre d’Aimé Vielzeuf Et la Cévenne s’embrasa... : « Je me croyais cévenol pur sang, mais seul le maquis m’a appris ma Cévenne. Tendre et violente Cévenne... Nous descendions de notre camp du Bougès par le même sentier que le grand Abraham Mazel quand il fondit sur le Pont-de-Montvert pour porter sur l’abbé du Chayla ces coups de lame étincelante qui firent du petit peuple évangélique la horde effroyable des vengeurs hallucinés. Je n’aurais jamais écrit Les Fous de Dieu si je n’avais pas crevé de froid sur le Bougès, couché le long d’un vieux Mauser. »

À la fin de la guerre, après un engagement dans l’armée de la Libération qui le mèna jusqu’à Berlin, il revint à la vie civile. Comme beaucoup, il fut dans l’incapacité de reprendre ses études, de revenir à une vie normale : cette période de doute, il l’exprima dans La Chatte rouge publiée en 1963.

Il milita un temps au PCF, devint alors caricaturiste puis journaliste à l’Humanité, tira donc ses revenus de son activité militante. Sa personnalité et sa verve lui valurent la sympathie personnelle de Maurice Thorez qui le reçut lorsqu’il décida de quitter la Parti communiste en 1956 après l’entrée des chars soviétiques à Budapest. Il lui aurait dit « qu’il comprenait ». Ami de Georges Brassens (qui lui conseilla d’apprendre à tricoter pour faire des chaussettes à Staline pour son soixante-dixième anniversaire), de Léo Ferré, de Jacques Brel, il fut homme de plume et de radio, et même, passé soixante ans, comédien.

Mais en 1956, suite à l’insurrection hongroise, il s’éloigna : le libertaire et contestataire qu’il a, dans le fond, toujours été, reprit le dessus... Il se présentait comme « une sorte de simple compagnon de route » du communisme dans son livre autobiographique La Folie des miens (Gallimard).

L’écriture domina désormais sa vie. Jean-Pierre Chabrol déclara que s’il avait pu gagner sa vie en allant de mas en mas proposer ses contes et récits, il ne serait pas devenu écrivain. Ce « bon géant barbu » (Claude Sarraute) à la voix chaude, rocailleuse et chantante, fut un exceptionnel conteur, puisant pour l’essentiel son inspiration chez les « gens de peu » des Cévennes. Avec les années soixante et suivantes, arriva le temps des grands romans cévenols : en dehors des Fous de Dieu déjà cité, il y a la série des Rebelles (Les Rebelles, 1965, La Gueuse, 1966, L ’Embellie, 1968, sorte de chronique de la Cévenne des années trente avec un rappel des grands événements de l’époque (émeute néo-fasciste du 6 février 1934 - Front populaire de 1936).

Puis ce fut la description de la crise des années soixante-dix avec la fermeture progressive des puits de mine, la mort du vieux pays cévenol à travers le vieillissement et la disparition de ses habitants ? Le Crève-Cévenne, cri de colère et de désespoir.. Pourtant il revenait de plus en plus souvent au pays. Il est vrai que les premières atteintes de la maladie qui devait l’emporter commençaient à se manifester. Son dernier ouvrage Colères en Cévenne ,(éditions Robert Laffont, 2000), fut publié quelques mois avant sa mort qui intervint le 1er décembre 2001.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article19234, notice CHABROL Jean-Pierre par Claude Émerique, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 10 mai 2019.

Par Claude Émerique

Georges Brassens, Jean Ferrat, Jean-Pierre Chabrol, Francis Lemarque à l’émission "L’invité du dimanche" en 1969.

SOURCES :.Harry Roderick Kedward, À la recherche du maquis ; La Résistance dans la France du Sud 1942-1944, Paris, Editions du Cerf, 1999, 473 p.[en particulier le témoignage de Jean-Pierre Chabrol, pp. 331-333]. — Site www.jeanpierrechabrol.com. — notes de Claude Pennetier.

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