CÈBE Pol [CÈBE Paul, dit]

Par Jean Charles

Né le 21 avril 1926 à La Chapelle-sous-Rougemont (Territoire de Belfort), mort le 30 mars 1985 à Baume-les-Dames (Doubs) ; militant cégétiste, communiste et associatif de Besançon, puis de Sochaux ; membre fondateur, puis président du Centre culturel populaire de Palente-les-Orchamps (CCPPO) ; créateur des groupes Medvedkine de Besançon (Doubs), puis de Sochaux (Doubs) ; auteur de films ; agitateur culturel.

Fils d’un père percepteur, agnostique, et d’une mère ménagère, catholique peu pratiquante, puisque ses quatre enfants ne firent pas leur première communion, Pol Cèbe reçut une éducation secondaire. À dix-neuf ans, il s’engagea dans l’armée française qui libérait la Franche-Comté, puis il fut envoyé en occupation en Allemagne. Il s’enrôla ensuite pour l’Indochine, où il ne fit qu’un bref séjour pour cause de dysenterie. Après sa démobilisation, en juillet 1947, il entra comme employé de bureau aux Forges. En décembre 1952, il épousa Janine Voisard qui lui donna trois enfants. Il exerça alors divers métiers avant d’entrer, en juin 1959 à Besançon, dans une grande usine de textile artificiel, la Rhodiaceta, filiale de Rhône-Poulenc. Il y travailla jusqu’en 1969, date à laquelle il abandonna l’entreprise pour terminer son premier film. Puis il fut peu de temps courtier en livres à domicile. Le comité d’entreprise du groupe Peugeot SA lui confia ensuite le centre de loisirs de Clermoulin (Doubs). Il y exerça pendant sept ans, de mars 1970 à 1977, un rôle d’agitateur culturel . N’hésitant pas à bousculer quelque peu les habitudes des ouvriers qui venaient s’y reposer, il y proposa des activités de qualité. Il fut ensuite pendant deux ans rédacteur du journal du comité d’entreprise de Peugeot-Sochaux, jusqu’à son départ en pré-retraite, en 1982, qu’il passa dans la petite ville de Baume-les-Dames. Pol Cèbe était par ailleurs militant cégétiste et membre du PCF, auquel il adhéra en 1966, après un bref passage à l’UGS. Militant toujours disponible, mettant au service du PC et de la CGT dont il fut un adhérent critique mais fidèle, un grand bonheur d’écriture. Par exemple, il publia en juin 1968 un article féroce, L’Acné, contre l’ultra-gauche. Il n’y exerça pas de responsabilités importantes, sinon celle de membre du comité d’entreprise de la Rhodiaceta. Car le Centre culturel populaire de Palente-les-Orchamps (CCPPO) et les groupes Medvedkine de Besançon puis de Sochaux furent les grandes passions qui le dévorèrent.
L’appartement de Pol et de sa femme Zouzou débordait toujours d’amis, militants, cinéastes, théâtreux, qui venaient y boire le verre de l’amitié, s’y restaurer et à l’occasion y coucher. La famille y vivait chichement, une partie des revenus étant grignotée par cette hospitalité même et par les frais divers d’un CCPPO qui ne reçut jamais de subventions importantes.
Fin 1959, dans un quartier neuf de Besançon dépourvu d’équipements culturels, Pol Cèbe, ouvrier d’usine, Maxime Rolland*, menuisier, membre du MLP et adhérent de la CFTC, puis de la CFDT, qui animait une association d’entraide collective efficace dans le quartier, et deux intellectuels, alors militants chrétiens, Micheline Berchoud* et René Berchoud* fondèrent le Centre culturel de Palente-Les Orchamps (CCPPO). Dans la foulée de timides tentatives, ces quatre militants organisèrent, en juin 1959, dans la salle des fêtes à peine ouverte, une exposition de reproduction de tableaux - Manet, Van Gogh, Braque et Picasso. Au long de dix jours d’ouverture, de 13 h à 23 h, avec trois soirées photographiques et une soirée avec un peintre, mille personnes affluèrent à cette manifestation sans précédent dans le quartier. Un questionnaire, rempli par plus de 500 visiteurs, demandait quelles autres manifestations seraient souhaitées et révéla une forte proportion d’ouvriers et de ménagères. Le but premier était atteint.
Très vite vint l’idée d’associer syndicats et partis de gauche à l’aventure ; ainsi le conseil d’administration s’élargit à des représentants de la CGT, de la CFDT, de FO - moins présents -, de la FEN, de l’UNEF, du PCF, de la SFIO et du PSU. Leurs réunions décidaient des formes de diffusion populaire de la culture. Le CCPPO n’eut jamais de permanent, pas de local avant sept ans (en janvier 1967, un mini-local de la Maison pour tous de Palente, ouverte à l’automne 1964, lui fut attribué). Les quatre animateurs à l’origine du centre continuèrent d’en constituer l’épine dorsale, même si Maxime Rolland, accaparé par mille autres tâches, fut assez vite en retrait. Tout autour des sympathisants assez nombreux, et de plus en plus nombreux à mesure que s’étendaient les ambitions de l’organisation, dont Pol Cèbe était président, responsabilité assez formelle tant les animateurs étaient solidaires. Mais nombre de ces participants aux activités culturelles se tenaient assez fréquemment à distance respectueuse, effrayés par l’avalanche des tâches.
Qu’on en juge : durant les deux premières années, le CCPPO organisa au moins une manifestation par semaine : clubs de lecture chez les uns ou les autres (faute de local), séances de télé-clubs, autour d’un téléviseur offert par Jeunesse et Sports (et qui causa bien du souci aux animateurs, car il fallait le transporter d’un appartement à l’autre) ; veillées musique (Bach fut toujours le compositeur fétiche des animateurs et surtout de Cèbe) ; carnavals d’enfants dans la cité ; ciné-clubs ; expositions semées de projections de films de fiction et de documentaires. Un spectacle Prévert, en février 1960, dont le montage très élaboré, de même que « Voix dans la nuit » (Brecht et la montée du fascisme) qui fut un gros succès puisqu’il fut donné sept fois, marquèrent un tournant vers une plus haute conception de l’activité culturelle. Le montage de spectacle devint une des activités favorites du centre culturel, car des ouvriers participaient directement à la création : chansons et poèmes dits en scène ou dans les coulisses et mimés en théâtre d’ombre ou illustrés de vues fixes, de morceaux de « films » dessinés sur calque, se déroulant de manière continue, donnant l’impression de panoramiques immenses. Chaque spectacle, volontairement très bon marché (1 franc pour le cinéma, 3 puis 4 francs pour le théâtre, une carte de membre immuablement fixée à 1 franc), était annoncé par des tracts dans les boîtes aux lettres du quartier. En outre, un bulletin, Le PLOCC, fut créé en janvier 1960 ; il défendait les idées du centre : droit à la culture pour tous, d’une culture conçue comme une des composantes de la lutte pour l’émancipation ouvrière ; lutte pour une authentique démocratie, contre les mystifications et le bourrage de crâne. Des manifestes souvent flamboyants jalonnèrent son histoire ; ainsi le premier, en mai 1959, qui dénonçait pêle-mêle les « uniformes, les couvre-chefs, ceux qui souhaitent prendre le képi du copain », « les théâtreux de boulevard ou de patronage, les peintres à légion d’honneur », les « sculpteurs de Staline géants » et proclamait : « tout art vrai est révolutionnaire » et « Vive tous ceux qui vivent sans bréviaire ! »
En septembre 1964, les animateurs firent le point. Ils prirent en compte les mutations intervenues depuis 1959 tant sur les plans national (instauration de la Ve République, diffusion dans les foyers populaires de la télévision et de l’automobile, etc.), local (ouverture en ville d’une salle Art et Essai, désenclavement partiel du quartier avec la création d’un cinéma paroissial louant sa salle, ouverture récente d’une Maison pour tous), interne au CCPPO avec le renforcement de l’équipe, par l’apport de jeunes animateurs comme Georges Maurivard, Georges Lièvremont, tous deux ouvriers à la Rhodia-Ceta, le premier militant CFDT, le second secrétaire de l’Union locale CGT, et un tout jeune homme, Jean-Pierre Thiébaud, poète, artiste graphiste qui sut rendre beaux les tracts et le journal du CCPPO et venait d’être nommé à la tête de la Maison pour tous. La conclusion du débat fut que le Centre devait s’appuyer plus encore sur les organisations ouvrières et qu’il fallait élever encore les ambitions en ayant recours aux professionnels de la culture, sans interrompre pour autant les autres activités du centre.
En janvier 1965, la Comédie de l’Est, basée à Strasbourg, vint donner, dans le cinéma de quartier, Montserrat de Roblès. Fut alors inaugurée la formule qui devait s’avérer si fructueuse : les billets, fixés à trois francs, étaient exclusivement vendus par les militants syndicaux dans les usines, les comités d’entreprise, les bureaux, les lycées, les facultés. Le résultat dépassa les espérances : près de 1 300 personnes affluèrent dans une salle de 1 000 places. Suivirent Andorra par Dasté et la comédie de Saint-Étienne, Jeunesse 65 puis Fuenteovejuna de Lope de Vega et Le Soleil et la Mort de Liègme par le Théâtre populaire romand ; pour sa part, Patrice Chéreau vint présenter L’Héritier de village de Marivaux. Le 10 décembre 1967, le CCPPO investit le théâtre municipal. Après une intense préparation (« C’est pour toi, camarade, qu’est fait le grand théâtre ; c’est à toi que s’adressent les plus grands artistes ; c’est avec toi qu’on reprendra ce qui appartient aux travailleurs ! Camarades ! envahissez le théâtre municipal avec le CCPPO ! »), Pol Cèbe ouvrit la soirée, et le théâtre des Amandiers de Debauche présenta Ah Dieu ! que la guerre est jolie ! Pari gagné, la salle était comble, de ce public populaire qui était la cible du CCPPO. Entre-temps, une enquête du département de sociologie de la Faculté des lettres avait montré, pièces à l’appui, que le public du centre culturel était bien le plus populaire de France. En particulier, les ouvriers de Rhodia-ceta étaient très nombreux à assister à ces spectacles. Il n’y avait pas de miracle : pour le spectacle Debauche, sept tracts en trois semaines avaient été diffusés dans l’usine. L’un disait : « À nous de jouer, camarades ! À toutes nos séances théâtre, c’est Rhodia qui nous a amené le plus grand public. Objectif 10 décembre : une demi-salle Rhodia ! »
Bien entendu, des discussions homériques sur la culture populaire et la diffusion populaire de la culture se déroulèrent entre militants du CCPPO, tant étaient variés les personnalités, leur formation, leur métier. Le Marivaux de Chéreau fut âprement débattu ; tous étaient admiratifs devant la qualité du spectacle. Mais nombre d’ouvriers en sortirent désorientés : « On leur avait raconté une histoire qui ne les avait pas intéressés. Ils s’étaient ennuyés, avaient applaudi poliment et s’étaient couchés en pensant à autre chose... Complètement insensibles au génie de Chéreau, mes copains, et plus encore à la finesse de Marivaux. » (Pol Cèbe, Le CCPPO, p. 56) Au sein du centre culturel, il y eut clivage, sans cesse renaissant au fil des jours, entre ceux qui voulaient apporter la beauté et ceux, dont Cèbe, qui souhaitaient faciliter la réflexion, aider aux prises de conscience, « tenter d’infiltrer des idées claires dans la tête des gars ; et leur mettre un peu d’espoir au cœur. » (Idem, p. 48)
Pol Cèbe était entré à la Rhodiaceta en 1959, juste après le démarrage du CCPPO. L’usine, filiale du groupe Rhône Poulenc, produisant exclusivement des textiles artificiels, comptait alors 1 500 employés. C’était la plus grande entreprise de Besançon. Les conditions de vie des ouvriers de fabrication étaient rudes : travaillant en 4x8, ils dormaient une nuit sur deux et disposaient d’un dimanche sur quatre. Quant aux conditions de travail, elles étaient particulièrement pénibles : debout, dans des ateliers sans fenêtres éclairés au néon, des ouvriers sans qualification, usés avant l’âge, effectuaient un travail nécessitant une grande force physique et beaucoup de résistance, dans une atmosphère bruyante, à température élevée, saturée d’humidité. Ces ouvriers, pour la plupart jeunes et d’origine rurale, étaient peu combatifs et le comité d’entreprise servait de chambre d’enregistrement. Les salaires, dans lesquels les primes jouaient un rôle important, étaient en moyenne plus élevés que ceux des autres ouvriers bisontins ; dans la ville, les Rhodia faisaient figure de privilégiés.
En 1960, une accélération des cadences déclencha trois grèves sporadiques et, à la fin de l’année, les ouvriers élisent des délégués du personnel et des membres du CE entièrement nouveaux. Élu au CE, Pol Cèbe devint responsable de la commission culturelle, désormais « affluent naturel du CCPPO ». La bibliothèque discothèque, jusqu’alors ouverte deux demies heures par semaine, se transforma ; alors que la direction n’offrait ni personnel ni heures, elle s’ouvrit largement, met l’accent sur des ouvrages de qualité et, grâce à des transpositions des méthodes CCPPO (expositions peinture, montages livres, édition de Clin d’œil sur la culture, tracts spécialisés, etc.), le public s’étendit et s’ouvriérisa au prix d’un grand travail des animateurs emmenés par Cèbe. En 1962, un poste de demi permanent culturel fut arraché ; en 1965, la bibliothèque fut ouverte par Cèbe à 4 heures du matin tous les deux jours ; cette activité, appuyée sur le CCPPO, renforça celui-ci : les Rhodia vinrent de plus en plus nombreux aux activités qu’il organisait. Cette action en profondeur culmina pendant la grande grève Rhodia en 1967.
En 1967, dégradation des conditions de travail et chômage perlé mordant sur les salaires et les primes, déclenchèrent en trois mois une vingtaine de débrayages sporadiques. Le 25 février, une assemblée générale tenue aux portes d’une usine qui comptait désormais 2 500 employés, vota la grève avec occupation et organisa aussitôt celle-ci. Les quatre équipes des ouvriers de fabrication, fer de lance du mouvement, décidèrent de mettre en place des piquets de grève, d’interdire l’usine au personnel de direction, d’occuper les locaux du CE et du restaurant et de mettre sous surveillance étroite les locaux de fabrication, désormais fermés. La grève avec occupation, une première dans une grande usine depuis 1936, devait durer quatre semaines et prendre, grâce au CCPPO et singulièrement à Cèbe, une allure très originale. Les leaders de la grève donnèrent à Cèbe une seule consigne : « ouvrir bibliothèque et discothèque jour et nuit et assurer une animation culturelle permanente au restaurant ».
L’occupation fut rondement menée : piquets de grève se relayant jour et nuit, meetings d’information et de soutien aux portes de l’usine, équipes de la solidarité se partageant les secteurs de collecte, économat et fonctionnement du restaurant assurés, enfants accueillis en centres aérés pendant les vacances de Pâques grâce à la municipalité et à des animateurs bénévoles. Sur un montant global de 140 000 francs recueillis par le comité de soutien, le CCPPO en collecte 50 000. Surtout, il alerta tous ceux qui, dans le livre, le cinéma, la télévision, le théâtre, suivaient avec sympathie son action ; par son intermédiaire, télégrammes et chèques de soutien affluèrent de toute la France. De sorte que la grève - fait rare - fut largement couverte par la télévision. Chris Marker et de nombreux réalisateurs, photographes, preneurs de son, vinrent tourner dans l’usine occupée et écoutèrent les grévistes parler de leurs luttes, de leurs espoirs et aussi - sentiment qui s’exprima vivement -, de la mutilation intellectuelle générée par l’abrutissement du travail posté.
Le CCPPO s’était tout entier investi dans l’animation de l’usine : montages audiovisuels, causeries débat au restaurant, montage lecture, audition de disques un peu partout dans l’usine le jour ; le soir, projection d’un à trois films jusque tard dans la nuit. En outre, des spectacles de solidarité furent organisés en ville ; Colette Magny* comme Francesca Solleville*, vinrent chanter pour les grévistes.
La grève, appuyée par d’importants débrayages dans d’autres usines du groupe Rhône Poulenc, prit fin le 25 mars, sur un compromis largement favorable aux grévistes. Cèbe et le CCPPO y étaient pour beaucoup.
Un an plus tard, en mars 1968, le centre culturel, questionné sur l’opportunité de défendre les maisons de la culture, répondit positivement par un texte de Cèbe qui se terminait ainsi : « Il reste qu’à ce jour, nous n’avons connu qu’une seule vraie Maison de la culture. Monsieur Malraux ne l’avait pas inaugurée. Elle fonctionnait sans administrateur, sans directeur artistique et sans plateau tournant. Aucun député UNR, aucun industriel, pas un seul magistrat, nul notable n’a participé à sa gestion. Le conseil d’administration comprenait trois tiers d’ouvriers. La fréquentation était ouvrière à 100 %... Les responsables n’avaient fait appel à aucun intellectuel. Mais quelques intellectuels vivants étaient venus spontanément. Ils ont été accueillis en camarades. On y pratiquait une culture totale. Les animateurs s’y formaient à raison d’un par jour.
« Cette Maison de la culture fonctionna un mois seulement, en mars 1967.
« Puis elle a été reconvertie en fabrique de textiles artificiels. »
Mais déjà, les centres d’intérêt de Cèbe s’étaient déplacés : il s’était entièrement investi dans le cinéma ouvrier militant.
Le groupe Medvedkine (du nom d’un cinéaste soviétique parcourant, en 1932, les campagnes russes à bord de son ciné train, filmant le jour, montant la nuit, projetant le lendemain) trouva son origine dans la rencontre d’ouvriers passionnés par le cinéma et de techniciens du film et de metteurs en scène (et non des moindres :Jean-Luc Godard, Bruno Muel, Chris Marker...) passionnés par la classe ouvrière. Cette confluence se fit en plusieurs étapes, la plus importante étant la grève Rhodia de février-mars 1967, au cours de laquelle Marker et de nombreux réalisateurs et techniciens commencèrent le tournage de ce qui allait devenir À bientôt, j’espère, puis la deuxième semaine bisontine de la pensée marxiste (sur le thème « Le cinéma et l’événement ») en décembre 1967, en marge de laquelle naquit l’idée d’un groupe de « cinéastes ouvriers » ; dès janvier des techniciens vinrent faire à Besançon, le week-end, des stages, des ateliers photo et cinéma au local du CCPPO, dans les rues de Besançon et même à l’intérieur de la Rhodia, où Bruno Muel réussit à tourner clandestinement quelques séquences ; enfin la projection, en avril 1968, d’À bientôt, j’espère qui donna lieu à un vif débat. À ceux qui lui reprochaient de ne pas avoir montré le militantisme quotidien, Marker répondait : « On sera toujours au mieux des explorateurs bien intentionnés... Mais de l’extérieur... Quand les ouvriers auront entre les mains les appareils audiovisuels, ils nous montreront à nous les films sur la classe ouvrière... On ne peut exprimer réellement que ce qu’on vit ».
La conjonction de trois facteurs : le travail des ateliers de formation aux techniques cinématographiques (organisés pendant les week-ends par le CCPPO et menés par « les parisiens »), la création par Marker d’une coopérative indépendante de production et de diffusion, SLON, et le climat effervescent d’après 1968 furent à l’origine du premier film du groupe Medvedkine de Besançon : Classe de lutte, portrait d’une militante de l’horlogerie, Suzanne Zedet et complément au film de Marker. Cèbe expliquait clairement son projet : « L’occasion nous était donnée d’ajouter à ... ce film que nous critiquions avec passion parce que nous l’aimions avec passion tout ce qui, à notre avis, manquait, tout le petit aspect du militantisme médiocre, au jour le jour : comment se crée un syndicat, avec qui, comment on devient militant, quelles sont les joies et les difficultés d’un militant, pourquoi militer, contre quoi, avec qui et comment ? Alors, nous avons relevé le défi, mais ce n’est pas si simple. Pour faire du cinéma militant, on s’est retrouvé entre militants. C’était un boulot en plus, après 8 heures d’usine, en plus des réunions, des tracts, des collages, des souscriptions. Mais on avait mis le bras dans l’engrenage. Et on avait tellement de choses à dire, et une nouvelle façon de le dire, un nouveau moyen, une nouvelle arme. »
Cinéma militant donc, mais différent des formes habituelles. Cinéma inventif, expérimentant aussi bien les vertus d’un montage sophistiqué que de la parole écrite, s’essayant parfois à la fiction ou à la reconstitution. À Classe de lutte succéda une série de films courts et incisifs, en particulier ceux de la série Images de la nouvelle société, autant de points de vue documentés sur une vie ouvrière par les acteurs même ; le groupe expérimenta ce qu’on n’appelait pas encore des « clips » (Rhodia 4X8).
Mais Pol Cèbe, pour monter son film, avait « quitté brusquement la Rhodia, Besançon, toutes ses responsabilités pour partir à Paris achever le film sans prévenir personne » (Micheline Berchoud). Cette rupture tendit les rapports au sein d’un CCPPO qui allait être, de surcroît, affaibli par le départ des Berchoud qui désiraient prendre du champ. Ainsi décapité, le centre ne s’en remit jamais vraiment.
Pol Cèbe était désormais animateur au centre de loisirs de Clermoulin. Il créa alors, avec de jeunes ouvriers de Peugeot, un autre groupe Medvedkine. Celui-ci poursuivit l’aventure. Ainsi virent le jour Sochaux, 11 juin 68, commémoration saisissante des violents affrontements, ce jour-là, entre ouvriers et CRS ; Les trois quarts de la vie (c’est-à-dire le temps passé à l’usine et à reconstituer sa force de travail) ; Week end à Sochaux, extension du film précédent. Une telle activité est sans précédent dans l’histoire du cinéma.
À partir de 1982, Pol Cèbe passa sa préretraite dans la petite ville de Baume-les-Dames. On peut se demander comment une personne qui vivait dans de multiples activités et de ces activités mêmes put soudainement passer à une retraite aussi retirée. Avait-il conscience d’avoir donné le meilleur de lui-même ? Était-il déjà rongé par la maladie qui devait l’emporter prématurément ?
Le plus bel hommage à Cèbe est peut-être celui qu’exprime son complice du groupe Medvedkine, Henri Trafforetti : « Pol Cèbe fut notre passeur culturel, un passeur d’intelligence : il nous a libérés de notre trouille énorme. Auparavant, combien d’entre nous ne s’étaient-ils pas sentis freinés dans l’expression simplement parce qu’ils avaient peur, non pas de dire des bêtises, mais de mal s’exprimer. Quand tu possèdes les mots, que tu peux dire les choses justement, l’autre en face à beau parler comme un livre, il ne peut plus te déstabiliser. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article19123, notice CÈBE Pol [CÈBE Paul, dit] par Jean Charles, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 25 octobre 2008.

Par Jean Charles

IMAGE ET SON : Michel Desrois : Lettre à mon ami Pol Cèbe. 16 mm, couleur, 12 minutes. Groupe Slon (créé par Chris Marker). — De Pol Cèbe (en collaboration) : Cèbe, Muel, Nedjma, Binétruy et al., Classe de lutte, 16 mm, NB, 37 minutes, Slon ; Groupe Medvedkine de Besançon, Rhodia 4/8,16 mm, NB, 30 minutes, Slon ; Groupe Medvedkine de Besançon, Nouvelle société n° 5, 16 mm, NB, 12 minutes ; Groupe Medvedkine de Besançon, Nouvelle société n° 6, 16 mm, NB, 16 minutes, Slon ; Groupe Medvedkine de Besançon, Nouvelle société n° 7, 16 mm, NB, 15 minutes, Slon ; Cèbe, Muel, Rio et al., Sochaux, 11 juin 1968, 16 mm, couleur, 20 minutes, Slon ; Groupe Medvedkine de Sochaux, Week-end à Sochaux, 16 mm, couleur, 57 minutes, 1971, Slon.

SOURCES : Micheline Berchoud, La Véridique et fabuleuse histoire d’un étrange groupuscule : le CCPPO, Besançon, Cahiers des Amis de la Maison du Peuple, 2003. — L’Image, le monde, n° 3, automne 2002. — Images documentaires, Paroles ouvrières, n° 37-38, 2000. — Denis Asfaux, Cours métrages, le groupe Medvedkine, Conseil régional de Franche-Comté, 2004. 6 et 34 p. — Hommage à Pol Cèbe, Ville de Besançon et CCPPO, 1985.

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