CAZELLES Ernest

Par Gilles Morin

Né le 26 août 1910 à Milliars (Tarn), mort le 27 septembre 1994 ; ouvrier en meunerie, puis contrôleur des PTT, enfin agent des Eaux et Forêts ; syndicaliste et socialiste, membre du comité directeur de la SFIO (1956-1969), secrétaire général adjoint de la SFIO, puis du Parti socialiste (1958-1971), membre du comité directeur du PS (1969-1973) ; conseiller de l’Union française (1947-1958).

Ernest Cazelles était fils d’un cheminot, sous-chef de canton du service de la voie de Paris-Orléans, par ailleurs militant socialiste qui avait adhéré en 1905. Ernest suivit des études à l’École primaire supérieure et milita aux Jeunesses socialistes dès l’âge de dix-sept ans en 1927, puis au parti adulte en 1930. Contrôleur des PTT après avoir été ouvrier meunier, il était secrétaire des employés CGT des PTT, secrétaire départemental du syndicat des employés des PTT et secrétaire adjoint de la section départementale du Tarn de la fédération postale de 1937 à 1939.
Secrétaire de la section d’Albi (Tarn) de 1935 à 1939, membre de la commission exécutive fédérale les mêmes années et correspondant du Midi socialiste de 1936 à la guerre, Ernest Cazelles fut secrétaire du député Augustin Malroux*.
Mobilisé en 1939 comme soldat de 2e classe au 53e Régiment d’infanterie coloniale, Cazelles fut prisonnier et interné au stalag VII A. Libéré en 1941, il aida à la reconstruction du Parti socialiste clandestin au côté de Malroux, puis, obligé de se réfugier à Paris, milita à Libération-Nord dans le XIIe arrondissement. Il aurait appartenu au BCRA.
Dès la Libération, Ernest Cazelles devint de fait un permanent politique, tout d’abord dans des cabinets ministériels, puis comme parlementaire.
Après avoir été chargé par le Comité parisien de Libération de l’organisation du ravitaillement dans le XIIe arrondissement, puis avoir été commissaire au ravitaillement du Comité parisien de Libération comme chef de cabinet du socialiste Roger Deniau*, Cazelles fut ensuite attaché au cabinet de Paul Ramadier, au ministère du Ravitaillement (1945-1946), puis attaché parlementaire au cabinet de Tanguy Prigent* à l’Agriculture (1946-1947). Au congrès de 1946, il appuya la motion Guy Mollet*.
Tenta-t-il alors de s’implanter en province ? Il appartenait, dès 1945, à la commission exécutive fédérale du Loir-et-Cher, où il milita plusieurs années et où il fut candidat aux cantonales à Blois-Ouest en avril 1955 (il se désista pour le candidat communiste au 2e tour). Plus tard, en 1958, il se présenta dans les Hautes-Alpes, dans une circonscription où les socialistes n’avaient pas de candidat aux élections législatives. Il rassembla 2 433 voix, soit 11,2 %, et cela fut sa dernière candidature à une élection.
En revanche, Cazelles joua très vite un rôle sur le plan national, dans un premier temps sur les marges, en s’investissant dans les anciennes colonies devenues Union française. À la fin 1947, il fut désigné par le Conseil de la République pour siéger à l’Assemblée de l’Union française, la moitié des élus étant des métropolitains comme lui, l’autre moitié étant des représentants de l’outre-mer. Réélu en 1952, il y siégea jusqu’en 1958, retrouvant dans l’Assemblée consultative de Versailles Paulette Malroux*, l’épouse d’Augustin Malroux*. Il s’y montra très actif, étant vice-président de la commission de l’agriculture en 1948, président de la commission de la comptabilité en 1949 et membre de la commission des finances. Il fut par ailleurs membre du Conseil d’administration de l’Office du Niger en 1958, désigné par son comité de direction le 28 mai. Il effectua de nombreux séjours et Afrique-Noire, dont il devint un spécialiste reconnu, et devait nouer des liens durables avec des décideurs africains - notamment Félix Houphouët-Boigny* dont il fut un intime. Ces liens furent particulièrement utiles et mis à contribution lors des années difficiles pour la SFIO après 1958.
Ces premières responsabilités nationales dans la SFIO étaient en rapport avec cette spécialisation. Il fut ainsi animateur, avec André Bidet*, d’une commission interne au parti, le Bureau de l’Union française, de 1954 à 1958. En septembre 1956, il participa avec le secrétaire général par intérim de la SFIO, Pierre Commin*, et le secrétaire général adjoint Pierre Herbaut*, à des négociations secrètes avec des émissaires du FLN. Il appartint ensuite à la commission chargée d’étudier les problèmes d’outre-mer au Conseil national des 3-4 mai 1958. Dans l’intervalle, il accéda à la direction nationale du parti.
En juillet 1956, Cazelles fut l’un des bénéficiaires de l’élargissement du nombre de membres du comité directeur de la SFIO, passant de 31 à 45, y renforçant la majorité molletiste. Il devait rester à cette place encore modeste durant une année, puis fut membre du bureau du parti en 1957, et enfin secrétaire général adjoint de la SFIO au congrès d’Issy-les-Moulineaux en septembre 1958. Il remplaçait Pierre Commin*, mort au moment où une partie de la minorité faisait scission pour fonder le Parti socialiste SFIO autonome. Il fut encore responsable de la commission nationale d’études, qui réunissait les experts du parti, en 1961-1963.
Ernest Cazelles devint l’un des plus proches et des plus fidèles collaborateurs de Guy Mollet*. Fidèle parmi les fidèles, promenant partout son accent rocailleux dont il ne se départit jamais. Comme son modèle, il se présentait régulièrement comme « guesdiste ».
Cazelles fut chargé des fédérations et des relations syndicales et coopératives, c’est-à-dire des négociations difficiles avec la FEN et les autres partenaires de la gauche non communiste. La responsabilité des fédérations était essentielle dans un parti dont les effectifs se réduisaient comme peau de chagrin, à part quelques fédérations, mais où les conflits de tendances s’aggravaient, notamment avec le passage à l’opposition interne d’Albert Gazier* et Gérard Jaquet* en 1958, puis de Georges Brutelle*, Roger Quilliot* et surtout Gaston Defferre* après 1963-1964, enfin de Pierre Mauroy* en 1969. Organisateur hors pair, connaisseur inégalé des rouages du parti, il devint un élément clé dans l’appareil mollétiste, avec René Schmidt*, Pierre Herbaut*, puis Claude Fuzier*. Dans un hommage posthume, Émile Noël* écrivait de lui : « Ernest l’Africain était aussi l’homme de liaison, l’homme des rapports avec les fédérations socialistes, celui qui encourageait et stimulait, celui qui était le confident des difficultés et des tensions [...] Ce n’était pas l’homme des discours et de proclamations dans les grands congrès. C’était plutôt l’homme des réunions de commissions fédérales, des réunions de sections : il savait parler aux militants, il savait aussi et surtout les écouter. » Ses adversaires en faisaient l’incarnation de l’homme de l’appareil, ou, comme Roger Quilliot, le qualifiaient plus subtilement de missi dominici de Guy Mollet dans les fédérations. Préparant en amont les réunions nationales du parti, il intervenait de façon exceptionnelle, mais figurait régulièrement dans les commissions de résolution des congrès et conseils nationaux de la SFIO, le lieu où s’élaboraient tous les compromis.
Cazelles participait aussi à toutes les négociations internes à la gauche non communiste, puis avec le Parti communiste. Il fit jouer les milieux laïques, notamment la FEN et le CNAL, contre Gaston Defferre* lors de l’opération dite de la Grande fédération en 1964-1965. Membre du comité exécutif et du bureau de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) en 1966-1968, il participa à la commission d’arbitrage de la fédération et appartint à la « Commission octobre », chargée de préparer la fusion des partis membres de la fédération en octobre 1967. Défenseur intransigeant des intérêts de la SFIO dans la FGDS, il était chargé notamment de négocier les représentations des différentes « familles » de cette dernière dans les départements et les investitures électorales, s’évertuant à limiter les appétits de la CIR et des clubs. Il était encore l’un des représentants de la FGDS et de la SFIO lors des rencontres qui aboutirent à la signature du protocole d’accord avec les communistes en décembre 1966.
La place d’Ernest Cazelles fut-elle un enjeu central lors de la succession de Guy Mollet en 1969 ? C’est en tout cas ce qu’affirmait Pierre Mauroy qui prétendait que Guy Mollet lui avait proposé de prendre la direction du parti à condition de conserver la place de secrétaire adjoint chargé des fédérations à Cazelles. Il aurait refusé ce « marchandage », ce qui aurait conduit Alain Savary* à la direction, avec Cazelles maintenu à sa place. Et aurait retardé d’autant - de deux ans - l’union des socialistes. François Lafon critiqua cette version des faits. Toujours est-il que le maintien de Cazelles ainsi que celui de Fuzier apparurent comme symbolique du fait que Guy Mollet aurait continué à « tirer les ficelles ». Si la réalité de ce fait est contestée par l’historiographie récente, la perception par les contemporains n’est pas moins indiscutable et contribua à affaiblir l’image de renouvellement : en dépit du départ de Guy Mollet, il n’y aurait pas eu rupture. Celle-ci fut indiscutable au congrès d’Épinay, lorsque l’équipe Savary-Cazelles fut mise en minorité par la coalition des mauroyistes, des membres de la CIR, avec les ailes gauche et droite de la SFIO, d’un côté le CERES de Jean-Pierre Chevènement*, de l’autre Defferre* et Chandernagor*. Le journaliste Philippe Alexandre parlant de la « conjuration » réalisée autour de François Mitterrand* au congrès d’Épinay, écrivait dans Le Roman de la gauche : « même Cazelles n’a rien vu », laissant sous-entendre ses qualités habituelles d’observateur de la politique et de maître de la manœuvre. Cazelles fut réélu au comité directeur et passa dans la minorité. Il fut membre du collectif politique de la tendance « Bataille socialiste » du Parti socialiste en 1971, regroupant les amis de Guy Mollet et ceux d’Alain Savary. Et il ne se rallia pas complètement en 1973, année où le congrès ne le reconduisit pas à la direction du parti, après dix-sept années de présence continue.
Membre des Amis de la tendance « Bataille socialiste » du Parti socialiste en 1974, il prit alors une demi-retraite politique, devenant animateur de l’OURS auprès de Guy Mollet. Après la mort de ce dernier en 1975, il fut l’un des fondateurs de la Fondation Guy Mollet, devenue ensuite Centre Guy Mollet, chargé de défendre la mémoire de celui-ci. Il succéda à Augustin Laurent à la présidence de ce dernier de 1983 à 1986, puis en fut le président d’honneur. Il y fut un gardien vigilant de la mémoire de son ami. Malade durant plusieurs années, il se retira progressivement de toute activité politique et associative.
Mort en septembre 1994, il eut des obsèques religieuses.
Il était officier de la Légion d’honneur et commandeur de l’Ordre national de la Côte d’Ivoire et du Sénégal.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article19103, notice CAZELLES Ernest par Gilles Morin, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 13 août 2015.

Par Gilles Morin

SOURCES : Arch. Nat., F/1cII/311, 561 et 568. — Rapports des congrès de la SFIO, 1944-1967. — Arch. OURS, dossiers Hautes-Alpes, fichier « Bataille socialiste », fonds. C. Fuzier ; fonds Guy Mollet : dossier Cazelles. — Bulletin intérieur du PS-SFIO, n° 123. — La Nouvelle République, 11 avril 1955. — Bulletin du Centre Guy Mollet, n° spécial hommage à Ernest Cazelles, n° 24, décembre 1994. — Philippe Alexandre, Le Roman de la gauche, Plon, 1977. — François Lafon, Guy Mollet, Fayard, 2006.

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