CATOIRE Jules, Eugène, Édouard

Par Bruno Béthouart

Né le 31 janvier 1899 à Beaurains-lès-Arras (Pas-de-Calais), mort le 15 décembre 1988 à Arras ; mineur ; secrétaire général de l’UD-CFTC (1924-1936), secrétaire délégué de la Fédération des syndicats chrétiens de mineurs (1925-1950), vice-président confédéral (1936-1945) ; responsable départemental de Témoignage chrétien (1943) ; secrétaire du Comité départemental de Libération (1944) ; délégué à l’Assemblée consultative provisoire (1944-1945), député MRP du Pas-de-Calais (1945-1958), ministre des Anciens combattants, secrétaire d’État à la Santé publique et à la Population (1948-1951).

[Assemblée nationale, Notices et portraits, 1956]

Jules Catoire était le fils d’un employé comptable, originaire de Vendhuile (Aisne), qui avait été membre fondateur en juin 1914 du syndicat chrétien des employés du commerce et de l’industrie d’Arras (carte n° 4 dans le registre d’adhésions). Après avoir fréquenté l’école publique à Beaurains, Jules Catoire poursuivit ses études secondaires au collège Saint-Joseph à Arras sans pouvoir passer le brevet de fin de 3e durant l’été 1914.

Quand la guerre se déclara, son père fut mobilisé et le jeune Jules Catoire se retrouva seul avec sa mère, au cœur des bombardements, sur la ligne même du front séparant les troupes allemandes et françaises dans la région d’Arras. Jules Catoire décida de quitter avec sa mère la zone des combats et tous deux vinrent se réfugier à Auxi-le-Château où le jeune homme travailla comme ouvrier de ferme, puis comme garçon-épicier à Abbeville. En janvier 1917, il trouva un emploi de surveillant à Villers-Bretonneux près d’Auxi-le-Château dans une école agricole catholique. Son père lui refusa la permission de s’engager, en 1917, au 33e régiment d’infanterie d’Arras. En avril 1918, lors de l’offensive allemande, alors qu’il venait d’être incorporé dans le 84e régiment d’infanterie, il apprit le décès de sa mère à l’hôpital de Mayenne, ville où elle s’était réfugiée. Lors de la messe des funérailles, seuls le père et le fils étaient présents. Il suivit à Périgueux des cours d’élève-aspirant grâce à la bienveillance d’un officier qui avait remarqué son dynamisme et sa conviction patriotique.

À la sortie de la guerre, la carrière militaire semblait toute tracée devant lui. Il fut sous-lieutenant au 33e régiment d’infanterie à Arras puis au 509e régiment de chars de combat à Lille. Ayant fait la connaissance de l’abbé Six au Secrétariat social de Lille, il décida au début de l’année 1921, alors qu’il était commandant de compagnie, d’offrir ses services aux responsables du diocèse d’Arras. Mgr Hoguet, vicaire épiscopal chargé du Secrétariat social des œuvres, le prit comme secrétaire de l’Union des œuvres diocésaines à partir du 21 août 1921. Conseiller syndical dès le départ, il devint l’année suivante, en octobre, secrétaire de l’Union locale du syndicat chrétien.

En juillet 1923, Jules Catoire prit contact avec quelques mineurs d’Allouagne qui désiraient créer un syndicat libre des mineurs. En décembre, le syndicat fut officiellement constitué et se rattacha aussitôt à la CFTC. De 1923 à 1936, Jules Catoire, à bicyclette, sillonna le bassin minier en tant que secrétaire du Syndicat libre des mineurs et, rapidement, devint propagandiste puis secrétaire de l’Union départementale CFTC. Depuis sa fondation, le syndicat libre possédait une caisse de secours, une coopérative, et dispensait des cours professionnels, notamment de couture et de sténo-dactylo pour les filles et de comptabilité pour les garçons. À partir de mai 1931, il remplit les fonctions de secrétaire de la commission chargée de gérer le fonds communal d’aide au chômage à Arras « grâce à un dévouement toujours inlassable pour la défense des intérêts de la classe ouvrière » (compte rendu de l’UL du 8 mai 1931) et, en 1932, il fut nommé par le conseil général, membre de la commission départementale du travail. Jules Catoire s’attacha dans cette fonction, comme dans ses permanences CFTC de la rue Saint-Michel à Arras ou chez lui, rue Jules Guesde à Saint-Nicolas-lès-Arras, à répondre à toutes les demandes. Dans le cadre de l’Union départementale CFTC, il mit en place une équipe de responsables avec Jules Pruvost dès novembre 1928 ; vinrent s’adjoindre Louis Delaby qui avait été renvoyé par la direction des mines en avril 1932, Louis Beugniez le 1er juillet 1935 et Joseph Sauty* en mars 1937. La tâche fut rude dans ce fief du socialisme et de la CGT. L’une des principales originalités du syndicat CFTC du Pas-de-Calais fut de proposer à ses militants et adhérents des cercles d’études portant sur les encycliques pontificales traitant, chaque hiver, des questions sociales et, à la Sainte-Barbe, des retraites pour les mineurs. Jules Catoire travaillait avec l’abbé Cardjin, fondateur de la JOC en Belgique, et avec l’abbé Hébert, nommé par Mgr Hoguet, aumônier de ce mouvement. C’est tout naturellement que les jocistes vinrent renforcer les rangs des syndicalistes chrétiens.

L’année 1936 représenta pour le syndicat libre des mineurs, fleuron de la CFTC du Pas-de-Calais et modèle national, une rude épreuve. Alors que les mineurs CFTC et les jocistes participaient aux grèves de soutien au gouvernement du Front populaire en juin 1936, des consignes venues des responsables départementaux de la CGT appelèrent à boycotter les mineurs « encartés » au syndicat libre au nom de la nécessaire unité syndicale. Dans certains puits de mines et tout particulièrement aux sièges 2 bis, 4, 5 et 7 de la concession des mines de Marles, sous la pression des délégués mineurs de la CGT, à partir du 12 juin, les adhérents furent mis en quarantaine, le travail cessa à leur arrivée sur le carreau, les familles ne pouvaient plus s’approvisionner dans les magasins d’alimentation des corons : « On tente d’affamer des mineurs », s’écria Louis Beugniez dans La Croix du Nord du 9 juillet 1936 - l’épreuve de force était engagée. Jules Catoire fit appel à Gaston Tessier*, secrétaire de la confédération et à Henri Meck*, député et responsable national des mineurs CFTC, pour obtenir le retour à la liberté syndicale. Malgré les assurances données par Léon Blum et Jean-Baptiste Lebas* à la suite d’un rapport établi par le syndicat libre le 8 juillet 1936, l’intimidation persista durant tout l’été. Jules Catoire et ses amis décidèrent donc de permettre aux adhérents de prendre une carte à la CGT tout en restant à la CFTC. Mais un noyau de fidèles à la centrale chrétienne, qui avaient été rassemblés à Marles autour de Joseph Sauty* par les dirigeants chrétiens, devint pour les mineurs, mais aussi pour la France chrétienne d’alors, le modèle de la « juste lutte pour la liberté contre les rouges ». De partout, des dons, des sommes d’argent affluèrent pour permettre à ces « héros de la liberté » de survivre dans « ce camp de concentration ».

La CFTC du Pas-de-Calais sortit grandie de cette épreuve de vérité, Jules Catoire fut alors nommé vice-président confédéral de la CFTC et, en 1939, il fut le principal organisateur d’un grand rassemblement des « forces sociales chrétiennes » à Béthune, le 21 mai, où plus de 50 000 personnes autour de Mgr Duthoit, Mgr Hoguet et de l’abbé Hébert proclamèrent : « la percée est réalisée ».

La guerre vint alors bousculer cette dynamique de progression, de « conquête ». Officier de réserve de chars dans le régiment commandé par le colonel de Gaulle, Jules Catoire répondit à l’appel du « patron » dès juin 1940 et entra dans la Résistance. Soutenu par Mgr Hoguet et en plein accord avec Louis Delaby, Jules Catoire exprima ses fortes réserves puis son opposition au syndicat unique proposé par Vichy dès le 7 décembre 1941 dans une lettre aux responsables, Lehideux et Pucheu, et à l’inspecteur du travail et, le 2 août 1942, à l’adresse du préfet. D’autre part, il déconseilla vivement à Charlemagne Broutin de participer aux différents comités mis en place dans le cadre de la Charte du Travail, en juin 1942. Il fit partie de la délégation nationale qui, avec des membres de la CGT, fut reçue par l’archevêque de Toulouse, Jules Géraud Saliège. Il fut amené à de nombreuses reprises durant la guerre à se rendre à Paris pour des réunions nationales de l’équipe CFTC.

Son action résistante déborda très tôt le cadre syndical. Il profita de ses déplacements, longtemps clandestins, de la zone interdite à Paris pour organiser les passages vers la zone sud ou l’Espagne d’aviateurs anglais recueillis dans la France du nord ou en Belgique. Il entra dans le réseau de diffusion de Témoignage Chrétien dont il devint le responsable départemental à partir du 1er juin 1943. Il fut membre du réseau Navarre dès janvier 1943 ainsi que de l’OCM. Il devint un membre dirigeant de ce mouvement où il rencontra notamment Guy Mollet*. Il assura de 1942 à 1944 des liaisons dans tout le département pour l’OCM et le Front national. Il fit partie de l’équipe fondatrice du CDL du Pas-de-Calais dont il fut un temps le secrétaire. Plusieurs fois recherché par la Gestapo au 21 rue Saint-Michel à Arras et chez lui, à Saint-Nicolas-lès-Arras, où les Allemands bouclèrent le quartier et arrêtèrent son épouse, il devint clandestin dans la région minière, à Lille, rue Lidéric ou chez Jean Catrice à Roubaix du 11 juin au 30 août 1944. À partir de 1943, il mit en place le Mouvement ouvrier chrétien (MOC) qui permit de rassembler les militants jocistes et syndicalistes en vue des échéances futures. Ce fut au titre de la CFTC et à l’issue d’un vote unanime que Georges Tessier, le 13 octobre 1944, lui demanda de participer à l’Assemblée consultative. Dès lors, le syndicaliste et animateur de mouvements chrétiens se mua en responsable politique avec des fonctions départementales mais aussi nationales.

Élu député MRP de la 2e circonscription en octobre 1945, réélu en juin 1946 puis en 1951 et 1956, il fut le président de la Fédération du Pas-de-Calais. Il continua d’être au service de la population dont il était l’élu par des permanences très régulières et s’investit dans le contrôle et la gestion des Houillères nationales en tant qu’administrateur. Il chercha à donner au mouvement une solide formation à l’image des cercles d’études pour les syndicalistes et se montra partisan d’une alliance avec les socialistes dans les municipalités, notamment à Arras avec Guy Mollet*.

Cette fonction départementale se doubla d’un rôle sur le plan national. Il fut la voix des forces ouvrières chrétiennes à l’Assemblée consultative puis nationale lors des débats sur la nationalisation des Houillères (interventions au nom du MRP en décembre 1945 et février 1946) et la nationalisation des combustibles fossiles. Avec Louis Beugniez, président de la commission du travail à l’Assemblée nationale de 1946 à 1951, il défendit le statut du mineur. Sa position d’ancien responsable national de la confédération chrétienne, les relations privilégiées qu’il avait avec Robert Schuman et le sens du contact avec les autres responsables syndicaux l’amenèrent à être sollicité pour devenir entre 1948 et 1951, pendant un an et neuf mois, ministre des Anciens combattants, puis sous-secrétaire d’État et secrétaire d’État à la Santé publique et à la Population. Il seconda le ministre Pierre Schneiter, mais sa mission dépassait largement la tâche précise de ce ministère : il joua le rôle d’agent de liaison, d’homme de contacts au nom des différents gouvernements Schuman, Queuille à deux reprises et Pleven, avec les syndicats, notamment lors des grèves entre 1947 et 1953. En 1947, Robert Schuman l’envoya dans les mines pour soutenir l’action des syndicalistes chrétiens et permettre la reprise du travail. Il fut au cœur des négociations de la Troisième force du fait de ses relations privilégiées avec Guy Mollet*.

À la suite de sa défaite électorale en 1958, il continua d’être président de la Fédération et regretta la mise en sommeil du Mouvement républicain populaire en novembre 1967 : selon lui, la démocratie chrétienne devait rester le dépositaire de la doctrine sociale chrétienne sur le plan politique. Fort de cette conviction, il décida de ne pas adhérer au Centre démocrate et se consacra dès lors à d’autres tâches d’entraide sociale comme la gestion de l’œuvre de l’Adoption française de Mgr Dahyot-Dolivet, les villages d’enfants « SOS », sans oublier les incessantes démarches pour des particuliers auprès des administrations. Deux autres activités, à partir des années 1960, remplirent pleinement sa « retraite politique ». En 1964, il prit nettement position en faveur de la CFTC maintenue qu’il défendit et encouragea face à la nouvelle CFDT. Il organisa pour les militants syndicaux des retraites animées par le père Piat, franciscain de Roubaix, relayé ensuite par le frère Régis de Beer, et assura la publication d’un périodique, Le Travailleur chrétien puis Rénovation, chargé de donner un contenu solide au corps de doctrine du syndicat. Cette obsession de la formation se retrouva dans la création avec le père Faynel d’un groupe de spiritualité pour les parlementaires que Jules Catoire anima pratiquement jusqu’à la fin de sa vie. Il rassemblait régulièrement les députés, sénateurs et membres du Conseil économique et social, volontaires pour des retraites, des pèlerinages à Jérusalem, Rome ou Lourdes : « On l’aimait beaucoup », confia Alain Poher, « pour moi il est avec Robert Schuman un maître en politique ». Alors qu’il était ministre des Anciens combattants, Jules Catoire vivait dans un modeste baraquement, souvenir de guerre et passait dans Arras à vélo, son légendaire béret posé à la diable sur son crâne : il garda toujours une simplicité de vie exemplaire.

Il est impossible de comprendre la vie et les actions de Jules Catoire sans faire référence à ses convictions religieuses. Ceux qui l’approchèrent furent marqués par la foi profonde, communicative de celui qui fut le premier permanent laïc du diocèse d’Arras. Appelé pour faire le lien entre le gouvernement et les syndicats, en pleine grève de 1953, après avoir tout tenté, Jules Catoire s’arrêta à la chapelle de la médaille miraculeuse, à Paris, et confia à Roger Poudonson : « Viens, on va aller dire son chapelet, cela sera aussi utile. » Il résumait en sa jeunesse tout le combat pour la reconnaissance et l’affirmation des forces sociales chrétiennes face aux organisations marxistes, au patronat méfiant et à la majorité des catholiques conservateurs, puis le refus d’abandonner l’espoir d’une société marquée par les valeurs chrétiennes à partir des années 1960.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article18991, notice CATOIRE Jules, Eugène, Édouard par Bruno Béthouart, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 8 décembre 2008.

Par Bruno Béthouart

[Assemblée nationale, Notices et portraits, 1956]

SOURCES : Arch. privées de Jules Catoire. — Journal officiel des débats de l’Assemblée nationale. — Bruno Béthouart, Le MRP dans le Nord-Pas-de-Calais 1944-1967, Dunkerque, Éditions des Beffrois, collection « Documents », 1984. — Jules Catoire (1899-1988), Artois presse université, 1996. — Notice DBMOF. — Des syndicalistes chrétiens en politique (1944-1962), Lille, Presses universitaires du Septentrion, 1999. — André Caudron, « Démocrates chrétiens de la région du Nord dans la Résistance », Revue du Nord, n° 238, 1978, p. 589-628. — DPF, 1940-1958, t. 3, op. cit. — Interview de Jules Catoire, de Bernard et Bernadette Catoire, d’Alain Poher et de Paul Bacon.

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