BEDU Eugène [BEDU Martin Eugène]

Par Jean-Luc Labbé

Né le 13 juillet 1849 à Bourges (Cher), mort le 17 juin 1924 à Dijon ; militant socialiste libertaire anarchiste et chrétien à Bourges (Cher), Châteauroux et Issoudun (Indre) ; plusieurs fois emprisonné pour délit d’opinion ; ouvrier puis commerçant ambulant ; écrivain et poète.

En avril 1903, Ernest Girault vint faire une conférence à Issoudun alors qu’il venait d’être élu par la CGT secrétaire de la commission chargée de populariser le thème de la grève générale. Près de trois cents personnes se trouvaient dans la salle du théâtre, dont de nombreux ouvriers mégissiers et vignerons. A la tribune, au côté de Girault, prirent place Paul Meunier, secrétaire du syndicat des mégissiers et conseiller municipal, et Eugène Bedu. Journal de la droite monarchiste, L’Écho des Marchés du 26 mai s’étranglait presque en faisant le compte-rendu de cette conférence : « Girault avait trouvé pour constituer son bureau le père Bedu, dit camembert comme président de séance et Meunier, dit Bonvin, le conseiller municipal. C’est tout juste si le maire et le député ne s’y trouvaient point. Le voilà le progrès social : Combes, Millerand, ne sont que des faux républicains. Il faudrait laisser le gouvernement à Girault, Bedu, Meunier et autres socialistes du même acabit ! ».

Eugène Bedu ministre ? « Le père camembert » n’y avait jamais songé lui qui, à cette époque, prenait part à une campagne pour l’interdiction de la césure, produit hautement toxique qui sera interdit peu avant la Première guerre mondiale, après avoir fait mourir du cancer des milliers d’ouvriers. Eugène Bedu socialiste ? Peut-être, mais avant tout libertaire, anarchiste pacifiste, anticlérical et profondément chrétien. En cette année 1903, Eugène Bedu avait 54 ans et un rapport de police le décrivait : « Profession : marchand de fromages ambulant et colporteur. Taille : 1,68 m., front découvert, menton rond, cheveux grisonnants, yeux gris, nez fort, bouche moyenne, menton rond et visage allongé, teint coloré… ».

Né en 1848 à Bourges, son premier prénom était Martin mais il signa toujours ses textes avec son second prénom, Eugène. Les parents d’Eugène étaient nés à Bué (Cher) dans une famille de petits vignerons du Sancerrois. Romble (Paul), le père d’Eugène, lui aussi vigneron dans sa jeunesse, décida pour sortir de sa condition d’aller tenter sa chance à Bourges où il devint un commerçant bien établi au fil du temps. C’est dans cette famille nombreuse de la petite bourgeoisie berruyère, où chacun faisait ses dévotions, qu’Eugène grandit. Bon élève, il fut inscrit au « petit séminaire », antichambre scolaire vers la prêtrise. La sortie de l’adolescence fut le moment de rupture alors que peu de temps après il se mariait avec sa cousine Léonie, la fille de son oncle Pierre. « Sa véhémence, racontera son petit-fils Pierre Limoges, le conduit à causer scandale sur scandale tandis qu’il affirme ouvertement des options révolutionnaires ; c’est un révolutionnaire d’un genre peu commun ; Martin (Eugène) n’a pas renié le Christ, il suit ses enseignements et, à ce titre, il est resté un adepte de la non-violence ; ce qui le caractérise par-dessus tout c’est qu’il n’accepte pas la compromission avec les puissants qui se sont enrichis de manière éhontée, il bannit l’opulence côtoyant la misère ».

La première fille d’Eugène, Angèle, naquit à Bourges en 1874. Dans les vingt ans qui suivirent, le couple partit pour un périple dont quelques étapes resteront dans la mémoire familiale. En 1881, la famille se trouvait à Limoges où naquit Edmond, le plus âgé des fils. Entre temps, de la dentelle fut acheté à Calais puisque le commerce itinérant était le moyen de subsistance depuis le départ de Bourges. En 1884, ce fut la naissance à Angers d’un troisième enfant, Paul.

L’année suivante, Eugène Bedu s’embaucha à Tours comme manœuvre dans une usine qui produisait de la céruse. Les conditions de travail y étaient épouvantables et bien peu d’ouvriers en sortaient vivants. En 1902 seulement, un décret vint réglementer l’usage de la césure et son interdiction fut décidée en 1909, avec une mise en application en 1915. En cette année 1885, Eugène Bedu tenta d’organiser une grève pour l’amélioration des conditions de travail mais le jour prévu tous les ouvriers rentrèrent à l’usine et, seul à faire grève, il fut licencié sur le champ. Sur cet épisode, Il écrira un texte en vers ; le premier qui fut conservé et publié, poème qui commençait ainsi : « Forçats, voici l’heure qui sonne / Rentrons absorber du poison / Le plomb léger qui papillonne / dans l’usine de Portillon ». Dans un autre quatrain il se désolait que les ouvriers votent pour les conservateurs : « N’élisons pas un socialiste / Comme l’est cet Albert Richard / Combien vaut mieux l’opportuniste / A bas ! A Bas le communard ». Albert Richard avait été le candidat socialiste, aux législatives de 1881 et aux cantonales de 1883 qui avait fait campagne pour l’interdiction de la césure mais les ouvriers n’avaient pas voté pour lui ; ces ouvriers dont Bedu disait que leur seule revendication était de travailler plus. Et de conclure son poème en évoquant le patron : « Ce petit roi n’est pas féroce / Mais il s’entend avec la mort / Chaque homme qu’il met dans la fosse / C’est cent Louis dans son coffre-fort ».

En 1887, le couple était de retour à Bourges et en 1888 Eugène était en prison pour une condamnation dont les causes n’ont pas été retrouvées, mais qui aurait pu trouver son origine dans la publication de poèmes « subversifs ». Une certitude : il était bien en prison lorsque sa femme Léonie vint lui montrer le dernier nouveau-né, Eugène, le quatrième enfant. Sur cet épisode, il écrivit un poème sur les conditions de détention, les humiliations, mais aussi le bon cœur d’un gardien qui lui permit d’améliorer l’ordinaire par un verre de vin et un peu de viande le soir de Noël. Ses parents, ses frères et sœurs, ne voulurent plus entendre parler de lui ; lorsque ses parents moururent, Eugène fut totalement exclu de l’héritage de cette famille devenue à l’aise financièrement et dont la maison familiale qui se trouvait à proximité de la cathédrale de Bourges.

A la sortie de prison, le couple et les quatre enfants repartirent sur les routes et se retrouvèrent à Lyon, commerçant sur le marché. Ce fut à Saint-Étienne que naquit le cinquième enfant, Juliette-Élisabeth, en 1891. Ce fut ensuite le retour à Bourges où naquit le sixième enfant, Pierre. En mars 1892 il tenta de former un syndicat des journaliers. Dans la presse locale il appela les riches généreux à contribuer à ce syndicat en prêtant des terrains où les ouvriers au chômage pourraient vivre de l’agriculture. Le 15 juin 1892, il fut condamné une deuxième fois par le Tribunal correctionnel de Bourges devant lequel il comparaissait pour « mendicité, menaces et voie de faits » à six mois de prison pour, selon un rapport de police, « avoir crié Vive l’anarchie » pendant l’audience. En prison il composa un sonnet à son fils Eugène, venu le voir. En introduction de ce poème, publié en 1898, il se définissait comme journalier libertaire, disciple de Louise Michel, Élisée Reclus, Élie Reclus, Kropotkine, Sébastien Faure, Jean Grave. Il y affirmait avoir été condamné pour « actes de révoltes anarchiste alors qu’il ne gagnait que 30 sous par jour, quoique partant travailler à cinq heures du matin en hiver et ne rentrant qu’à sept heures, après un travail très pénible, dans la neige et dans la boue, avec de fréquents chômages. Étant obligé de mendier le travail [car] il avait à subvenir aux besoins de sa femme et de cinq enfants... »

A partir de 1894, il prit fait et cause pour le Capitaine Dreyfus. Il fut condamné une troisième fois, le 17 juin 1896 à Bourges, à huit jours de prison pour avoir vendu et distribué gratuitement plusieurs numéros du journal anarchiste Le Libertaire, faisant l’apologie de la mort d’Émile Henry.

Il fut condamné une quatrième fois, le 8 décembre 1896, à une nouvelle peine de six mois de prison. La Cour d’appel jugeait l’anarchiste Fortuné Henry. Eugène Bedu, qui assistait à cette audience publique, cria « Vive l’anarchie ! ». Immédiatement arrêté, il fut traduit séance tenante devant le tribunal qui l’envoya en prison. Le 23 décembre de cette même année 1896, le Commissaire spécial d’Annemasse (Haute-Savoie) faisait savoir que « cet individu était en correspondance avec suivie avec les anarchistes de Genève en Suisse ». Son nom figurait sur le « registre du groupe Steiger ». Il écrivit également à Caserio « en lui adressant 30 centimes de timbres-poste ». Eugène Bedu était donc étroitement surveillé et son courrier systématiquement ouvert. Fiché comme étant « un exalté dangereux pouvant faire de la propagande par le fait », Eugène Bedu ne participa pourtant jamais à une quelconque action violente.

A la mort de son père, en 1897, la famille Bedu partit pour Issoudun et logea dans une chambre de l’Hôtel du Mouton, puis pour Châteauroux où Léonie et les enfants posèrent les valises une bonne fois pour toutes, laissant Eugène poursuivre son périple. La maison, rue de l’Indre, était « une masure » dira Pierre, l’un des enfants du couple. Mais les enfants grandissaient et leur activité sur les marchés locaux sortirent la famille de la misère. Pendant ce temps et pendant une quinzaine d’années, Eugène Bedu fit des allers-retours incessants entre Limoges et Vierzon, via Châteauroux, pour faire les marchés dans les villes et les villages traversés, vendant des fromages et de la porcelaine de second choix.

Dans une réunion électorale, Il portera la contradiction à Jean Jaurès, qu’il trouvait trop complaisant envers la bourgeoisie selon Pierre, le petit-fils ; peut-être s’agissait-il d’un des deux meetings que vint tenir Jaurès en février 1902 à Châteauroux et Issoudun pour les élections législatives de mai de cette année 1902.

En 1903, Eugène Bedu fit imprimer un long texte à 1000 exemplaires, une profession de foi politique et programmatique intitulé « Fais ce que veux ». Quelques extraits : « … Fais ce que veux, idéal de Rabelais, est l’unique loi de l’Abbaye de Thélème, de laquelle nous essayons de faire ouvrir les portes de l’humanité … Fais ce que veux n’accepte de travailler que quatre heures par jour … Exigez pouvoir trouver un plaisir dans le travail pour que l’antique malédiction - Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front - soit à jamais effacée de la mémoire des hommes … L’amour enchainé, l’amour empêché, acheté, est dangereux, monstrueux, la source de tout le mal … Pour que les portes de l’Abbaye de Thélème soient ouvertes il n’y a sans doute rien de plus pressé que la suppression de l’armée ». Mais pour accéder à ce paradis terrestre, faut-il compter sur le suffrage universel ? Eugène Bedu répondait : « voyez-vous les fauvettes et les rossignols recevoir des leçons de chant de la part des moineaux sous prétexte qu’ils sont le plus grand nombre ? En conséquence, Fais ce que veux prend la responsabilité directe des actes qu’il accomplit ». Le commissaire de police informera le sous-préfet que ce texte avait été collé sur les urinoirs de la Place du marché, qu’il l’avait fait recouvrir quelques heures après, mais qu’il avait « cependant suscité un mouvement d’assez vive curiosité ». Et une action judiciaire fut engagé contre l’auteur … C’est à cette même époque qu’Eugène Bedu participa à une conférence publique de la CGT, toujours à Issoudun.

Aussi, ce n’était pas de gaité de cœur que Bedu fut conduit à solliciter une intervention du sous-préfet contre un arrêté du Préfet restreignant l’utilisation des chiens pour tirer les petites charrettes. Bedu avait eu un âne pour tirer sa charrette de commerçant ambulant, une « bourrique », mais « la vente de fromages n’allant pas autant l’été que l’hiver, je me vois obligé de vendre ma bourrique et d’avoir recours à mes amis les chiens ; j’aime mes chiens, mes chiens m’aiment, je les nourris mieux que moi-même ». La réponse préfectorale ne fut pas conservée aux archives mais Bedu avait-il quelque indulgence à attendre d’un Préfet qui alimentait son dossier d’anarchiste à surveiller ?

En 1912, Eugène Bedu ne revint plus à Châteauroux, il était parti s’installer à Dijon. Une lettre du secrétaire de l’Union Départementale CGT parlait de « ce pauvre Bedu » pour qui il fallait de la solidarité, sans plus d’explication. Avait-il été interdit de séjour dans le département de l’Indre suite à une nouvelle condamnation ? Cette lettre du secrétaire de la CGT, membre du PS, confirmait les relations d’Eugène Bedu avec le mouvement ouvrier berrichon.

Eugène Bedu, quel que fut le motif de son départ, resta à Dijon où il était devenu l’ami de l’écrivain Stéphen Liégeard. Eugène Bedu décéda en avril 1924. Son fils Pierre assista à l’enterrement de son père et il écrira qu’il s’y trouvait seul avec une « grande dame en noir ». Qui était cette dame et qui était-elle pour Eugène Bedu ? Léonie, la femme d’Eugène décéda à Châteauroux en mars 1925.

Eugène Bedu avait eu six enfants, dont Pierre, né en 1894, qui a rédigé ses mémoires. A Châteauroux, il commença par des « petits boulots de manœuvre », puis garçon de ferme avant de se mettre dans les pas de son père, commerçant sur les marchés et lisant l’Humanité et les journaux anarchistes. Il perdit un œil pendant la guerre et fut réformé en 1916 ; ce qui « m’a sauvé la vie ». Entré à la Manufacture des Tabacs par un concours réservé aux mutilés de guerre, il en fut licencié en 1938 pour fait de grève et il adhéra au PCF en 1944. Un autre fils d’Eugène Bedu, Edmond, avait déjà fait ses trois ans de service militaire lorsqu’il fut appelé vers 1912 pour une période de 28 jours au camp d’Avors, près de Bourges, en tant que réserviste. Alors que le Général passait les troupes en revue, Paul sortit des rangs en criant « A bas l’armée ». Il fut traduit devant un conseil de guerre qui le condamna à cinq ans de travaux forcés en Algérie puis fut reversé dans l’armée jusqu’en 1919. Avec trois ans de service, cinq ans de camp disciplinaire et quatre ans supplémentaires jusqu’à sa démobilisation, Paul aura fait 12 ans dans l’armée ; « ce qui faisait beaucoup pour un antimilitariste » commentera son frère Pierre.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article189748, notice BEDU Eugène [BEDU Martin Eugène] par Jean-Luc Labbé, version mise en ligne le 13 mars 2017, dernière modification le 28 février 2019.

Par Jean-Luc Labbé

Œuvre : Poésie d’un journalier libertaire, 1898, Chant de remerciements d’un prisonnier à un homme généreux et Chant des journaliers et des manœuvres de la ville de Bourges, vers 1900, publiés sur feuille imprimée à Châteauroux par l’imprimerie Meltzheim. Fais ce que veux, texte libertaire et catholico-rabelaisien imprimé à 1000 exemplaires le 3 janvier 1903 par l’imprimerie socialiste Birtègue et Garderault d’Issoudun. Poème La Céruse de huit quatrains, écrit vers 1890. Napoléon, poème de dix quatrains contre « l’ogre de Corse », écrit après 1905. Ces textes retrouvés ne constituent vraisemblablement pas la totalité de la production d’Eugène Bedu.

Sources : Geneanet. – Arch. Dép. Indre, rapports de police et lettres de Bedu. – Journaux issoldunois début XXème siècle. – L’Indépendant du Cher, 13 mars 1892. – La République du Midi, 21 juin 1892. – La Démocratie, 18 juin 1896. – « Eugène Bedu, anarchiste et vendeur de camemberts », J-L Labbé dans La Bouinotte, magazine régional, été 1985. – Mémoires manuscrites de Pierre Bedu, retrouvées en 2017. – Texte de Pierre Limoges sur son grand-père Eugène, 2017. - Notes de Gauthier Langlois.

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