Né le 4 avril 1940 à Seyssinet-Pariset (Isère) ; journaliste et documentariste, militant du PCF puis partisan du Front de gauche, syndiqué CGT.

Biographie nouvelle

Comme la plupart des familles françaises au XX siècle, la famille Trillat –sur deux générations au moins – a été profondément marquée par les guerres. Téléphoniste dans l’artillerie à Verdun pendant la Première Guerre mondiale, le père de Marcel Trillat (Léon, né en 1897, agriculteur) se promit, au sortir du conflit, de ne pas « fabriquer de la chair à canon ». Il se maria néanmoins avec la fille de la ferme voisine, Germaine (de neuf ans sa cadette), et ce n’est qu’en 1937 et 1940 que Germaine Trillat donna naissance à Marthe et Marcel. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la ferme familiale servit de point de chute, de planque et de communication radio avec Londres à différents groupes de résistance et de refuge pour une famille juive. Homme de gauche, socialiste coopérateur, Léon Trillat avait été enthousiasmé par le Front populaire ; au lendemain de la guerre, cet adhérent de la SFIO fut favorable à un rapprochement si ce n’est à une fusion avec le PCF. Toutefois, la guerre d’Algérie va opposer le père et le fils. Le premier, suivant les positions de la SFIO, était favorable à l’Algérie française ; le second, non seulement dénonçait la pratique de la torture par l’armée mais fut favorable à l’indépendance de l’Algérie.
La sociabilisation et la politisation de Marcel Trillat se passèrent à l’École Normale de Grenoble où il était entré en 1956 – date à laquelle il rejoignit le PCF. L’École Normale de Grenoble fut alors un foyer bouillonnant des mobilisations contre la torture, la censure et la répression qui accompagnaient cette guerre coloniale. Néanmoins, le jeune militant communiste, sur les conseils de sa grande sœur, assista parfois à la messe l’église Saint-Marc (alors qu’il a perdu la foi à l’âge de 14 ans) pour entendre les prêtres de la Mission de France dénoncer la guerre d’Algérie.
Après l’École Normale, Marcel Trillat entama des études de Lettres à Lyon puis Grenoble. Il adhéra alors à l’UEC et à l’UNEF. C’est dans la ferme familiale qu’il entra pour la première fois en contact avec une équipe de télévision. Une équipe de l’émission « Les cousins » dirigée par deux piliers de « Cinq colonnes à la une », Pierre Desgraupes et Jean-Pierre Gallo, avait en effet décidé de réaliser un reportage sur une ferme reprise par la fille aînée (et non par le cadet). C’est un autre hasard qui guide directement Marcel Trillat vers la télévision. En 1964, alors qu’il était monté à Paris pour une réunion politique et qu’il entendait proposer ses services au Libération d’Emmanuel d’Astier de La Vigerie, Marcel Trillat apprit la fermeture définitive du journal. Le soir même il fut invité à assister à la diffusion de « Cinq colonnes à la une ». Pierre Desgraupes lui livra son intention de former de jeunes journalistes de télévision et lui propose de tenter sa chance.
Si Marcel Trillat se fit tôt remarquer pour ses qualités d’intervieweur, il constata aussi le pouvoir de censure de la part du gouvernement gaulliste. Ainsi, il sauva d’une disparition définitive le film qu’il a co-réalisé avec Hubert Knapp, Le premier mai à Saint-Nazaire (1967), interdit de diffusion à la télévision – cette même année il réalisa aussi, pour le compte du PCF, avec Jacques Krier et Paul Seban, Ce jour-là, consacré à la mobilisation des JC contre la guerre du Viet-Nam.
1968 ouvrit un nouveau chapitre dans la vie professionnelle et militante de Marcel Trillat. Participant activement à la grève de l’ORTF, ce dernier, à l’instar d’une centaine de journalistes statutaires et d’une vingtaine de pigistes comme lui, fut écarté de la télévision publique lors de la reprise du travail. Sa collaboration au nouveau journal d’Emmanuel d’Astier de La Vigerie, l’Evénement, ne fut qu’éphémère, la revue politique et culturelle (apparue en 1966), fermant définitivement ses portes en juin 1969. Dans les années 1968, la charrette de licenciements de l’ORTF allait cependant renforcer le « cinéma parallèle » et ses diverses composantes. Marcel Trillat travailla ainsi pour Scopcolor, coopérative dirigée par Roger Louis, journaliste (socialiste) lui aussi écarté de la télévision, et qui entendait, dans la lignée de la télévision éducatrice, réaliser et diffuser des reportages sur des sujets sociétaux, bannis par la censure étatique. En plus de travailler pour cette coopérative qui regroupait tant des organisations syndicales (CFDT, CGT…) que des réseaux d’éducation populaire, Marcel Trillat participa également à la réalisation de films et d’émissions pour le PCF et la CGT qui renouvelaient alors leur politique en matière de communication. En 1970, le service audiovisuel (itinérant) de la CGT diffusa trois films en région parisienne. Ces films ont tous bénéficié d’une collaboration importante de Marcel Trillat : La Cgt en mai 68, Le Frein ou la fleur carnivore, Étranges étrangers. Les deux premiers documentaires avaient été réalisés par et pour la CGT, le dernier (qui dénonçait les conditions de logement des travailleurs immigrés) par Scopcolor. Marcel Trillat, par la suite, regretta amèrement sa participation au Frein, très « anti-gauchiste » et dont la Cgt suspendra rapidement la diffusion. En 1971, le journaliste quitta Scopcolor suite à la décision de sa direction (Roger Louis et Sylvie Jézéquel) de ne pas diffuser le film qu’il avait co-réalisé avec Frédéric Variot au Sénégal, Le carré Sanoko (qui contenait entre autre une critique de la politique africaine de la CEE). Quoiqu’écarté de la télévision, Marcel Trillat recommença à participer (non sans difficultés) à certaines de ses réalisations en étant sollicité par des producteurs ou journalistes amis. Dans le cadre de l’émission de Jacques Frémontier, « Vivre aujourd’hui », il cosigne avec Claude Otzenberger, L’Usine (1970), tourné dans une raffinerie à Feyzin (…et qui provoque l’ire de la direction d’Elf et de la Préfecture du Rhône). La plus grande partie de son activité professionnelle se situait alors hors petit écran. Pour le compte de la CGT ou du PCF, Marcel Trillat interrogea ainsi des ouvriers et des techniciens de chez Rateau-La Courneuve en 1974, des salariés rassemblés à Paris contre les plans de licenciements en juillet 1975 ou le secrétaire général du PCF, Georges Marchais, (dans le cadre des « Expressions directes » diffusées à la télévision mais réalisées par les partis politiques). Pour l’Humanité-dimanche, en 1976, Marcel Trillat participa avec Marcel Bluwal à une nouvelle rubrique, « Une vie ». En 1975 et 1977, mandaté par le PCF et accompagné des cinéastes Bruno Muel (opérateur) et Antoine Bonfanti (ingénieur du son), le journaliste communiste se rendit en Angola socialiste, pour jeter les bases d’un cinéma national.
Toutefois, pour les années 1970 et sans doute pour toute sa carrière, l’expérience de radio Lorraine-Cœur d’Acier (LCA) fut pour Marcel Trillat l’expérience la plus marquante professionnellement et humainement. Le concept de cette radio (sans autorisation légale) avait été établi au préalable pour la ville de Montreuil (alors dirigée par Marcel Dufriche) avant qu’un adjoint au maire (Jean-Pierre Brard) n’interrompe cette initiative. La radio, financée par la CGT, fut lancée pour soutenir la Marche des sidérurgistes sur Paris, le 23 mars 1979 (et alors qu’une modeste radio de la CFDT, « SOS emploi », émettait depuis quelque temps). Située à Longwy, ni radio de propagande ni « radio libre » sur le modèle italien, radio Lorraine-Cœur d’Acier allait rapidement devenir un outil remarqué, populaire, d’innovation journalistique et de pluralisme politique et culturel. Benaceur Azzaoui y tint une des premières chroniques radiophoniques sur l’immigration (en arabe) ; Gérard Noiriel et Roger Martin, alors enseignants dans la région, animaient des émissions historiques et littéraires… LCA bénéficiait également de la collaboration d’un deuxième journaliste professionnel, Jacques Dupont, proche d’Henri Fiszbin et des « fizbinistes ». L’été 1980, la direction de la Cgt mit fin à cette expérience de libre parole, ce qui allait provoquer une crise importante au sein des réseaux militants cégétistes et communistes lorrains – à Longwy en particulier. La mise au pas de la radio s’inscrivit dans le contexte de la crise profonde que traversait la CGT suite au congrès de Grenoble (1978) – « congrès d’ouverture » dont les conclusions, largement majoritaires, furent dans les faits contestées par la direction du PCF, entre autres relayée au bureau confédéral de la CGT par Henri Krasucki.
Depuis la rupture de l’union de la gauche en 1977, Marcel Trillat fut de plus en plus critique vis à vis de la ligne du PCF qu’il quitta en 1987, après 30 ans de militantisme. En 1981, à la demande de Pierre Desgraupes, nouveau président d’Antenne 2, le journaliste rejoignit la télévision publique, au-delà du petit contingent de quatre journalistes communistes négociés par la direction du Pcf avec le nouveau pouvoir socialiste. Le 17 octobre, à l’occasion des 20 ans des noyades d’Octobre 1961 et pour la première fois à la télévision, Marcel Trillat consacre un sujet à l’événement au journal de 20 h (en donnant entre autres la parole au militant anticolonialiste Georges Mattei). Sa carrière au sein de la télévision publique fut riche et diverse, parfois altérée par les alternances politiques. Après avoir été chef du service société de France 2, il fut nommé correspondant permanent à Rome en 1987 puis directeur adjoint de l’information en 1989 et, en 1991, à nouveau correspondant permanent – cette fois à Moscou. Si sa liberté de ton et d’esprit furent reconnues et souvent appréciées, elles semblent avoir provoqué une certaine méfiance de ses directions. Par ailleurs, en l’attaquant had hominem, Jean-Marie Le Pen le fit siffler dans un de ses meetings. Après avoir signé plusieurs reportages pour « Envoyé spécial » à partir de 1994, Marcel Trillat quitte la rédaction de France 2 en 2000. Il prolongea un peu sa carrière pour achever les mandats que lui avait confié la CGT (entre 2001 et 2006, il fut représentant élu des salariés au conseil d’administration de France Télévision). Peu avant sa retraite, il réalisa trois documentaires, tous consacrés au monde ouvrier : Trois cents jours de colère (2002), Les prolos (2003) et Femmes précaires (2005).
Pour la réalisation de ses films, le journaliste et réalisateur s’appuyait généralement sur une même équipe dont certains membres étaient déjà ses collaborateurs du temps d’Étranges étrangers : Henri Roux (ingénieur du son), Catherine Dehaut (monteuse et ancienne épouse de Marcel Trillat) et Julien Trillat (opérateur et fils de ces derniers). La musique de ses documentaires étaient signée par l’accordéoniste Marc Perrone, originaire de La Courneuve, et comme Marcel Trillat, membre des Amis de l’Humanité et coutumier de la fête du journal. Ces films furent également produits par une même personne, Jean Bigot, longtemps militant de la LCR (avant de rejoindre le Front de gauche).
C’est sensiblement la même équipe qui participa aux trois autres documentaires du réalisateur : Silence dans la vallée (2007), L’Atlantide, une histoire du communisme (2010, coréalisé par Maurice Failevic) et Des étrangers dans la ville (2014) qui, quarante ans après Étranges étrangers tenta de décrire la situation des étrangers en France, face aux politiques administratives de l’État. (Pour obtenir une diffusion – tardive – sur France 2, le réalisateur et le producteur durent néanmoins consentir à plusieurs coupes). En 2002, en présence de Georges Séguy et Bernard Thibault, Marcel Trillat a remis le master des Prolos à l’Institut Cgt d’Histoire sociale afin que son film soit dupliqué et diffusé par l’Institut. Le journaliste salua chaleureusement les deux secrétaires généraux de la CGT mais rappela sa profonde amertume causée par la fermeture de radio Lorraine Cœur d’acier. En 2005, avec Pierre-Marie Thiaville il interrogea Bernard Thibault pour le livre Ma voix ouvrière – par ailleurs Georges Séguy conclut L’Atlantide, une histoire du communisme.
Dans son panthéon personnel, Marcel Trillat (dont les qualités professionnelles sont appréciées bien au-delà du cercle de ses amis collègues ou camarades) place en priorité Salvador Allende, Enrico Berlinguer et Alexandre Dubcek, soit trois figures d’une gauche mondiale hétérodoxe, qui, au XXe siècle, a tenté de bâtir un « socialisme à visage humain ». En 2012, dans le cadre de la campagne du Front de gauche en faveur de Jean-Luc Mélenchon, le réalisateur signa un bref documentaire au titre explicite, Rêver le travail. Lors des élections régionales de 2016, il fut de plus candidat (en position non éligible) sur la liste présentée en région parisienne par le Front de gauche. Par ailleurs, Marcel Trillat incarna un personnage de syndicaliste (Jean Bellanger) dans Ici, peut-être (1974) fiction documentaire de Gérard Chouchan (dont il est le co-auteur), et celui d’un journaliste dans le film de son ami et camarade Maurice Failevic, Jusqu’au bout (2004), consacré à la lutte des ouvriers de Cellatex.

ŒUVRE : (sélection de documentaires) : Le premier mai à Saint-Nazaire (1967, co-réalisé avec Hubert Knapp), Ce jour-là (1967, co-réalisé avec Paul Seban et Jacques Krier), Étranges étrangers (1970, co-réalisé avec Frédéric Variot), Guerre du peuple en Angola (1975, co-réalisé avec Bruno Muel et Antoine Bonfanti), Trois cents jours de colère (2002), SOS Hôpital, 24 heures dans la vie d’un hosto (2003), Les prolos (2003), Femmes précaires (2005), Silence dans la vallée (2007), L’Atlantide, une histoire du communisme (2010, co-réalisé par Maurice Failevic), Rêver le travail (2012), Des étrangers dans la ville (2014).

SOURCES : archives personnelles de Marcel Trillat, entretiens en 1998, 1999, 2000, 2008 et 2017. — Gérard Noiriel, Vivre et lutter à Longwy, François Maspero (1980). — David Charasse, Lorraine Cœur d’acier, petite collection Maspero (1981), Une radio dans la ville, documentaire d’Alban Poirier et Jean Serres (1981). — « La manifestation du 23 mars 1979 à Paris », 5e table ronde « Histoire d’un film, mémoire d’une lutte », Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (janvier 2006), « Radio Lorraine Cœur d’acier », 6ème table ronde « Histoire d’un film, mémoire d’une lutte » , Archives départementales de la Seine-Saint-Denis (décembre 2006), Marcel Trillat, portrait entretien filmé de Tangui Perron et Philippe Troyon (2008). — Marcel Trillat, voix off, documentaire d’Yves Gaonac’h (2011). — Un morceau de chiffon rouge, l’aventure de radio Lorraine Cœur d’acier, coffret CD et dvd, NVO éditions, 2012. — Ingrid Hayes, « Les limites d’une médiation militante. L’expérience de Radio Lorraine Cœur d’Acier, Longwy, 1979-1980 », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 2013/1 (n° 196-197).

Tangui Perron

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