CARREL André [HOSCHILLER André, dit]

Par Annie Burger-Roussenac

Né le 12 août 1917 à Paris, mort le 17 décembre 2011 ; journaliste ; militant communiste ; résistant, vice-président du Comité parisien de Libération (1944-1945) ; rédacteur en chef de l’Humanité Dimanche (1957-1981) ; conseiller municipal de Paris, puis de Bagneux (Seine, Hauts-de-Seine) ; président du Musée de la Résistance nationale.

André Carrel
André Carrel
Site ville de Paris

Fils unique, André Hoschiller grandit tiraillé entre deux mondes, la bourgeoisie et le mouvement ouvrier organisé. Son père, le journaliste Max Hoschiller, après des débuts à la Vie Ouvrière, fut à partir de 1915 rédacteur au quotidien le Temps, puis, la guerre terminée, devint secrétaire général du Comité des Forges, et à ce titre un proche de François de Wendel. Ce travail lui permit de vivre très bourgeoisement dans le XVIe arr. de Paris jusqu’à sa mort en 1934. Sa mère, Fernande Philery, fille d’ouvriers parisiens, gagna sa vie comme secrétaire et évolua dans d’autres sphères. Proche d’Alphonse Merrheim et des milieux anarcho-syndicalistes de la CGT, en 1914, elle se laissa fasciner durablement par l’URSS. Elle s’y rendit en 1927, pour les fêtes du Xe anniversaire de la Révolution. Membre du Secours ouvrier international, elle travailla pour cette organisation communiste, sans être adhérente au Parti communiste français. Durant les années 1930, elle partagea la vie de l’architecte anarchisant L. Clément-Camus, un ami de Francis Jourdain. Ses parents s’étant séparés rapidement, alors qu’il n’avait pas cinq ans, André Hoschiller fut élevé par sa mère. Pour son fils, Max Hoschiller fut surtout un père absent, rejeté et admiré à la fois, avec lequel il avait une indéniable ressemblance physique.

Dans cette atmosphère familiale, poussé par sa mère, affirma-t-il, le jeune André Hoschiller fut très tôt un lycéen politisé. Il adhéra, peut-être en 1932 (c’est ce qu’il indiqua dans sa biographie de 1947, conservée à Moscou), en classe de première ou de terminale, à la Jeunesse communiste. Dans ses mémoires, il raconte avoir donné son adhésion quelques mois plus tard, en 1933, lors d’un meeting de Marcel Cachin* exaltant la Commune de Paris. Le mouvement Amsterdam-Pleyel influença incontestablement sa décision. À la même époque, s’inspirant de la formule de Paul Vaillant-Couturier*, « pour un œil, les deux yeux », il n’hésitait pas à faire le coup-de-poing dans le quartier latin contre l’Action Française et les Jeunesses patriotes. Bachelier en 1933, puis étudiant en philosophie, il continua à militer à l’université dans les rangs du mouvement étudiant communiste, au sein de l’Union fédérale des étudiants dont il devint, en 1934, l’un des secrétaires. Il raconte dans ses mémoires que, troublé par l’accord Staline-Laval de 1935, il avait, avec des camarades, lors d’un meeting, demandé des explications à Maurice Thorez* et André Marty*, et finalement, vu l’urgence de la situation de l’heure, accepté de n’en point recevoir. Son rôle devint international lorsque le comité mondial des Jeunesses communistes le chargea de mission en Europe centrale et dans les Balkans. Il se rendit alors en Bulgarie, en Roumanie, en Hongrie et en Yougoslavie, et rencontra différents responsables communistes dont les Yougoslaves Joseph Broz et Ivan Ribard, pour lesquels il garda toujours une grande sympathie, écrit-il dans ses mémoires. Il participa ensuite aux divers congrès du Mouvement mondial de la jeunesse dont le premier eut lieu à Genève en 1936. Il fut aussi un des membres de la délégation française qui se rendit aux États-Unis en août 1938 où se tenait le 2e congrès présidé par l’épouse du président Roosevelt. Il n’était alors plus étudiant mais jeune journaliste. Il avait interrompu ses études pendant l’année de sa licence, en 1936, pour gagner sa vie, sa mère ne pouvant plus subvenir à ses besoins, dit-il. Grâce aux relations de cette dernière, affirma-t-il, il entra au journal de la CGT, le Peuple. Il y travailla à la rubrique internationale, sous la houlette de Michel Harmel jusqu’en 1939. « Mon activité se combinait entre mon travail professionnel et mon service de militant. », écrivait-il en 1947.

Mobilisé en octobre 1939, n’étant pas admis comme élève officier à cause de son passé militant, il demanda à être versé dans une unité stationnée au Liban. Il le fut finalement dans une unité qui se trouvait à Nîmes, et combattit avec elle en mai et juin 1940 près de Dijon. Démobilisé en juillet, il retourna vivre chez sa mère à Paris fin août et reprit rapidement contact avec les organisations communistes. Il se remit à militer, à Paris d’abord, en Seine-et-Marne ensuite, pour le Parti communiste, puis également et simultanément dans les rangs de l’organisation Front national dont il devint l’un des responsables locaux. Il se maria en 1942 avec Simone Freslon, fille de militants communistes, qui attendait leur premier enfant. Clandestin, il adopta alors le pseudonyme qu’il garda à la Libération, un hommage au grand polémiste du XIXe siècle, Armand Carrel. Il signa aussi certains documents Jules Vallès. Il affirmait en 1947 qu’un tribunal français l’avait condamné par contumace à cinq ans de prison pour la propagande qu’il fit en faveur de la résistance, sans que nous ayons pu vérifier cette information.
Appelé fortuitement en 1943 à la direction de la région parisienne, il exerça dès lors des responsabilités importantes jusqu’à la fin de la Libération. En 1947, il dit dans sa biographie avoir été « organisateur de la partie militaire de l’Insurrection parisienne ». Il fut membre du Comité parisien de Libération (CPL) dès sa création en octobre 1943, en tant que représentant du Front national. Ses responsabilités de délégué militaire et policier lui firent assurer quotidiennement la liaison avec Albert Ouzoulias*, responsable des FTP de la région parisienne. De même avec Serge Lefranc*, le responsable du Front national de la police, à l’origine de la grève de la police parisienne, le 15 août 1944. Au sein du CPL, il fut également l’alter ego inséparable de son président, André Tollet. Les deux hommes se connaissaient et s’appréciaient depuis le Front populaire. Ensemble, ils furent présents lors de la reddition de von Choltitz à la gare Montparnasse, et accueillirent quelques heures plus tard le général de Gaulle à l’Hôtel de Ville. En septembre 1944, André Carrel participa au développement des Milices patriotiques de la Seine, qui étaient directement sous sa responsabilité. Le 11, il fut l’auteur du rapport qui les encouragea. Puis, à partir de novembre 1944, il déploya beaucoup d’énergie et prit des risques pour convaincre ses camarades des Mil’Pat d’accepter la dissolution. Dans le même temps, syndic de la mairie de Paris jusqu’aux élections municipales de mai 1945, il s’employa à organiser le ravitaillement de la capitale. Il discuta aussi avec de Gaulle du futur statut de la capitale, suggérant en vain au général de le normaliser.

La guerre terminée, son rôle politique changea. Il quitta le devant de la scène et redevint journaliste. Il fut élu simple conseiller municipal de Paris sur la liste conduite par Juliette Môquet dans les XVIe et XVIIe arrondissements, et retourna à son activité de journaliste. Ultérieurement, il fut aussi élu à Bagneux, où il résida. Il n’exerça pas d’autre mandat électif. « On n’a pas pensé à moi pour cela », nous confia-t-il en entretien. En revanche, il dirigea successivement deux des journaux dont disposait alors le mouvement Front national : La Marseillaise, son organe parisien, puis son organe central, le quotidien Front national, après le départ de son directeur Jacques Debû-Bridel et de l’ensemble de la rédaction. Ce dernier quotidien disparu, il entra, en décembre 1946, à l’Humanité, où il devint en février 1947 le rédacteur en chef adjoint de la rédaction alors dirigée par Georges Cogniot*. Ce fut pour lui une consécration et le point culminant de ce deuxième moment de son parcours militant. « Cela représentait le maximum de ce que je pouvais espérer », écrit-il dans ses mémoires (chap. 11, p. 3).

En novembre 1949, cette collaboration s’interrompit. Il fut envoyé en province, à Marseille, par Maurice Thorez* qui lui en fit la demande personnellement, pour diriger et développer le quotidien régional du Parti communiste, La Marseillaise. Ce travail fut le début d’une mise à l’écart qui dura jusqu’en 1956, et qu’il contribua à précipiter. En décidant de son propre chef, en décembre 1951, contre l’avis de François Billoux*, de retourner à Paris pour retrouver sa femme et ses enfants, André Carrel s’exposa, ne fut pas réintégré dans l’appareil du Parti communiste et se retrouva de fait au chômage. Il occupa alors de nombreux emplois alimentaires, vendit des livres d’art, servit de correspondant à un journal polonais, doubla des dessins animés polonais, mais toujours au sein d’entreprises et d’organisations communistes. Il redevint permanent et journaliste pour la radio communiste, « les voix de la paix ». Il y travailla avec Michel Tartakowsky et Francis Crémieux et y rencontra René Andrieu.
En 1956, il revint à l’Humanité où, en février 1957, il reçut d’André Stil la responsabilité de la direction de l’Humanité dimanche, qu’il exerça sans discontinuer jusqu’en 1981. Il y fut un rédacteur en chef toujours soucieux, « parfois jusqu’à l’angoisse » souligna Étienne Fajon, de traduire correctement la ligne, supervisant son journal de la première à la dernière page, relisant tout y compris les mots croisés, n’hésitant pas à refuser des dessins quand il estimait qu’ils pouvaient nuire au Parti communiste. Son œuvre : les transformations successives de l’Humanité dimanche qui, dans le sillage du congrès d’Argenteuil, puis autour du 22e congrès, contribuèrent à donner à l’hebdomadaire communiste une identité spécifique un peu différente de l’Humanité quotidienne, celle d’un journal traitant des faits de société, accordant une large place au sport, et à la culture, sous toutes ses formes (cinéma, radio, et télévision). Sa fierté : avoir impulsé en 1975 le changement de maquette réalisé sous la direction artistique de Jean-Pierre Jouffroy et mis en place le supplément destiné aux entreprises. Jouffroy, se remémorant l’expérience, parla de « petit printemps moderne ». Il considéra toujours les illustrations (photographies ou dessins) comme des informations à part entière, et fit une large place aux dessinateurs. Il fut un admirateur de Jean Effel et de Georges Wolinski. Il rencontra aussi Pignon et Matta qui réalisèrent des Unes pour le journal. Il avait acquis son goût pour la peinture dès son enfance et son adolescence, grâce à sa mère et à son compagnon Clément-Camus. Représentant son journal à l’étranger, André Carrel fit de nombreux grands voyages en URSS (une dizaine), dans les pays du bloc soviétique, et dans le monde entier, y compris aux États-Unis. Il en ramena des entretiens et des reportages, publiés par l’Humanité dimanche. En 1966, il put se rendre en Égypte, visita le chantier du barrage d’Assouan et parla avec Nasser. En 1973, au Chili, il s’entretint avec Salvador Allende quelques semaines seulement avant son assassinat. En 1975, à Cuba, il fut l’invité de Fidel Castro qui le pressa de questions sur la résistance française.
Après son départ à la retraite, en décembre 1981, il continua à œuvrer au sein de la presse communiste. Resté membre du conseil d’administration de l’Humanité, il fut, en tant que tel, trois fois attaqué par Jean-Marie Le Pen pour diffamation en 1989 et 1990. Il se consacra aussi à la défense de la mémoire de la résistance au sein du Musée de la Résistance nationale, Résistance dont il fut tout au long de sa vie une des figures reconnues. En 1992, il écrivit un livre sur la libération de Paris nourri de son expérience et de documents des archives de Jacques Duclos*. Comme beaucoup de vétérans communistes, il s’essaya aussi à écrire ses mémoires. Il y proposa une analyse de ses combats menés au nom du communisme. « Tout était noir ou blanc », écrit-il à propos du stalinisme (chapitre 11). Sans renier son engagement, il dit regretter son aveuglement, et déplorer ne pas s’être dressé publiquement contre ce qu’il estime rétrospectivement avoir été des drames : le goulag, la brutalité de certains limogeages et remises en cause à l’intérieur du camp socialiste (le printemps de Prague, entre autre). Toujours épicurien et esthète, il continua à apprécier le vin, la bonne chère et les peintures, qui ornaient les murs de son appartement.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article18794, notice CARREL André [HOSCHILLER André, dit] par Annie Burger-Roussenac, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 22 janvier 2017.

Par Annie Burger-Roussenac

André Carrel
André Carrel
Site ville de Paris

ŒUVRE : Avec Georges Fournial, Cuba de A à Z, Éd., 1975. — L’Huma, Messidor, 1989. — Au Cœur de la Libération de Paris, Éd. Sociales, 1994. — Jean Effel. Entretiens avec André Carrel, Éd. du Cercle d’art, 1998. — Mes humanités. Itinéraire d’un homme engagé", Éditions l’oeil d’or, 2011.

SOURCES : Arch. privées André Carrel. — RGASPI, 495/270/232. « biographie ». — Témoignage d’André Carrel, in Francis Crémieux, La Vérité sur la libération de Paris, Belfond, 1971. — André Carrel, Poussières de mémoire, entretiens avec Monique Houssin, manuscrit dactyl. inédit. 2001. — Étienne Fajon, Ma vie s’appelle liberté, Robert Laffont, 1975. — Charles Riondet, Le Comité parisien de la Libération 1943-1945, PUR, 2017. — Entretiens avec André Carrel, avril 2007.

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