Né en 1949 à Biltine (Tchad) ; mathématicien ; homme politique ; ministre ; victime d’une disparition forcée et, sans nul doute, décédé à N’Djamena entre le 3 et le 5 février 2008.

Originaire d’une grande famille du Ouaddaï, Ibni Oumar Mahamat Saleh, connu sous le nom de « Ibni », suit sa scolarité au lycée d’Abéché et fait la terminale au lycée Félix Eboué de N’Djamena. Dans cette période (la fin des années 1960), une part importante des futures élites tchadiennes de sa génération se retrouvent dans ce lycée. Brillant en mathématiques, Ibni arrive en France en octobre 1971. Il s’installe à Orléans où il soutiendra sa thèse de doctorat en mathématiques en septembre 1983. Il intègre alors le groupe Mahamat Camara, qui est un rassemblement d’intellectuels marxistes au sein du Front national de libération du Tchad (Frolinat). Les amitiés militantes de cette période l’inciteront par la suite à toujours défendre l’unité de son pays et à récuser les clivages nord-sud. En juin 1978, il décide de rejoindre la lutte armée. Les six mois qu’il passe en Libye, où il échappe à la mort dans une embuscade organisée par certains éléments de la « 2ème armée » (l’une des factions du Frolinat) installés en Libye, constituent un moment déterminant dans son refus depuis lors de la voie armée pour accéder au pouvoir. Sa mésaventure illustre aussi l’intensité des luttes factionnelles entre les insurgés installés en Libye qui entendaient contrôler l’insurrection et ceux qui constituent le noyau originel du Frolinat dans le Centre-Est (la « 1ère armée »).
Jusqu’à son retour au Tchad en 1985, Ibni travaille un an en Algérie, puis à l’université de Niamey au Niger. Son retour au Tchad a été longuement négocié avec Hissène Habré : Hassan Djamous, qu’Ibni avait connu au lycée, puis à Paris très brièvement en 1979, s’était porté garant. Enseignant et chef du département de mathématiques de l’Université de N’Djamena (jusqu’à sa disparition en février 2008), il accepte le poste de ministre de l’Élevage et de l’Hydraulique pastorale, puis de l’Enseignement supérieur (mars 1989) et enfin du Plan et de la Coopération internationale (octobre 1989). Cette participation au régime de Habré soulève de nombreuses questions chez ses amis politiques du Frolinat, même si un refus eût été lourd de conséquences.
À l’arrivée d’Idriss Déby Itno au pouvoir en décembre 1990, Ibni – après une petite période d’incertitude sur son statut - est nommé recteur de l’Université de N’Djamena. Très vite, il reprend des fonctions ministérielles, notamment au Plan et à la Coopération internationale. La création du Parti pour les libertés et le développement (PLD) en septembre 1993 correspond bien à l’ambiguïté de cette période. D’un côté, le PLD se voit comme un parti de cadres qui s’inscrit dans la majorité présidentielle d’alors. De l’autre, les responsables du parti n’hésitent pas à critiquer le fonctionnement du régime et ses multiples abus. Pourtant, le PLD soutient en 1996 la candidature d’Idriss Déby à l’élection présidentielle et participe aux élections parlementaires en 1997, où il obtient trois députés, vite absorbés dans le parti présidentiel, le Mouvement patriotique du salut (MPS).
« Le choix de la raison » montre alors ses limites. Si Ibni rompt avec Idriss Déby dans un climat délétère marqué par une surveillance rapprochée et la défection de cadres du PLD après des années d’opposition plus ou moins feutrée, il refuse de s’engager sur la voie armée. Sa candidature à l’élection présidentielle de 2001 aiguise encore l’affrontement politique. Son score dérisoire, 2.7% des voix, rappelle que la fraude a été tellement importante qu’Idriss Déby, pour faire taire les critiques, confirme faire son dernier mandat et préparer la transition vers un nouveau régime… Deux ans plus tard, le congrès du MPS engage le processus de changement constitutionnel – supprimant la limitation du nombre de mandats. La modification de la constitution qui permettra à Idriss Déby de se représenter pour de nouveaux mandats est l’un des principaux facteurs de la crise politique et militaire de 2005 à 2009.
Dans cette période, Ibni va travailler à la création de la Coordination des partis politiques pour la défense de la Constitution (CPDC), une coalition qui a une stature nationale et dont il devient le porte-parole. La politique de boycott est d’autant plus incertaine que le pouvoir en place est soutenu à bout de bras par une puissance (la France) qui scelle le statu quo. L’accord d’août 2007 entre le MPS et la CPDC divise profondément cette dernière, dont certains partis sont économiquement asphyxiés. Conclu grâce à une médiation de l’Union européenne (et le soutien de Paris), l’accord porte sur les conditions des prochaines élections prévues en 2011. Ibni accepte de le signer pour conserver l’unité de cette alliance. Ses réticences sur la mise en œuvre de l’accord sont fondées : il doute de la volonté d’Idriss Déby de dépolitiser et démilitariser l’administration dans les régions et d’aller aux élections en acceptant une possible alternance.
Le 3 février 2008, au soir d’une attaque de l’opposition armée sur N’Djamena qui a échoué, il est arrêté par des éléments de la garde personnelle du président Déby et ne réapparaîtra plus. De nombreuses sources accréditent le scénario de sa mort sous les coups de ses geôliers dans les premières heures de son arrestation. Une première commission d’enquête remettra un rapport surprenant par sa franchise établissant que Ibni et les deux autres opposants arrêtés avec lui (Lol Mahamat Choua et Ngarledji Yorongar qui ont, eux, été relâchés) avaient été arrêtés par les forces gouvernementales. Toutes les tentatives d’enquête suivantes tourneront court. Le gouvernement français impliqué indirectement dans ces événements (Ibni a été arrêté par des éléments de la garde personnelle du Président alors sous l’autorité d’un membre de la DGSE) ne fera pas de pression conséquente pour obtenir la condamnation des coupables. Malgré les liens d’Ibni avec l’Internationale socialiste et le Parti socialiste français, aucune initiative nouvelle ne sera prise sous la présidence de François Hollande : au contraire, un soutien plus grand sera accordé au régime tchadien, après, il est vrai, une hésitation initiale.
La disparition d’une des personnalités les plus respectées de la scène politique, au-delà des clivages ethno-régionaux, a considérablement affaibli la possibilité d’un renouveau démocratique. L’absence de réactions régionales et internationales à sa disparition illustre aussi la transformation du rôle géopolitique du Tchad dans cette période : opposition au Soudan islamiste avant même la guerre globale contre le terrorisme.

Sources :
Guy Labertit, Ibni (1949-2008) une vie politique assassinée au Tchad, Paris, Editions Le Gri-Gri, 2013.
Rapport de la Commission d’Enquête sur les événements survenus en République du Tchad du 28 janvier au 8 février 2008 et leurs conséquences, N’Djamena, septembre 2008.

Roland Marchal

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