CARLIER Eva, Henriette [née NEUMANN Eva, Sélina, Stéphanie]. Pseudonyme : CARTIER Henri. Pseudonyme à l’ELI : MEUNIER [version DBK]

Par René Lemarquis, Claude Pennetier

Née le 26 juin 1902 à Steglitz (Allemagne) ; militante communiste allemande, puis française ; élève de l’École léniniste internationale (1927-1930), membre du comité central du PCF, responsable du secteur « femmes » (1931), puis de la commission coloniale ; exclue du PCF vers 1949.

Eva Carlier, photographie de sa fiche de police pendant l’Occupation
Eva Carlier, photographie de sa fiche de police pendant l’Occupation

Eva Neumann naquit dans une famille très aisée comprenant des bourgmestres, des directeurs d’usines, de lycées. Son nom, son origine, comme son itinéraire font penser à Heinz Neumann, né le 6 juillet 1902 à Berlin, représentant du KPD en URSS, arrêté le 27 avril 1937 et exécuté en URSS. Cependant les dates de naissance rapprochées de douze jours, excluent qu’ils soient frère et sœur.

Son père, mort en 1920, était un politicien réactionnaire, rédacteur en chef de journaux nationalistes. Sa mère, sans profession jusqu’à l’âge de quarante-trois ans, devint ensuite lingère et comptable. En lutte contre le conservatisme, elle eut une scolarité très agitée et fut chassée des lycées de Berlin (en 1920 pour participation au mouvement contre le putsch de Kapp), de Stettin et de Cologne, deux mois avant son baccalauréat, en 1921. Elle rompit alors avec sa famille la même année, ayant adhéré à la Jeunesse communiste et au Parti communiste (KPD) de Cologne. Elle fut membre du bureau régional de Rhénanie de la JC.

Elle travailla quelque temps dans une usine métallurgique de Cologne et, en avril 1921, le KPD l’appela à Berlin dans l’appareil central du parti où, secrétaire de Clara Zetkin, elle fut affectée à un « travail spécial » section d’information. En fait, on lui demanda d’adhérer à « un autre parti » pour un travail de désagrégation (selon son autobiographie du 6 janvier 1932). Elle y resta jusqu’en 1923, étant secrétaire de section et membre du bureau de district de la région Berlin-Brandebourg. Elle était alors d’accord avec la majorité brandlérienne du KPD ; les événements d’octobre 1923 l’en détachèrent mais, affirmait-elle, c’est à Moscou (elle y était en 1927-1930) qu’elle comprit vraiment « les dangers du luxembourgisme ».

Eva Neumann fut envoyée en France, sans doute sur ordre du Komintern, en avril 1923, et demanda à y rester. Travaillant d’abord dans une pelleterie (60 à 90 F par semaine), elle fut intégrée en octobre dans l’appareil central du PC français. Elle fit des tournées dans le Nord, intervint sur les questions de la révolution allemande et fut instructrice dans la région parisienne pour la création de cellules d’usines. En 1923-1924, elle était à la commission syndicale centrale du parti. Malade, elle fit ensuite des traductions pour l’organisation, fut envoyée en mai 1924 à Marseille, puis dans la région lyonnaise, où elle participa au secrétariat jusqu’au printemps 1925. À Marseille, elle contracta, pour acquérir la nationalité française, un mariage « blanc » avec le militant Aimé Carlier, mariage qui devint effectif car elle eut un enfant le 20 octobre 1924 (qu’elle reconnut à Paris, en tant qu’Eva Neumann, le 13 septembre 1933 selon Philippe Robrieux). Dans une lettre du 5 novembre 1930, elle précisait qu’elle avait rompu avec son mari « parce qu’il ne veut plus militer ». Mais « à cause de l’enfant, je le vois une ou deux fois par mois ».

Son activité essentielle, à partir de 1925, fut consacrée à la main-d’œuvre étrangère (MOE) dont elle fut une des responsables en 1925-1926, puis la secrétaire de janvier à novembre 1927. Elle s’était fait embaucher chez Renault : membre de la cellule de l’usine, elle était par ailleurs au bureau et au comité régional de Paris et de Lille (en 1926) et fut élue au comité central du PC au titre de responsable de la MOE. Elle avait un bureau et une permanence au siège de l’Humanité. En juin 1926, elle signa au nom du comité central une circulaire adressée aux secrétaires de régions et de rayons à propos du 2e anniversaire de l’assassinat de Mattéotti. Lors de la conférence de la Région parisienne, elle se heurta à la majorité du bureau, qui l’accusait d’opportunisme.

De novembre 1927 à octobre 1930, Henriette Carlier fut stagiaire à l’École léniniste internationale de Moscou. Elle appartenait au deuxième contingent, prévu pour une durée de trois ans, et qui comprenait quatre militants : Monnereau, Sylvan Péronnet, Henriette Carlier et Servet. Un rapport sans date, écrit par un non-francophone, était nuancé : « Activité et intérêt bonne. Elle a travaillé dans les organisations auxiliaires et est « partorg » (organisatrice du parti). Elle a bien accompli ses tâches. Elle a des capacités d’organisation. Son niveau politique et social est bon. Elle sait s’orienter dans les questions politiques, de l’URSS et est capable de faire un travail indépendant. Elle a une attitude fausse dans les questions intérieures du cercle de l’école. Elle a pris une part active au travail fractionnel. Elle a fait seulement les derniers temps une auto-critique suffisante de ses fautes. Elle a pris suffisamment part à la propagande internationale. La discipline et son attitude envers les camarades sont bonnes. » Selon un rapport du 18 mai 1930 signé Tchoboume : « Elle est arrivée à l’école avec une instruction supérieure. Première année à cause de la maladie, la fréquentation des conférences est très irrégulière. Aussi sa [son] activité était insuffisante. Après sa participation s’est complètement améliorée. L’activité est bonne, elle pourrait être plus active. Les interventions bonnes aussi, les rapports sont toujours bien élaborés. Elle a des grandes capacités d’élaborer les matériaux et de faire sortir les points principaux et de lier les questions théoriques avec la politique actuelle. Elle sera bonne pour le travail d’agit-prop. » Elle avait fait un rapport sur la main-d’œuvre étrangère en France et un autre sur la situation du parti français ; elle avait pris une position juste et ferme contre la déviation de droite dans le groupe [français]. On la laissa retourner en « vacances » en France de mai à septembre 1929, sans doute pour raison de famille, mais cela fut présenté par elle comme « un travail pratique » : elle travailla en effet comme perceuse (chez Renault), soudeuse et câbleuse, et milita à l’organisation de la région parisienne. Elle fut arrêtée dans l’usine Renault à l’occasion du 1er août. Elle était la compagne de Raymond Neveu, dit Georges Leduc, qu’elle avait connu à Moscou, au Ve congrès du Profintern (1930). Havez put écrire à son départ : « A été occupée au secrétariat technique du PC. Actuellement responsable de la section centrale féminine. Camarade très sérieuse et une très bonne militante. Son séjour à Moscou lui a donné beaucoup. Je pense que la camarade Carlier sera une bonne dirigeante dans l’appareil central du parti. » Le 4 novembre 1930, après son retour en France, à Boulogne-sur-Seine, elle rédigea une autobiographie d’institutions, une des premières rédigée en France. Dans une autre autobiographie du 6 janvier 1932 (elle habitait alors avec Neveu, passage du Sud dans le XIXe arrondissement), elle déclara en évoquant sa formation allemande : je dois reconnaître que seulement les études faites à Moscou m’ont permis de comprendre plus profondément les dangers du luxembourgisme. »

Non réélue au comité central lors du congrès de Saint-Denis de 1929 (elle était alors à Moscou), elle fut affectée d’octobre à juin 1931 au secrétariat du comité central du Parti, puis devint responsable du secteur « femmes » du comité central. Elle entra ensuite en octobre-décembre 1931 à la section coloniale où elle travailla avec André Ferrat et donna des articles pour la rubrique coloniale de l’Humanité sous le pseudonyme d’Henri Cartier, longtemps considéré comme un « spécialiste communiste de la politique coloniale ». Dans une lettre du 27 décembre 1932 adressée à la commission des cadres, « Henriette » se plaignait de l’exiguïté des locaux de la commission des cadres (un seul bureau) et en soulignait les conséquences pour le travail de « conspiration » : « Lorsqu’il y avait à la section coloniale des flics et des escrocs, elle disposait de deux grands bureaux. Maintenant où nous voulons faire un boulot sérieux, nous sommes parqués à 4-5 dans un petit bureau. Non seulement il est impossible d’y faire un travail quelconque sérieux d’étude ou de rédaction, mais il s’avère avant tout impossible d’y observer les plus élémentaires règles de conspiration. Forcément chacun est au courant de tout le travail des autres. Et comme chacun des camarades de la section reçoit des camarades du dehors, avec lesquels il faut causer sur des choses ne regardant pas l’ensemble de l’appareil de la section, notre travail ne revêt pas toujours le caractère conspiratif nécessaire. » Elle collabora, sous le nom d’Henri Cartier, aux Cahiers du bolchevisme en 1932-1933 (voir quelques titres dans la rubrique œuvre) et publia une brochure. Elle demanda à cette époque un congé non payé pour raisons de santé. Elle aurait encore été active dans le mouvement des femmes en 1935, puis on perd sa trace pendant quelques années.

Son compagnon fut interné en novembre 1942 au camp de Bossuet en Oranie. Elle était avec lui à Alger après sa libération et participa à la direction communiste mise en place par André Marty. Selon René Gallissot le couple revint en France métropolitaine vers 1949.

Cependant son nom réapparaît lors de l’instruction de l’affaire Marty. Celui-ci est accusé d’être resté en relation avec elle après son exclusion par la CCCP vers 1949-1950 et de l’avoir aidée financièrement : « Ta femme est allée chez elle à Chaville », « tu lui as suggéré d’adresser une requête à l’Ambassade soviétique ». Elle était accusée de « collaboration avec les Allemands » (Léon Mauvais), plus précisément d’avoir donné des cours de français à des Allemands (à des membres de la Gestapo, dit Mauvais). Pour sa défense Marty déclara à la commission d’enquête, le 31 octobre 1952 : « cette femme [...] vous l’avez vue au BP avant la guerre ; elle était spécialiste des questions coloniales. C’est là-dessus qu’à l’époque, je n’y reviens pas, on l’a proposée pour » l’Humanité. À la Libération, il l’avait pressentie pour le secrétariat de la Liberté d’Alger. Il lui gardait une grande estime et semblait ne pas croire aux accusations de collaboration portées contre elle. C’est pourquoi il l’avait aidée financièrement dans un moment où elle était en grande détresse.

On ignore son devenir après cet épisode. Elle semble avoir été séparée de Raymond Neveu qui se maria en 1961 à Marseille..

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article18707, notice CARLIER Eva, Henriette [née NEUMANN Eva, Sélina, Stéphanie]. Pseudonyme : CARTIER Henri. Pseudonyme à l'ELI : MEUNIER [version DBK] par René Lemarquis, Claude Pennetier, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 1er juillet 2017.

Par René Lemarquis, Claude Pennetier

Eva Carlier, photographie de sa fiche de police pendant l’Occupation
Eva Carlier, photographie de sa fiche de police pendant l’Occupation

ŒUVRE : Sous le nom d’Henri Cartier : Comment la France « civilise ses colonies », brochure, Paris, 1932, 96 p. — « Politique coloniale de la "gauche " », Cahiers du bolchevisme, n° 4, 15 février 1933. — « La guerre au Maroc », Cahiers du bolchevisme, n° 19, 1er octobre 1934.

SOURCES : RGASPI, Moscou, autobiographie du 6 janvier 1932 (notée par Mikhaïl Panteleiev) dans 495 270 8598 ; 517 1 998. — Arch. Nat. F7/13090, 13092. — Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, M6/10804-805. — Bibliothèque marxiste de Paris, microfilms n° 95, 100, 157, 212, 230. — Arch. comité national, dossier affaire Marty, interrogatoire du 31 octobre 1952. — L’Humanité, 17 juin 1928. — Philippe Robrieux, Histoire intérieure du Parti communiste, t. 1, p. 441 et 445 ; t. 4, p. 123-124. — Notes d’A. Olivesi et de J. Girault.

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