LOUKI Pierre [VARENNE Pierre, dit]

Par Julien Lucchini

Né le 25 juillet 1920 à Brienon-sur-Armançon (Yonne), mort le 21 décembre 2006 à Montreuil (Seine-Saint-Denis) ; horloger, puis acteur, chanteur « Rive-Gauche » ; résistant FTPF, combattant de la Libération.

Le père de Pierre Varenne, Georges Varenne, était instituteur, militant communiste et syndicaliste. Sa mère, Lucienne Gallimard, était également institutrice. Le couple s’était marié le 20 septembre 1919 à Brienon-sur-Armançon. Seul Pierre Varenne naquit de cette union. En 1923, alors qu’il venait de fêter ses trois ans, sa mère mourut brutalement dans un accident de la route, ce dont Pierre Varenne ne se remit jamais totalement. Veuf, son père épousa en secondes noces une employée des postes, Cécile Rimbault, le 11 septembre 1924 à Saint-Fargeau (Yonne). Le couple eut deux filles, demi-sœurs de Pierre Varenne : Suzette (née en 1926) et Monique (1930-2015). Pierre Varenne fut très proche de la nouvelle épouse de son père et la considéra très vite comme sa mère.

Écolier, il fréquenta la classe de son père, adepte de la méthode Celestin Freinet, à Irancy (Yonne). Les instituteurs français qui appliquaient cette méthode recevaient régulièrement La Gerbe, coorevue d’enfants (à ne pas confondre avec le journal collaborationniste de la Seconde Guerre mondiale), qui publiait de courts écrits d’enfants âgés de 7 à 14 ans. Pierre Varenne y donna quelques textes qui furent insérés. Dans le même temps, il s’initia à la musique, encouragé par le père de sa belle-mère, musicien de bal, qui lui donna ses premières leçons de violon. Sportif accompli, Pierre Varenne pratiqua adolescent la course de demi-fond et était sociétaire du club La Sentinelle de Brienon-sur-Armançon. Il conserva toute sa vie cet amour du sport et de l’entretien de sa santé physique.

À la sortie de l’école, Pierre Varenne entra comme interne à l’École nationale d’horlogerie de Besançon (Doubs), aujourd’hui lycée Jules-Haag. Après son diplôme, il fut embauché chez Lip où il débuta sa carrière professionnelle mais, en juin 1940, fut surpris par l’Exode. Après avoir tenté, sans succès, de rejoindre Issoudun (Indre) en compagnie d’un ami motard, Pierre Varenne prit finalement le chemin de l’Yonne et rejoignit sa belle-mère et ses sœurs à Brienon-sur-Armançon. Son père, qui avait participé aux combats, fut bientôt démobilisé et rentra à son tour. Mais en décembre 1940, en raison de ses activités politiques et syndicales, il fut révoqué de son poste d’instituteur par le préfet Bourgeois, dans le contexte de la répression vichyste. Il se fit alors embaucher comme courtier en assurance-vie et obtint pour son fils un emploi auprès d’un horloger de Migennes (Yonne).

Comme il s’en confia ultérieurement, Pierre Varenne traversa dans une certaine insouciance juvénile les débuts de l’occupation allemande. Néanmoins, il fut le témoin accidentel, à certaines occasions, des activités résistantes de son père et, devant la répression allemande qui touchait des connaissances de la famille, se forgea une certaine conscience de la gravité des événements. Le 23 juin 1941, lendemain du déclenchement des hostilités entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique, Pierre Varenne apprit l’arrestation de son père puis, peu de temps plus tard, son transfert en convoi vers l’Europe de l’Est. Un ami de la famille, Jules Brugot, fut exécuté par les Allemands, ce qui marqua profondément Pierre Varenne. Il fit alors part à son oncle, André Varenne, résistant, de son désir de rejoindre la lutte armée. Selon le récit que Pierre Varenne fit de la période dans ses mémoires, son oncle avait ralenti cet engagement, de peur que la famille ne soit meurtrie à nouveau.

Bientôt réquisitionné au titre du Service du travail obligatoire (STO), Pierre Varenne se refusa à partir travailler en Allemagne, et devint réfractaire. Il fut alors caché chez un fabriquant de semelle, à Brienon-sur-Armançon, où il resta un certain temps. Après le débarquement des troupes alliées en Normandie, le 6 juin 1944, son oncle lui demanda de le rejoindre à Saint-Aubin-Château-Neuf (Yonne), où il prit le maquis dans un groupe de francs-tireurs et partisans français (FTPF). Il monta ensuite au maquis des Ormes (Yonne), sous le commandement des son oncle, en août 1944. Il participa alors aux combats de libération du département.

Après que les troupes allemandes eurent quitté l’Yonne, Pierre Varenne s’engagea dans le premier régiment des volontaires du département et servit dans la première armée du général De Lattre de Tassigny. À l’hiver 1944-1945, il participa à la campagne des Vosges, puis fut reversé dans l’armée de l’Air, en raison de sa spécialisation professionnelle, à Luxeuil-les-Bains (Haute-Saône). Pierre Varenne avait lié connaissance, durant la guerre, avec Odette Lacour, de sept ans sa cadette. Le 21 janvier 1945, vraisemblablement au cour d’une permission, il l’épousa. Un fils unique, Georges, naquit de cette union le 1er mai suivant. Pierre Varenne, alors en garnison près de Cologne (Allemagne), fut finalement démobilisé en mars 1946, et rejoignit femme et enfant.

À son retour à la vie civile, il eut la douleur d’apprendre la confirmation du décès de son père, déporté à Auschwitz. Jamais Pierre Varenne ne se remit de ce nouveau drame, comme il s’en confia souvent. Il reprit la boutique de son ancien patron, à Brienon-sur-Armançon, où il exerça à son compte son métier d’horloger. Dans le même temps, il se prit d’intérêt pour là comédie, intégra une troupe de théâtre amateurs, et écrivit une opérette intitulée De Laroche à Brienon, qui fut un succès local. Pierre Varenne, enthousiaste, suivit ensuite un stage de perfectionnement à Dijon (Côte-d’Or) puis un stage national à Marly-le-Roi (Seine-et-Oise, Yvelines). En 1950, par ce qu’il qualifia plus tard d’« inconséquence absolue », il décida de quitter l’Yonne et de tenter sa chance à Paris. Il s’installa alors rue Gassendi (XIVe arr.) où il ouvrit une nouvelle boutique d’horlogerie. Toutefois, il n’abandonna pas ses ambitions artistiques, et s’inscrivit aux cours de l’Éducation par le jeu dramatique (EPJD), qui étaient dispensés au Théâtre de Poche, boulevard du Montparnasse. Pierre Varenne y fut le condisciple de Philippe Noiret, et y suivit les enseignements de Roger Blin, avec qui il se lia, et qui lui offrit, en 1953, le rôle de Lucky dans sa mise en scène d’En attendant Godot.

Lucien Raimbourg, qui avait lui aussi fréquenté l’EPJD, le présenta peu de temps après au compositeur Jacques Lancôme. Il résultat de cette rencontre la mise en musique de La môme aux boutons, que Pierre Varenne avait écrit auparavant et qui, avec l’interprétation de Lucette Raillat, rencontra un certain succès. La carrière musicale de Pierre Varenne débuta alors. Vers 1960, il abandonna son métier d’horloger pour se consacrer à son art, fut embauché au cabaret de Cora Vaucaire, « La Tomate », puis signa son premier contrat chez Vogue. Pierre Varenne prit à cette époque le nom de scène de Pierre Louki, sous lequel il fut désormais connu. En 1962, Georges Brassens fit appel à lui pour l’accompagner dans sa tournée et assurer sa première partie. Les deux chanteurs se lièrent alors d’amitiés et, jusqu’au décès de Brassens, ils restèrent très proches. Seule ombre au tableau dans une amitié de près de vingt années, la chanson Les deux oncles, que Georges Brassens sortit en 1964, jeta un froid momentané sur leur relation. Pierre Louki, dont le père était mort en déportation, vécut en effet très mal la manière dont Brassens renvoyait dos à dos résistants et collaborateurs, et lui répondit en chanson, dans Mes deux voisins.

La carrière musicale de Pierre Louki fut sans nul doute plus discrète que celle de son ami. Néanmoins, avec quelque 400 chansons à son actif, il compta parmi les auteurs les plus prolixes de sa génération, et fut interprété par certains des plus grands noms de la chanson, parmi lesquels Juliette Gréco, Isabelle Aubret, Jean Ferrat, Catherine Sauvage ou encore Francesca Solleville. Si d’aucuns firent souvent allusion au fait que Pierre Louki était demeuré dans l’ombre de Georges Brassens*, d’autres eurent un regard plus poétique sur la complémentarité des deux artistes, comme André Tillieu qui déclara : « Brassens c’est l’arbre, Louki, l’oiseau perché dedans. » Dans une préface que Brassens rédigea pour l’un des livres de son ami, en 1976, il affirma d’ailleurs : « Je nourris pour Pierre Louki une admiration qui ne cesse de croître au fil des ans. »

Pierre Louki ne fut jamais membre d’aucun parti. Élevé dans une famille communiste, témoin de la résistance FTP et parti prenante de la chanson française « Rive-Gauche », il fut néanmoins un compagnon de route des cercles militants progressistes. Marqué dans sa jeunesse par la guerre d’Espagne, il mit plus tard son talent et sa notoriété au service de l’anti-franquisme, que ce soit dans sa chanson Je n’irai pas en Espagne ou dans celle qu’il consacra à José Costa, condamné à mort par Franco, avec qui il avait noué des liens d’amitié. Chroniqueur discret mais lucide, Pierre Louki chanta aussi bien les faits de société comme le chômage (La rivière est en chômage) que les espérances sociales (De ce moi de mai [1968]) et les nouveaux engagements tels que l’écologie (Les sardines).

Pierre Louki n’avait pas rompu avec le théâtre et demeurait proche de Roger Blin. En 1971, celui-ci décida de mettre en scène la première pièce écrite par Louki, avec Michel Piccoli dans un des principaux rôles. La pièce fut un échec et, devant les critiques cinglantes parues dans la presse, Michel Piccoli se fit un défenseur acharné de l’auteur. Pierre Louki continua de travailler pour le théâtre, écrivit des sketchs, notamment pour Jacques Villeret, et publia de nombreux livres destinés à l’édition jeunesse. Dans ses dernières années, il publia un livre de souvenirs sur Brassens ainsi que ses mémoires. Depuis les années 1980, Pierre Louki avait écrit de nombreuses pièces dramatiques, régulièrement programmées sur France culture, ce qui lui permit de vivre dans un certain confort.

Installé à Montreuil, Pierre Louki eut la douleur de perdre sa femme en 2003. Trois ans plus tard, il mourut à son tour, à son domicile. Ses obsèques, organisées à Brienon-sur-Armançon le 27 décembre, furent le théâtre d’une aubade à sa mémoire, que ses amis musiciens jouèrent au cimetière en son hommage, faisant fi de l’interdiction rigoureuse de ce type de manifestation.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article186772, notice LOUKI Pierre [VARENNE Pierre, dit] par Julien Lucchini, version mise en ligne le 12 novembre 2016, dernière modification le 23 janvier 2019.

Par Julien Lucchini

Pierre et Odette Varenne
Pierre et Odette Varenne

ŒUVRE : Avec Brassens. Récit, Saint-Cyr-sur-Loire, Christian Pirot éditeur, 1999. — Quelques confidences. Récit, Saint-Cyr-sur-Loire, Christian Pirot éditeur, 2006. — Outre ces deux ouvrages, on retiendra ses nombreux livres pour enfants, parmi lesquels Annie dans la valise (1989), Le parapluie de M. Émile (1993), Le petit cheval (1999), etc., ainsi que ses écrits pour le théâtre, comme Allo ! C’est toi Pierrot ? (1971), C’est pas mon frère (1975), ou La guerre aux asperges (1990).

SOURCES : Pierre Louki, Quelques confidences, Christian Pirot éditeur, 2006. — La Dionyversité, journal de l’Université populaire de Saint-Denis, « Pierre Louki, la résistance marginale », 5 octobre 2014. — Renseignements communiqués par son neveu, Michel Cordillot. — Notes de Claude Pennetier.

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