Né le 23 Juillet 1930 à Paris, mort le 29 juillet 2006 à Nice (Alpes-Maritimes) ; agrégé d’histoire, enseignant au lycée Pothier d’Orléans, puis dans les universités de Caen, Lille et Lyon, et enfin à l’École pratique des Hautes Etudes (devenue l’EHESS en 1975) de 1966 à 1997 ; intellectuel engagé contre la guerre d’Algérie et la torture, contere la guerre du Vietnam, principal dénonciateur du négationnisme, en lutte contre toutes les formes d’utilisation abusives de l’histoire ; un des artisans du renouveau des études grecques en France.

Pierre Vidal-Naquet est issu d’une longue lignée de bourgeois et d’intellectuels juifs originaire du Comtat Venaissin. Il est le fils de Lucien Vidal-Naquet (1899-1944) et de Marguerite Valabrègue (1907-1944). Son père juriste, lui même fils d’avocat, fut membre du cabinet juridique de René Viviani puis d’Alexandre Millerand. C’est dire que le jeune Pierre fut élevé dans une atmosphère laïque et républicaine qui influença profondément ses idées et ses comportements. Dans ses mémoires il a décrit la vie quotidienne et l’ouverture d’esprit qui régnait dans cette famille bourgeoise juive libérale très marquée par le souvenir de l’affaire Dreyfus, mais qui avait distendu ses liens avec la pratique religieuse. La foi en la France et en son rôle historique et culturel constituait le ciment d’une société qui privilégiait la culture. Pierre Vidal-Naquet reçut une éducation littéraire, artistique et musicale. Il relate dans ses mémoires combien la famille élargie des tantes, oncles, cousins et cousines contribua à développer sa curiosité et son ouverture au monde. Suivant des études dans une école privée à Paris puis au lycée Périer de Marseille il affirma très vite sa sensibilité littéraire et son goût de la poésie qui lui permirent tout au long de sa vie de citer par cœur des centaines de vers du patrimoine classique tout autant que de la poésie contemporaine. Cette inclination ne l’empêchait pas d’être attentif au climat politique qui pesait sur la France et l’Europe, et son père, Lucien, joua un rôle considérable dans l’éveil de sa conscience politique.
La victoire allemande de 1940, la mise en place du régime de Vichy allaient bouleverser le cadre idyllique d’une vie aussi protégée. Surprise en Bretagne en juin 40, la maisonnée Vidal-Naquet se réfugia à Marseille dans une propriété de famille. Lucien Vidal-Naquet fut bientôt interdit d’exercer son métier d’avocat (12 mai 1942), ce qui ne le dissuada pas de continuer son activité dans la Résistance, commencée dès la fin1940. Ces années marseillaises comptèrent beaucoup dans la vie de Pierre Vidal-Naquet, elles furent sans aucun doute le creuset de sa personnalité.
L’enfant qu’il était encore fut confronté aux réalités de la défaite, aux difficultés qui pèsent sur la famille, à l’antisémitisme orchestré par la propagande du régime dont il fit pour la première fois l’amère expérience. Mais Marseille n’était pas une occasion de repli sur soi, la situation favorisa la cohésion familiale et la prise de conscience des enjeux politiques qui pesaient sur les français, et particulièrement ceux qui, comme les Vidal-Naquet, étaient foncièrement hostiles à Pétain. Lucien joua un rôle affirmé dans la Résistance marseillaise et Pierre fut parfois admis à transporter des numéros clandestins des Cahiers du Témoignage chrétien. Pierre Vidal-Naquet décrit aussi avec attention le désir de son père d’écrire une histoire de la famille, manière élégante d’affirmer la judéité et la passion pour la France de sa lignée. Marseille fut donc pour lui l’occasion d’un éveil précoce de la conscience et de l’engagement politique au contact de la vie au lycée et d’un groupe d’amis qui restèrent, comme Robert Bonnaud, des compagnons de réflexion et d’engagement durant toute sa vie.
La période marseillaise, malgré ses contingences, fut un moment exceptionnel dans la formation du jeune homme, éclairé parfois de rencontres exceptionnelles comme celle de Pierre Emmanuel. Mais la pression montait, les arrestations se multipliaient jusqu’au fatidique 15 mai 1944 où la Gestapo, sans doute prévenue par une employée de l’organisation Todt (qui avait réquisitionné une partie de la maison où s’était réfugiée la famille Vidal-Naquet), vint arrêter Lucien et Margot Vidal-Naquet. Aussitôt les amis et les proches se mobilisèrent pour sauver les quatre enfants du couple. Margot confia le tout jeune Claude à ses voisins, Pierre et sa sœur Aline furent interceptés sur le chemin du retour du lycée et placés en lieu sûr. François lui rentra au domicile parental ; il vit la voiture des Allemands, malgré cela il entra dans la maison et se trouva piégé. Au moment du départ il réussit à s’échapper par une porte qui donnait sur le jardin.
Pierre Vidal-Naquet a raconté en détail cette tragédie qui allait peser sur son adolescence et le reste de sa vie. Ses parents envoyés à Drancy, puis déportés à Auschwitz n’en revinrent pas, mais grâce à des solidarités diverses les enfants furent sauvés. Recueillis par leurs proches, ils purent, malgré le traumatisme, continuer leurs études et vivre les divers épisodes de la Libération à Saint Agrève en Ardèche, puis à Dieulefit dans la Drôme, où la présence de nombreux protestants facilitait les choses : c’est là que Pierre attrapa, comme il le dit, « le virus de la politique ».
Pierre Vidal-Naquet a nommé cette période dans le premier tome de ses mémoires « la brisure et l’attente ». Rescapé à la fin de la guerre, revenu à Paris continuer ses études au lycée Carnot, il tenta de concilier la tragédie avec ses aspirations et ses doutes. Le titre du premier volume reflète parfaitement sa situation psychologique. « La brisure » qualifie bien sûr cette rupture insupportable entre la vie familiale d’avant le 15 mai 1944 et sa situation d’orphelin, même protégé par une famille aimante ; l’« attente », cette espérance de retrouvailles que l’ignorance de ce qui s’était passé après Drancy pouvait autoriser. Sa tante Marthe et ses proches avaient compris très vite qu’il n’y aurait pas de retour, mais pour lui l’attente était une manière de penser le présent, de faire face à la douleur inconsolable de l’absence : en 1945 cependant le doute n’était plus possible.
La lecture de L’étrange défaite de Marc Bloch et la découverte à Marseille en 1945 du journal de Lucien Vidal-Naquet contribuèrent à donner une direction précise à ses ambitions intellectuelles, et à révéler sa vocation d’historien qui s’affirma dans les khâgnes des lycées Henri-IV et de Marseille. Le parcours universitaire de Pierre Vidal-Naquet fut marqué par l’échec à l’École Normale Supérieure qui fut difficile à surmonter mais le mena à la rencontre d’Henri I. Marrou, grande figure résistante et historien de l’Antiquité, qui accepta de diriger ce qu’on appelait alors un Diplôme d’études supérieures dédié à la conception platonicienne de l’histoire. François Hartog a bien montré combien ce travail dont Pierre Vidal-Naquet avait eu l’idée portait en germe la définition vidalienne du travail de l’historien, qui visait à reconstituer les mentalités et le cadre conceptuel d’une époque tout en tirant parti d’une analyse serrée des textes. En commençant sa vie de chercheur par Platon, considéré du point de vue de l’histoire et non dans son seul cadre philosophique, Pierre Vidal- Naquet inaugurait en 1953 un chemin complexe, interdisciplinaire avant la lettre, dont il n’allait plus jamais s’éloigner. À l’époque ce mémoire devait être accompagné d’un travail annexe portant sur une autre période de l’histoire ; ce fut la première élection de Jaurès à Carmaux, rédigé sous la direction d’un des maitres de l’histoire économique en France, Ernest Labrousse. Que Geneviève Railhac devenue l’épouse de Pierre Vidal-Naquet en 1952 ait été elle-même une historienne de Jaurès éclaire sans doute, comme il l’a souligné, son « choix de l’histoire »
Là encore ce n’est pas céder à l’illusion biographique que de penser que cet exercice inaugural qui jetait un pont entre histoire ancienne et histoire contemporaine dessine l’œuvre d’une vie et un destin d’historien « en marge ». Cette marginalité était plus qu’assumée, revendiquée. Pour Vidal-Naquet l’histoire est une, elle relève d’une double exigence de conceptualisation et de précision. Elle réclame le respect rigoureux des sources autant que la volonté absolue de les interpréter en refusant autant les pièges du positivisme que ceux des généralisations non fondées. Un fragment d’inscription antique autant qu’un méchant tract imprimé maladroitement sur un papier défraichi sont également importants. Il convient de les déchiffrer, de les restituer, éventuellement de les traduire, mais aussi et surtout, de les mettre en perspective et de les interpréter. Cette approche est comme un impératif catégorique, on la retrouve dans le premier livre publié par Pierre Vidal-Naquet, L’affaire Audin (1958) autant que dans un de ses essais les plus érudits, comme Le Bordereau d’ensemencement dans l’Egypte ptolémaïque (1967). Dans chacun de ses articles, comme dans chacun de ses livres, Vidal-Naquet répond à un sentiment d’urgence et d’évidence. Pour lui l’historien est le seul à pouvoir donner les clefs de l’intelligence du passé. S’il ne protège pas les documents, s’il ne les éclaire pas par toutes les techniques de l’érudition ceux-ci resteront muets, mieux même, dans le cas de conflits anciens ou récents ils sont exposés au double danger de la destruction et de l’oubli.
Devenu brillamment agrégé d’histoire en 1955 Pierre Vidal-Naquet, sur la lancée de son premier travail sur Platon, se spécialisa en histoire grecque. Après un court séjour dans l’enseignement secondaire, il rejoignit, sur la proposition d’André Aymard qui occupa la chaire d’histoire grecque à la Sorbonne, l’université de Caen en 1956. Suspendu pour avoir signé le manifeste des 121 contre la guerre d’Algérie en 1961, il est affecté à l’université de Lille, puis détaché au CNRS en 1964 avant d’être élu en 1966 à la VIe section de l’Ecole pratique des Hautes études (Sciences économiques et sociales) alors dirigée par Fernand Braudel. À cette institution devenue École des Hautes Etudes en Sciences Sociales en 1975, il demeura fidèle jusqu’à sa retraite en 1997. Ce parcours d’enseignant-chercheur et d’intellectuel est marqué par son indéfectible engagement d’historien qu’il entend comme une sorte d’apostolat moral dédié au service de la vérité.
Son premier travail académique était placé sous le signe d’une étude historique et sociologique de Platon, son premier livre ne traite pas d’histoire ancienne mais d’un événement brûlant, l’arrestation puis la disparition en juin 1957 d’un jeune assistant de mathématique à l’Université d’Alger, Maurice Audin, qui, comme un certain nombre de communistes algériens, soutenait la rébellion. Confronté à une résistance toujours plus active et, dans les villes, à l’organisation systématique d’attentats, le gouvernement français avait délégué à l’armée, placée sous l’autorité du général Massu, la responsabilité du maintien de l’ordre à Alger. Les parachutistes quadrillaient la ville, arrêtant et torturant sans distinction des milliers de suspects, et, parmi eux, les militants du parti communiste algérien considérés comme des traitres et organisateurs d’attentats. Après quelques jours d’interrogatoire et de torture, Maurice Audin qui avait été conduit au « centre de triage d’El Biar » fut déclaré évadé à l’occasion d’un transfert. Aussitôt son épouse Josette Audin et ses soutiens tentèrent de savoir ce qu’il était advenu. On leur opposa le procès verbal relatant « l’évasion du détenu Audin ». Bientôt les journaux de gauche s’intéressèrent à l ‘affaire et à sa trame obscure ; Vidal-Naquet fut bien vite au courant. Cela le conduisit à envoyer une lettre au Monde, qui fut publiée le 28 août par le quotidien. Quelques jours plus tard Josette Audin lui écrivit. Il lui proposa alors de s’atteler à la rédaction d’une brochure sur le cas Audin.
Après son accord, il plongea dans un processus qui domina pendant de longues années son engagement d’historien et d’intellectuel. L’affaire Audin publiée en 1958 par Vidal-Naquet avec le soutien et les conseils de l’éditeur Jérôme Lindon est devenue, avec La Question d’Henri Alleg, arrêté dans l’appartement d’Audin transformé en souricière le 12 Juin 1957 et brièvement compagnon de détention de Maurice Audin dans l’immeuble d’El Biar, un des ouvrages de référence sur les tortures organisées par la France durant la guerre d’Algérie. Ce petit livre de 100 pages, exactement, préfacé par Laurent Schwartz, un des plus célèbres mathématiciens français et maître de Maurice Audin, n’est pas un pamphlet. Il se propose d’analyser précisément les conditions d’arrestation et de détention du jeune mathématicien et d’invalider le déroulement des faits tels qu’il était affirmé par les autorités civiles et militaires. En quelques dizaines de pages, documents à l’appui, dans un style distancié et neutre, l’auteur pulvérise le mensonge de l’évasion en démontrant l’incohérence des déclarations de l’armée et des témoignages qu’elle avance. L’ouvrage va jusqu’à donner une carte de la zone où se serait déroulée la prétendue évasion pour mieux en cerner les contradictions.
L’historien, par nature, enquête : c’est la racine même du mot historia. Vidal-Naquet a voulu examiner comme tels tous les documents, assertions, témoignages produits par la hiérarchie militaro-policière. Il a établi avec certitude que le récit de l’évasion, comme le bordereau de l’affaire Dreyfus, était un faux, et que ce faux s’employait à dissimuler l’assassinat d’Audin. Comme l’a bien montré Pauline Schmitt-Pantel, en accord avec Josette Audin, Vidal-Naquet s’est engagé sur la voie, non de la réunion d’une série de témoignages, mais sur celle de la déconstruction d’un faux et il a réussi un sans faute. Il est frappant de considérer les termes qu’il emploie : « Essayons maintenant de nous représenter le déroulement des faits en nous efforçant de recouper au passage tous les jalons solides dégagés par l’enquête, comme aussi d’expliquer toutes les failles de la vision des parachutistes » (L’affaire Audin, 1958 p 82)
Il ne s’agit pas seulement d’établir une succession logique des faits et des comportements, mais aussi d’expliquer ce qui motive les acteurs, eux qui ont imaginé l’évasion comme un moyen absolu de se débarrasser du poids de l’assassinat de Maurice Audin. Ce livre était le produit du travail d’un seul homme (stimulé par un éditeur exigeant comme Jérôme Lindon), son retentissement fut soutenu par le Comité Maurice Audin dont l’action critique fut décisive tout au long des années de la guerre d’Algérie. Les liens qu’il tissa alors avec l’historienne Madeleine Rebérioux, Laurent Schwartz, et quelques autres, restèrent indissolubles.
Quel bilan en tirer ? Toute sa vie Vidal-Naquet tenta d’associer la critique précise des textes et des documents divers avec la reconstitution de ce qui passe dans la tête de leurs rédacteurs et de la société à laquelle ils appartiennent. C’est ce qu’on peut définir chez lui comme la rigueur de l’histoire. La petite brochure écrite en quelques mois d’un travail acharné témoigne à la fois d’un engagement, d’une méthode et d’un style, ce que Jean-Pierre Vernant appelait « l’historien en personne » et qui a donné son titre à l’essai de François Hartog. Si on compare ce premier livre à la longue cohorte de ceux qui l’ont suivi, La torture dans la République, Les crimes de l’armée française, Face à la raison d’État, le style et la méthode sont les mêmes, ils relèvent d’une ascèse du métier d’historien qui fait le propre d’une œuvre.
On ne s’étonnera donc pas de découvrir que les travaux d’histoire grecque de Vidal-Naquet souscrivent aux mêmes impératifs de méthode et de résultats. On pourrait suivre cette voie à la trace dans de nombreux articles et préfaces, tant Vidal-Naquet est plus à l’aise avec des compositions ciblées autour d’un ou plusieurs documents qu’avec des synthèses à quoi sa philosophie de l’histoire, cependant, le portait. Il n’empêche que son Atlas historique ou son Économies et sociétés en Grèce ancienne (écrit avec Michel Austin) restent des outils inégalés. Clisthène l’Athénien, son premier ouvrage d’histoire ancienne, publié en 1964 avec Pierre Lévêque, est une subtile enquête sur la naissance de la démocratie en Grèce ancienne à partir d’un faisceau de documents mal connus. Le chasseur noir, une série d’essais publiée en 1981, porte comme sous-titre : « Formes de pensée et forme de société dans le monde grec » et révèle aussi que l’auteur reste fidèle à cette double approche, considérer l’objet historique à la fois du dedans et du dehors.
Vidal-Naquet s’intéresse avec le même enthousiasme aux faits de société qu’aux structures littéraires. Dans ses études sur la tragédie grecque il combine l’analyse structurale avec son goût sans limite pour la poésie : le « chasseur noir », Philoctète et bien d’autres figures du mythe et de la société sont les cibles d’une curiosité qui ne se limite pas à la Grèce, de l’âge archaïque au monde hellénistique, mais qui regarde vers ses marges. C’était déjà visible dans Le chasseur noir : cela le devient encore plus dans « les Juifs, la mémoire et le présent (1981) qui conjugue sans le moindre complexe des études sur le judaïsme hellénistique avec une histoire du judaïsme contemporain. Chez Vidal-Naquet il n’y a pas d’obstacle à étudier le plus ancien passé comme le présent le plus immédiat. Si l’on considère l’un et l’autre avec la rigueur nécessaire, si l’on distingue bien l’impératif éthique de la mémoire de l’écriture raisonnée de l’histoire, alors on peut voir le métier d’historien comme une aventure de la raison qui prend appui sur la maitrise des sources.
Ces sources, Vidal-Naquet avait appris à les dominer en suivant à l’EPHE les séminaires des meilleurs spécialistes de l’épigraphie comme l’helléniste Louis Robert ou le latiniste Hans-Georg Pflaum. Plus tard il fut le correspondant et l’ami d’Edouard Will, professeur d’histoire grecque à Nancy, l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire économique de la Grèce. Ce fut le même homme qui consentit à lui faire soutenir le doctorat d’État en 1974. Au contact de ses amis de lycée et militants du comité Audin comme Robert Bonnaud et Charles Malamoud, il avait découvert le rôle de l’histoire globale et de la philologie comparée. Il avait ajouté à ces savoirs la réflexion philosophique et sociologique d’un Louis Gernet et la méthode historiographique d’un Arnaldo Momigliano, l’un des plus célèbres érudits du XXe siècle. Il avait tissé des liens étroits avec des hommes qui renouvelaient le lexique de l’Antiquité : Jean-Pierre Vernant avec lequel il s’engagea dans une série de recherches collectives ou Moses Finley, l’historien américain qui avait fui le maccarthysme pour jeter à Cambridge les bases d’une histoire sociale et économique du monde grec. Tous deux avaient été des militants communistes engagés dans la lutte contre le nazisme, mais aussi des intellectuels critiques de la société bureaucratique.
Vidal-Naquet, lecteur de Marx, n’a jamais été communiste, mais il a été impliqué dans la résistance aux guerres coloniales, d’abord en Algérie puis contre la guerre au Vietnam. Il a été un lecteur attentif de la revue dissidente marxiste Socialisme ou Barbarie dirigée par ses amis Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, et il a joué un grand rôle dans la critique de la politique anti-palestinienne d’Israël, même s’il a soutenu la légitimité d’un état juif. Homme d’action, outre le Comité Maurice Audin, il a participé activement au Comité Vietnam National où son ami depuis l’affaire Audin, Laurent Schwartz, jouait à nouveau un rôle décisif. Il s’engagea à l’initiative de Jean-Marie Domenach et de Michel Foucault dans le Groupe d’information sur les prisons (GIP) qui contribua à la réforme du système carcéral.
Vidal-Naquet revendiquait avant tout d’être un militant de l’histoire mais son engagement n’était pas limité à cela. « Spectateur engagé » dans les journées de Mai 1968, il se lança dans la rédaction duJournal de la commune étudiante, qui voulait être plus qu’un recueil de documents un outil de connaissance et de réflexion historique sur les événements. La méthode d’évaluation des sources mise au point durant sa formation d’historien de l’Antiquité fut appliquée avec la même rigueur aux affiches de l’école des Beaux-Arts comme au plus infime des tracts ronéotypés.
Cet engagement dans l’histoire immédiate ne l’empêcha pas de jouer pleinement son rôle dans le champ de l’histoire ancienne. Avec Jean-Paul Brisson le latiniste, et Claude Mossé, la spécialiste de la démocratie athénienne, il participa aux côtés de Jean-Pierre Vernant à la fondation du« Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes » qui fut un des creusets du renouvellement des études anciennes en France. Depuis cette institution qu’il dirigea après Vernant il assura avec Marcel Detienne, Nicole Loraux, Françoise Frontisi, François Lissarrague et bien d’autres encore, le rayonnement de ce qu’on appelé à l’étranger « l’école de Paris ». L’expérience du comité Audin avait contribué à faire de lui un homme d’influence, il l‘est resté en en assumant la formation de dizaines de doctorants et en siégeant en d’innombrables comités universitaires.
Vidal–Naquet avait commencé son travail d’historien de l’Antiquité par un mémoire sur Platon, sa dernière monographie publiée en 2005 fut consacrée à l’Atlantide, thème cher au même philosophe. Ce trajet est celui d’une fidélité à ce qu’on pourrait appeler une « conception dreyfusarde de l’histoire » qui place l’impératif éthique aussi haut que celui de la connaissance, qui privilégie autant le côté face que le revers de l’histoire. Plus que dans d’autres facettes de son œuvre ce sentiment de responsabilité s’incarne dans le long et toujours renouvelé combat contre le négationnisme et le révisionnisme qui fut, à partir des années 1980, au cœur de ce qu’on pourrait appeler son magistère historique. La méthode, on l’a vu, est toujours la même mais elle s’adapte aux circonstances, aux chemins de traverse, aux insinuations qui visent à nier le génocide. L’œuvre reste dans les centaines d’articles et les dizaines de livres qui témoignent des vies multiples et engagées de l’homme qui croyait à l’histoire et qui distribuait à ses étudiants au sortir de son séminaire les exemplaires du Monde qui venaient d’arriver dans le kiosque le plus proche.

Bibliographie établie d’après le site http://www.pierre-vidal-naquet.net/ sur lequel on trouvera textes, hommages et informations sur la vie et l’oeuvre de P. Vidal-Naquet

L’Affaire Audin, Minuit, 1958 et 1989. — La Raison d’État, Minuit, 1962 ; La Découverte, 2002. — Clisthène l’Athénien (avec Pierre Lévêque), Les Belles Lettres, 1964 ; Macula, 1983 et 1992. — Le Bordereau d’ensemencement dans l’Égypte ptolémaïque, Fondation égyptologique Reine-Élisabeth, Bruxelles, 1967. — Journal de la Commune étudiante (avec Alain Schnapp), Le Seuil, 1969 et 1988. — La Torture dans la République, Minuit, 1972 ; Maspero, 1975 ; La Découverte, 1983 ; Minuit, 1998. — Économies et Sociétés en Grèce ancienne (avec Michel Austin), Armand Colin, 1972, 7e éd. 1996. — Mythe et Tragédie en Grèce ancienne (avec Jean-Pierre Vernant), Maspero, 1972 ; rééd. sous le titre Mythe et Tragédie-Un, La Découverte, 1986 et 2005. — Les Crimes de l’armée française, Maspero, 1975 ; La Découverte, 2001. — Du bon usage de la trahison, étude publiée en ouverture de Flavius JOSEPHE, La Guerre des Juifs, Minuit, 1977. — Le Chasseur noir. Formes de pensée et formes de société dans le monde grec, Maspero, 1981 ; La Découverte, 1991, 2005. — Mythe et Tragédie en Grèce ancienne-Deux, avec Jean-Pierre Vernant, 1986 ; 1995 ; La Découverte, 2001. — Les Assassins de la mémoire. « Un Eichmann de papier » et autres essais sur le révisionnisme, La Découverte, 1987 ; Le Seuil, coll. « Points Essais », 1995 ; La Découverte, Paris, 2005. — Atlas historique (sous la direction de), Hachette, 1987 et 1992. — Face à la raison d’État, La Découverte, 1989. — La Démocratie grecque vue d’ailleurs. Essais d’historiographie ancienne et moderne, Flammarion, 1990 et 1996. — Les Juifs, la Mémoire et le Présent, t. I et II, La Découverte, 1991 ; Le Seuil, coll. « Point Essais », 1995 (en un volume). — La Grèce ancienne (avec Jean-Pierre Vernant), I : Du mythe à la raison, II : L’Espace et le Temps, III : Rites de passage et Transgressions, Le Seuil, 1990-1992. — Le Trait empoisonné. Réflexions sur l’affaire Jean Moulin, La Découverte, 1993 et 2002. —Réflexion sur le génocide. Les Juifs, la mémoire et le présent, t. III, La Découverte, 1995 ; 10/18, 2004. — Mémoires, I : La Brisure et l’Attente, 1930-1955, Le Seuil/La Découverte, 1995.(seconde édition le Seuil 2007). — Mémoires, II : Le Trouble et la Lumière, 1955-1998, Le Seuil/La Découverte, 1998.(seconde édition le Seuil 2007). — Les Grecs, les Historiens, la Démocratie. Le grand écart, La Découverte, 2000. — Le Monde d’Homère, Perrin, 2000 et 2002. — Fragments sur l’art antique, Noêsis, 2002. — Le Miroir brisé. Tragédie athénienne et politique, Les Belles Lettres, 2002. — Le Choix de l’histoire. Pourquoi et comment je suis devenu historien, Arléa, 2004. — La Guerre des Juifs, Bayard/BNF, 2005.— L’Atlantide. Petite histoire d’un mythe platonicien, Les Belles Lettres, 2005.

SOURCES : Études et témoignages : Michèle Audin, Une vie brève, Gallimard 2016 (un livre écrit par la fille de M. Audin en hommage à l’engagement de son père et de sa mère). — Jean Pierre Brun, Alain Schnapp et Martine Segonds Bauer(éd), L’histoire comme impératif ou la volonté de comprendre, hommage à Jean Pierre Vernant et Pierre Vida-Naquet, Cahiers du centre Jean Bérard, XXIII, Naples-Rome, 2011 — François Hartog, Vidal-Naquet, Historien en personne, l’homme-mémoire et le moment –mémoire, La Découverte 2007. — François Hartog, Pauline Schmitt et Alain Schnapp (éd), Pierre Vidal-Naquet , un historien dans la cité, postface de Jean Pierre Vernant, La Découverte, 1998. — Pauline Schmitt-Pantel, « Pierre Vidal-Naquet, un historien engagé, autour de l’affaire Audin », Anabases 15, 2012, pp 11-25.

Alain Schnapp

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