SÈVRES Christine [BOISSONNET Jacqueline, Christine, dite]

Par Julien Lucchini

Née le 25 mars 1931 à Paris (Ve arr.), morte le 1er novembre 1981 à Marseille (Bouches-du-Rhône) ; vendeuse, dessinatrice industrielle, puis comédienne, chanteuse ; figure de la chanson Rive-gauche, compagne puis épouse de Jean Ferrat.

Le père de Christine Boissonnet, Jacques, travaillait à la Caisse des dépôts et consignations. D’un tempérament autoritaire et sévère, il éleva néanmoins sa fille dans l’amour des mots et de l’écriture. Lui-même était poète à ses heures. La mère travaillait comme secrétaire chez Larousse. À l’âge de huit ans, Christine Boissonnet assista à la séparation de ses parents, qui la marqua profondément. Aussi devint-elle, dans les années qui suivirent, une adolescente fugueuse. Dans le même temps, elle développa son amour des lettres et, sous le pseudonyme d’Antigone, écrivit beaucoup. Elle baignait alors avec enthousiasme dans l’ambiance du Saint-Germain-des-Prés d’après-guerre. Elle vivait alors dans une petite chambre à proximité du pont de Passy (pont de Bir-Hakeim).

C’est dans ce contexte que Christine Boissonnet lia connaissance, au début des années 1950, avec les frères Lanzmann, et Serge Rezvani. En 1953, elle était mère d’une fille, Véronique. Le père avait quitté le domicile conjugale. Elle accumula alors les métiers pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa fille : vendeuse, mannequin, taxi-girl, portraitiste aux terrasses des cafés parisiens, puis dessinatrice industrielle. Très vite, compte-tenu des difficultés financières, la petite Véronique fut placée en nourrice, où elle resta neuf années. Christine Boissonnet ambitionnait d’embrasser une carrière de comédienne et s’inscrivit aux cours de Roger Clairval. Pour ne pas contrarier ses parents, qui voyaient d’un œil inquiet les projets artistiques de leur fille, elle adopta alors le pseudonyme qu’elle allait conserver jusqu’à sa mort : Christine (son deuxième prénom) Sèvres (par allusion à la station de métro Sèvres-Babylone, à proximité de laquelle elle avait emménagé peu de temps auparavant).

Après avoir été employée de bureau deux années durant, Christine Sèvres décida, au milieu des années 1950, de changer drastiquement de vie. Elle rompit avec son proche entourage, quitta son emploi, et son lança dans la carrière d’artiste dont elle rêvait depuis plusieurs années. Elle donna un temps lecture de poètes au club Plein Vent, où elle fit la connaissance de Jean-Pierre Suc, animateur du cabaret le Cheval d’Or. Celui-ci l’embaucha et, dès le lendemain, elle commença ses tours de chant. Celle qui avait si longtemps rêvé sa vie de comédienne entama alors une carrière d’interprète, plus par nécessité alimentaire semble-t-il que par réel engouement.

En 1956, Christine Sèvres rencontra Jean Ferrat, qui lui confia plusieurs chansons et avec lequel elle se produisit parfois, notamment à la Cour-Carrée du Louvre où tout deux tinrent un rôle dans une représentation de Cromwell. Elle entama avec lui une relation amoureuse et, en 1961, le couple se maria. Jean Ferrat éleva Véronique Estel, la fille de Christine, comme la sienne. Après avoir vécu quelque temps rue des Pyrénées (Paris, XXe arr.), le couple Ferrat-Sèvres élut domicile à Ivry-sur-Seine (Seine, Val-de-Marne).

Christine Sèvres continua de se produire dans différents lieux et fut remarquée par la critique. Aussi François des Aulnoyes écrivit-il à son propos dans Combat du 8 novembre 1957 qu’elle était « un bibelot de talent ». Quelques mois plus tard, c’est son interprétation scénique des chansons d’Aristide Bruant qui lui valut les éloges de Claude Sarraute dans les colonnes du Monde. À la fin de l’année 1958, Gérard Meys l’entendit chanter à Montmartre et, par son entremise, fit la connaissance de Jean Ferrat dont il allait devenir le producteur. La carrière artistique de Christine Sèvres mêlait alors ses tours de chants dans de nombreux cabarets (La Grignotière, le Tobago-Circus, l’Écluse, La Colombe, entre autres) et ses interprétations de comédienne.

En 1961 sortit le premier disque de Christine Sèvres, Paris, Rive gauche. Elle reçut à cette occasion le Grand-Prix du Music-hall. Trois ans plus tard, Georges Brassens* lui proposa de l’accompagner pour une tournée de plusieurs mois organisée par Jacques Canetti. À la fin 1964, elle se produisit aux côtés de Brassens et fut invitée de Barbara à Bobino.

Le couple Ferrat-Sèvres fit l’acquisition, en 1964, d’une ferme isolée, à Antraigues-sur-Volane (Ardèche), où la famille élut domicile et que Jean Ferrat célébra dans l’une de ses plus célèbres chansons, La Montagne. À l’été 1967, Christine Sèvres et Jean Ferrat embarquèrent pour Cuba, où ils demeurèrent plusieurs semaines. Comme son époux, Christine Sèvres en revint enthousiaste, déclarant notamment dans un entretien paru dans La Croix : « Là-bas, vous comprenez, ils ont fait quelque chose. Enfin, des hommes réagissent. [...] Il suffirait pourtant que les Américains lèvent le petit doigt et clac, plus de Cuba, plus de Cubains, rien. Ils vivent dans le défi. C’est forcément enthousiasmant. » Tous deux chantèrent tour à tour Cuba dans une chanson de Ferrat, Cuba si. En 1968, un album de Christine Sèvres sortit au printemps, chez CBS. En dépit des espoirs que la chanteuse fondait sur cette sortie, l’album passa inaperçu au milieu des événements de mai-juin. Cet échec fut une immense déception pour Christine Sèvres, qui livrait dans le même temps son amertume devant l’inégal élan de sa carrière et de celle de son époux.

Sans être adhérente du Parti communiste, elle en était, comme Ferrat, sympathisante. Deux ans plus tard, en 1969, le couple chanta en duo La Matinée, chanson sur l’engagement qui demeura l’une de ses plus célèbres interprétations. Malgré ses sympathies, Christine Sèvres manifesta à plusieurs reprises quelques réserves vis-à-vis de l’engagement militant, donnant par exemple dans un entretien à La Croix sa propre conception de l’engagement et de son rôle d’artiste : « Chanter le Vietnam dans les fêtes du parti, ce n’est pas un engagement. Le public applaudit de confiance. À quoi ça sert ? L’engagement, c’est de chanter pour les autres, pour tous ceux qui ne sont pas convaincus d’avance. Leur glisser le paquet au milieu d’autres chansons qui sont le reflet de la vie de tous les jours. »

Christine Sèvres abandonna définitivement sa carrière de chanteuse en 1972, et se retira à Antraigues-sur-Volane, où elle se consacra à sa peinture, exposant ses toiles dans la ville en 1975. Malade, elle mourut en 1981, à Marseille. Plusieurs hommages posthumes lui furent rendus, à l’initiative de Jean Ferrat et de Véronique Estel.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article185591, notice SÈVRES Christine [BOISSONNET Jacqueline, Christine, dite] par Julien Lucchini, version mise en ligne le 2 octobre 2016, dernière modification le 2 octobre 2016.

Par Julien Lucchini

SOURCES : Presse écrite (Je chante, l’Humanité, Le Monde, Combat). — Sites internet. — Témoignage de Véronique Estel, fille de Christine Sèvres, pour le webdocumentaire de Laurence Mauriaucourt, journaliste à l’Humanité, intitulé « Avant, avec, après Jean Ferrat : de ce qu’ils ont vécu à ce qu’ils imaginent », mars 2015.

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