CANCOUËT Lucien, Albert

Par Jean Maitron, Jean-Luc Pinol

Né le 8 janvier 1894 à Malakoff (Seine, Hauts-de-Seine), mort le 31 août 1967 à Nice (Alpes-Maritimes) ; cheminot (facteur puis employé principal) ; secrétaire général du syndicat CGT Paris-État-Rive gauche (1926-1944).

Après avoir vécu jusqu’à l’âge de cinq ans une existence très misérable chez ses grands-parents maternels, Lucien Cancouët connut la vie rude mais saine de la campagne chez des cousins fermiers à Mornai dans l’Orne. Son père, remarié, le fit venir ensuite à Paris où il servit de domestique à sa belle-mère mais fréquenta aussi l’école publique de la rue Littré, VIe arr. et obtint le Certificat d’études primaires. En 1906, il entra en apprentissage chez un boucher et au hasard des fréquentations et des lectures, il s’initia au mouvement syndical, entendit Jaurès, participa à des manifestations, se syndiqua en 1910, exerça plusieurs métiers... En 1912, entré dans une usine de compteurs, il revint à la foi catholique de ses premières années et adhéra à la Confrérie de Saint-Vincent-de-Paul.
Mobilisé en 1914 au 3e régiment d’artillerie lourde à Joigny (Yonne), il fit la connaissance d’Émile Chartier (Alain) et devint son ami. Devenu sapeur radiotélégraphiste au 8e génie, il terminera la guerre après 49 mois de front, légèrement blessé deux fois et titulaire de la croix de guerre.
Rendu à la vie civile le 5 septembre 1919, il travailla à nouveau aux Compteurs électriques. Il suivit des cours du soir rue Serpente dans le VIe arr. À la fin de l’hiver 1919, il passa avec succès l’examen d’entrée aux chemins de fer et il entra à la Compagnie d’État, gare Vaugirard-Marchandises, où il débuta comme facteur le 21 avril 1920. Quelques jours auparavant, il avait épousé Louise Fondras mais il n’eut pas de descendance.
En mai, il se tint à l’écart de la grève des chemins de fer qui dura vingt-cinq jours ; « il m’en coûtait terriblement de faire le jaune », écrira-t-il dans ses Mémoires.
De 1920 à 1922, Cancouët fut tour à tour comptable, caissier, taxeur, liquidateur et demeura « dans l’expectative » sur le plan syndical. Il alla trouver alors Marcel Bidegaray et le consulta en vue de la reconstitution du syndicat. C’est au cours de ces années que, à la demande d’Émile Chartier (Alain) qu’il avait connu durant la guerre, il publia des articles signés « Le Cheminot syndiqué » dans les Libres Propos et qu’il devint trésorier de l’Association des Amis d’Alain.
Il organisa également des cours pour les syndiqués avec le concours de René Château, Jeanne et Michel Alexandre, Simone Weil et devint lui-même un militant, participant régulièrement aux congrès nationaux de la CGT. Il prit part à celui qui se tint à Paris du 26 au 29 août 1925 mais n’y intervint pas. Son activité de militant commença vraiment alors : il fit des tournées syndicales en province et, en 1926, devint secrétaire général du syndicat CGT Paris-État rive gauche fort d’une trentaine d’adhérents (il en groupera 230 en 1927). Il était assisté de Pageot secrétaire adjoint, de Cochais archiviste et de Le Bars responsable de la commission de contrôle. Vers 1930, il sympathisa avec le « Mouvement des 22 » favorable à l’unité syndicale et, « malgré les risques » (Mémoires, p. 278), prit parti pour l’unité. C’est dans ces conditions qu’il participa à Paris au VIe congrès de la CGTU à Magic-City, 8-14 novembre 1931 mais il écrit avoir été « assez déçu par cette expérience » (cf. p. 280). Cette même année, il devint membre du secrétariat (secrétaire adjoint chargé de la propagande) et gérant de la Tribune des cheminots paraissant trois fois par mois à partir du printemps 1932 et jusqu’en 1944. Il organisa de nombreux voyages internationaux pour militants et notamment en Allemagne, Suisse, Espagne, Angleterre, Hollande. Lorsque, le 20 octobre 1935, le syndicat unitaire et le syndicat confédéré de Paris-État fusionnèrent, il fut élu secrétaire général du syndicat unique. Auparavant, il s’était montré réservé, voire réticent, vis-à-vis de l’unité syndicale, même si l’action de la Fédération confédérée lui semblait trop timide. En décembre 1934, les Cahiers du Bolchevisme publièrent une lettre de Cancouët où il se montrait très intransigeant : pour lui, aucune concession n’était concevable et seule « la fusion au sein de la CGT avec respect des statuts actuels » était acceptable. Il fut membre du bureau exécutif fédéral de la Fédération unifiée et de la commission exécutive de l’Union des syndicats de la région parisienne.
Vint le temps du Front populaire. Le 6 février, il monta la garde à la CGT, 211, rue Lafayette avec quelques camarades, huit pour commencer - et non 150 comme il l’escomptait - une centaine pour finir. Le 12, il assista, selon lui, à un « vrai mouvement révolutionnaire, plein de conviction et même de noblesse » (cf. p. 294). Il prit grande part à l’établissement des conventions collectives et participa au congrès d’unité de Toulouse, 2-5 mars 1936.
La guerre civile espagnole et la lutte des républicains contre Franco suscitèrent des discussions politiques mais, écrit Cancouët, « nous étions facilement surclassés par les militants des cellules communistes » et le congrès fédéral de juillet 1938 fut pour eux « un triomphe » (p. 315-316). C’est alors qu’il prit la décision de collaborer à Syndicats et, en septembre 1938, se prononça pour Munich « je tiens à dire que j’ai été munichois, de toute ma foi et ma volonté » (p. 318) puis contre la grève du 30 novembre qu’il estimait politique. Il collabora également à la revue Nouveaux Cahiers publiée depuis 1937 où se côtoyaient des personnalités patronales, dont Guillaume de Tarde, vice-président du conseil d’administration de la SNCF après 1938, et des syndicalistes. Les dirigeants de cette revue plaidaient en faveur d’un syndicalisme obligatoire, unique et apolitique.
Lorsque la guerre éclata, Lucien Cancouët était membre du bureau exécutif fédéral et de la commission exécutive de l’Union de la région parisienne (le syndicat de Paris-Rive gauche qui regroupait alors près de 3 000 adhérents).
Les communistes étant écartés, Cancouët et ses amis détinrent la majorité chez les cheminots. « C’était une nouvelle scission ; nous ne pouvions la regretter », écrit-il p. 329.
L’armistice - « c’était sans doute le moindre mal » - fut bien accepté (p. 333), « le bureau fédéral décida de continuer à assurer la défense des cheminots » et il devint vice-président du comité national de Solidarité des cheminots où il représenta la Fédération. En mars 1941, il devint secrétaire de la Fédération nationale des travailleurs des chemins de fer. Employé principal, au service Exploitaton Paris-Montparnasse, il représenta la Fédération CGT au sein de la Commission provisoire d’organisation prévue par la loi du 24 février 1943 instituant la Charte des cheminots. Il était toujours secrétaire du syndicat des cheminots de Paris-Ouest, rive gauche et conserva ces deux fonctions jusqu’en 1944. Il assista au congrès fédéral de février 1944, mais, gravement malade, dut être transporté à l’hôpital et opéré, puis il subit trois autres interventions. Il ne revint chez lui que le 5 juillet.
Le 23 août, trois syndicalistes vinrent à son domicile et lui demandèrent de démissionner de ses fonctions de secrétaire général du syndicat de Paris (Rive gauche), région Ouest et de celles de membre du bureau en exercice. Il refusa, puis, le 8 septembre, quitta « volontairement », selon lui, le mouvement syndical. En décembre, il reprit son poste à la gare mais la commission des déchéances syndicales, au cours de ses séances des 14 et 21 novembre 1944, l’avait exclu à vie des organisations syndicales. Ayant comparu devant la commission ministérielle d’épuration de son Réseau les 16 et 17 avril 1946, il fut acquitté à l’unanimité, selon Le Cheminot libéré, « organe du Comité de défense des libertés syndicales », janvier 1948. Suivant un témoignage de Maurice Sauvé (Arch. Maitron), au lendemain de la scission de 1947, la Fédération des cheminots Force ouvrière lui demanda par la voix de son secrétaire général Ouradou de revoir le dossier de l’exclusion prononcée contre lui. « Après examen minutieux de chacune des pièces du dossier, il ressortait que Cancouët avant été exclu en raison de sa position constante dans le mouvement ouvrier, c’est-à-dire sa fidélité à la vieille CGC, car son action au cours de l’Occupation s’était bornée à assurer, auprès des autorités allemandes, la défense des cheminots arrêtés ou condamnés et parfois avec succès. J’établis alors un rapport impartial des faits qui concluait à la révision de la sanction. Ce rapport fut présenté au 1er congrès confédéral de Force ouvrière, lequel réhabilita Cancouët et annula purement et simplement l’exclusion prononcée. »
En 1924, Cancouët avait adhéré à la 14e section du Parti socialiste SFIO où il milita à la base jusqu’en 1940. Il a estimé depuis que « cette adhésion était une grossière erreur » (cf. p. 388). Pendant vingt ans, il avait été président d’une section parisienne de la Ligue des droits de l’Homme mais, toujours selon lui, il y avait perdu son temps (ibid.).
Achevant la rédaction de ses Mémoires, Cancouët estimait pouvoir noter à son actif la lutte pour les huit heures, pour la semaine de 40 heures, pour l’obtention des Assurances sociales et pour les conventions collectives, enfin, à ses yeux, la Charte d’Amiens demeurait « le vrai Credo syndicaliste ».
En 1947, Cancouët milita au mouvement « Paix et Liberté ». En 1954, il prit la tête du « Comité pour la commémoration des tragiques événements de Berlin ». De 1958 à sa mort, il fut directeur de deux revues : Enseignement et démocratie et Le Contrat social.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article18549, notice CANCOUËT Lucien, Albert par Jean Maitron, Jean-Luc Pinol, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 14 novembre 2008.

Par Jean Maitron, Jean-Luc Pinol

ŒUVRE : Mémoires inédits, préfacés par Alain : deux tomes, 1950, 396 p. déposés à l’Institut d’Histoire sociale.

SOURCES : Arch. Nat. F7/13669, 13672 et 13735. — Arch. PPo. 300 et B a/1686. — Arch. Jean Maitron. — Comptes rendus des congrès de la Fédération des cheminots, 1930, 1932, 1934, 1938. — Le Travailleur parisien. — Le Contrat Social, septembre-octobre 1967. — Mémoires, op. cit. — CGT, Compte rendu des travaux de la Commission nationale de reconstitution des organisations syndicale des travailleurs, 1946, p. 9. — Joseph Jacquet (dir.), Les Cheminots dans l’histoire sociale de la France, Éditions sociales, 1967, p. 152. — Jean-Pierre Le Crom, Syndicats nous voilà ! Vichy et le corporatisme, Éditions de l’Atelier, 1995, p. 83. — Notes de Pierre Vincent.

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