VERGÈS Jacques, Camille, Raymond, surnommé Mansour, prénom musulman pris en 1963 pour son mariage selon le code algérien avec Djamila Bouhired. [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot

Né à Savannakhet (Laos) le 20 avril 1924, mais déclaré à l’état-civil du consulat de France de Ubon Rachatani en Thaïlande, né le 5 mars 1925, jumeau de son frère Paul ; mort à Paris le 15 août 2013 ; les faux-jumeaux, tous deux engagés dans les Forces françaises libres en 1942 ; démobilisé après les campagnes de France, adhère à Paris au PCF ; au titre du Comité de liaison des associations d’étudiants coloniaux de Paris, élu en 1950 au Comité exécutif et en 1951 au bureau puis secrétaire de l’Union internationale des étudiants, en séjour à Prague et en mission en Europe de l’Est et en Asie jusqu’à son retour à Paris en 1954 ; reçu premier à la Conférence du stage de l’ordre des avocats, prend en 1957 la défense des résistants algériens déférés devant le tribunal militaire d’Alger, à commencer par celle de Djamila Bouhired, poseuse de bombe ; en dehors du PCF, pratique « la défense de rupture » au sein du collectif des avocats du FLN ; directeur de Révolution africaine à Alger en 1963 puis de Révolution à Paris et à Lausanne ; après huit années d’« absence d’Europe », depuis 1978, avocat à Paris, célèbre par ses choix de causes médiatiques.

Quand le médecin Raymond Vergès devenu consul de France à Ubon en Thaïlande, veuf ayant déjà deux enfants, constitue en 1925 le nouvel état-civil familial, il reconnaît en outre ses deux fils, Jacques et Paul les donnant nés à la même heure et à la même date le 5 mars 1925 ; il officialisait aussi son second mariage avec une institutrice vietnamienne, Khang Phan-Thi, leur mère. « Nous nous sentions jumeaux » dit Jacques Vergès sans avoir à se définir comme étant l’aîné.
Le frère puîné, Paul Vergès, incarnation politique du communisme réunionnais, reconnaît à 75 ans dans ses réponses à cet autre réunionnais, le juge en retraite Thierry Jean-Pierre qui se fait leur biographe (Vergès et Vergès, cité dans Sources) : « En tout état de cause nous avons été élevés comme des jumeaux, c’est l’essentiel…Nous étions dans les mêmes classes, fréquentions les mêmes camarades et étions traités de la même façon par notre père. Il en aurait été peut-être différemment si Jacques avait eu le statut de l’aîné et moi celui de cadet ». Et toute l’admiration va au père, le pater  ; celle du biographe aussi en son portrait résumé de Raymond Vergès : « Scientiste, anticlérical, plus maçon que communiste, d’une grande culture, à la fois impérieux et tolérant, brillant, volontiers provocateur, généreux, amoureux de la bonne cuisine et des jolies femmes, Raymond Vergès était un personnage hors du commun ». Le grand-père Vergès, de famille coloniale à la Réunion, créole donc, blanc selon les catégories du racisme de couleur, était allé s’installer pharmacien à Madagascar où sa femme meurt toute jeune. Son fils Raymond est élevé à La Réunion, dans les hauts de Saint-Denis, par sa tante maternelle « Tante Marie », restée célibataire, et sa mère, Marie-Florentine Hermelinde Million des Marquets, par référence à une ascendance noble pour un « écuyer du roi », arrivé à La Réunion sous Louis XV et devenu procureur général. Un ancien esclave, affranchi, sert la maison. Plus tard, les prétendus jumeaux, Jacques et Paul, seront élevés à leur tour par ces femmes.
Elève brillant, boursier modeste, le jeune Raymond Vergès vient faire ses études à Paris ; il obtient une licence de sciences à la Sorbonne et entre à l’Ecole nationale supérieure d’agronomie tropicale dont il sort ingénieur. En 1908, il épouse Jeanne Daniel, sans le consentement de sa famille. Ce coup de force précipite probablement le départ pour la Chine ; Raymond Vergès devient ingénieur de la Société française de construction du chemin de fer chinois ; le couple séjourne quatre ans. De retour en France, Raymond Vergès entreprend des études médicales ; mobilisé durant la guerre de 1914-1918, il est affecté sur le front aux soins des blessés ; il y gagne la Croix de guerre ; démobilisé, il achève ses études médicales à Rennes. Le couple a deux enfants, Jean et Simone, et repart en Chine à Shangaï. R. Vergès obtient le poste de médecin-chef de l’hôpital de Savannakhet dans le protectorat français du Laos. A l’hôpital, il est le médecin généraliste qui pare à tout : ophtalmologie, accouchements, chirurgie d’urgence ; il agrandit l’hôpital pour accueillir les Laotiens, apprend la langue, se trouvant à l‘écart de la société coloniale. Sa femme Jeanne meurt en 1923.
Il vit avec une institutrice vietnamienne, Khang Pham-Thi qui prend en charge les enfants. C’est à Savannakhet que naît en avril 1924, le fils du nouveau couple : Jacques. Assurance de vie familiale au service français, peut-être, Raymond Vergès devient en 1925, consul de France en Thaïlande à Ubon et régularise mariage et naissance de deux garçons qu’il déclare jumeaux. Cette officialisation a pour but de protéger son épouse vietnamienne dans le milieu colonial en Asie qui pratique les discriminations et le mépris sinon la ségrégation sur l’échelle du racisme de couleur. En 1928, retour à la Réunion avec les quatre enfants ; la santé de la mère de Jacques et Paul, ne cesse de décliner ; après quelques semaines, elle meurt de paludisme à Saint-Denis de La Réunion. A La Réunion, ces enfants sont des « métis » car les « Asiatiques » sont encore classés de « race jaune » ; on dira plus tard Eurasiens les tenant pour des « colorés » de la colonie. Par leur mère, Jacques et Paul Vergès se définiront comme des colonisés, de l’autre côté de la barrière coloniale du racisme blanc, malgré les ascendances coloniales de la famille qui les élève et abrite.
Raymond Vergès repart en Indochine entre Tonkin et Cochinchine. Atteint de crises de paludisme, il revient en France en 1930, fait un 3e mariage en 1931 avec une veuve d’ingénieur hollandais ayant quelque fortune provenant de revenus et d’affaires coloniales en Inde britannique. Regagnant La Réunion, il s’établit médecin-résident à Hell-Bourg, petite ville de cure thermale en montagne, séjour d’été du Gouverneur de l’île et de la bourgeoisie huppée, Grand Hôtel et casino. Il est aussi médecin des pauvres et se refuse à la vie mondaine et au tourisme d’Outre-mer ; sa troisième épouse le quitte pour le vaste monde. Hell-Bourg est aussi une ville dure en hiver, et lieu d’exil pour des vaincus des conquêtes coloniales. L’ancien empereur d’Annam, Vinh Sam, et Abd-el-Krim, héros de la République du Rif (Maroc) soutenue par le mouvement communiste, y sont assignés en exil sous surveillance française. Raymond Vergès est le médecin du Rifain ; il instruit ses enfants de la guerre du Rif et des luttes coloniales.
Certes ceux-ci sont élevés sur la côte, à Saint-André, par les femmes pieuses catholiques de la parenté maternelle, mais en promenades et lors des congés, Raymond Vergès fait l’éducation de ses fils : « il a voulu tout leur apprendre, dès leur plus tendre enfance ; des textes classiques aux bases de l’action politique, des théories scientifiques les plus récentes aux quatrains des grands poètes, du goût de la bonne chère aux idéaux francs-maçons ». Célébrant Diderot, Robespierre et Saint-Just, les Lumières de la science, il commente les révolutions et la guerre et plus tard l’engagement des Brigades internationales.
Ayant élargi sa clientèle d’Hell-Bourg à Saint André et au cœur de l’île, il est nommé directeur du service de santé de La Réunion. Encore médecin des pauvres par son action sociale, il devient aussi une notabilité de la colonie, ayant une magnifique maison avec un immense jardin à Saint-Denis. Lié aux réseaux francs-maçons du Grand Orient, il est élu en 1935, maire de la commune de Salazie. Bravant la déconsidération de la bourgeoisie coloniale, de l’administration, voire du Gouverneur de l’île, Raymond Vergès avec le responsable de la cellule communiste du port, Léon de Lepervanche, devient un propagandiste chef de file du Front populaire ; il fait les campagnes électorales au Conseil général, et soutient les syndicalistes grévistes du port ; tout en restant franc-maçon, il adhère au Parti communiste, recevant les envoyés du PCF qui débarquent des bateaux de la marine marchande. Cependant en 1936 et en 1937 lors d’un long séjour à Paris, il n’obtient pas la reconnaissance d’une Fédération communiste réunionnaise d’autant que les communistes français de la colonie sont très attachés dans leur majorité à rester dans l’orbite métropolitaine du PCF.
Conduits par le chauffeur de la voiture de fonction du Directeur de la santé, leur père, les « jumeaux » Vergès font les belles heures du lycée Leconte de Lisle. Jacques rivalise avec l’élève d’excellence par le travail qu’est le jeune Raymond Barre, le futur chef de gouvernement français sous la Ve République ; il l’emporte en mathématiques et à la fin en philo. Il accumule les lectures, s’enthousiasme pour La condition humaine puis L’espoir d’André Malraux célébré comme révolutionnaire communiste ; son livre fétiche est et restera Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche ; il gagnera le surnom de Zara plus tard à l’armée quand son frère Paul sera appelé du nom de Tito parce qu’il donne l’exemple du chef des Partisans yougoslaves.
Les biographies laissent des flottements sur les dates, parlant du succès au baccalauréat à 16 ans et demi ; ce qui nous mène en 1941 à La Réunion. Pendant le séjour prolongé du père à Paris en 1937-1938, les fils Vergès avaient été élèves demi-pensionnaires au lycée Louis-le-Grand ; à 12-13 ans, ils n’ont guère que des échos des luttes avec les « fachos » au quartier latin. En tout cas, c’est le retour à La Réunion avant « la drôle de guerre » de 1939-1940 qui coupe les relations entre la métropole et la colonie malgré le ralliement à Pétain des autorités sur place. Les biographies parlent aussi d’approbation du pacte germano-soviétique, ce qui est probablement une appréciation rétrospective ; ce qui est sûr, c’est que le père et les fils vibrent à La France libre, celle que représente à Londres, le général De Gaulle ; Raymond Vergès n’en demeure pas moins Directeur de la santé.
Pour répondre au débarquement des troupes britanniques à Madagascar, De Gaulle envoie en 1942, un navire de guerre français prendre position à La Réunion ; le Gouverneur cède, le camarade de Lepervanche, condamné sous Vichy, devient Commissaire du peuple. A 18 ans, les fils Vergès s’engagent dans l’armée de La France libre ; l’aventure les conduit en bateau d’Afrique du Sud à Londres. Devenant officier, Paul Vergès travaillera pour les services du BCRA (Bureau central de renseignement et d’action) ; peut-être son frère Jacques, peu conforme à la discipline militaire, s’en tient-il au contact ? Il se met aussi en relation avec les représentants du PCF que sont Waldeck Rochet et Fernand Grenier. Affecté dans l’artillerie, Jacques Vergès part pour le Maroc puis pour Cherchell en Algérie ; il sera fait sergent prenant part à la campagne de France et au débarquement de Provence ; il fait partie du détachement de la 1ère armée française envoyé en renfort vers « la poche de Royan » et participe à la libération de l’île d’Oléron. Après « le blanchiment » de cette armée venant d’Afrique par les FFI métropolitains, -ce que relève ce « coloré », métis colonial-, Jacques Vergès se retrouve dans la zone d’occupation française en Allemagne.
Démobilisé, il devient en 1945-1946, étudiant à Paris au quartier latin, hébergé à la maison de La Réunion près de Saint-Sulpice, inscrit en mathématiques et faisant une première année de droit, alors que la famille Vergès prend les premiers rôles dans la vie politique de la colonie ; le docteur Raymond Vergès devient maire de Saint-Denis ; « Tante Marie » marquant la participation des catholiques sociaux au CRADS (Comité républicain d’action démocratique et sociale, créé en 1945, rassemblement populaire des communistes, socialistes, syndicalistes et progressistes) est élue conseillère générale. Les deux têtes du communisme à La Réunion : Raymond Vergès et Léon de Lepervanche, députés à l’Assemblée nationale constituante en 1946, s’affichent partisans résolus de la départementalisation de l’île, à l’exemple de La Guyane, La Martinique et La Guadeloupe, proclamées départements français.
Boursier au titre d’ancien combattant, Jacques Vergès se fait à partir de 1945-1946, le porte-parole des étudiants réunionnais à Paris. Membre du PCF, il joue au représentant des étudiants coloniaux, notamment vietnamiens et cambodgiens (certains futurs « khmers rouges »), se tenant à l’écart de l’UNEF alors que les dirigeants communistes français préconisent l’adhésion ; ceux-ci pensent à l’audience du parti dans l’organisation étudiante française plus qu’à la question coloniale. Jacques Vergès se met en avant en militant combatif, activiste de la vente de l’Humanité, donnant du verbe contre les trotskistes, et commentateur de Staline. Il suit l’Ecole coloniale du PCF, c’est-à-dire les formations qu’organise pour la Commission coloniale, Raymond Barbé*, conseiller de l’Union française, bûcheur qui fournit le parti d’une documentation économique systématique sur l’Afrique, Madagascar et l’Afrique du Nord, dont il tire une analyse de classes des sociétés et des mouvements portés par les colonisés ; orthodoxe rigoureux, il trace la ligne d’alliance avec les colonisés à partir des textes de Lénine sur « la Question d’Orient » et Marxisme et question nationale et coloniale, le recueil de base des articles de Staline. Cette ligne est répercutée à Madagascar et dans le domaine colonial français africain par Gaston Donnat*, autre conseiller de l’Union française. Pour l’Afrique du Nord et l’Algérie, les autres dirigeants de la section coloniale du PCF, Léon Feix* et Elie Mignot* s’arc-boutent prioritairement à l’Union française. Jacques Vergès assure la direction du journal Etudiants anticolonialistes.
Inscrit en histoire à la Sorbonne, il se voue à l’étude de la colonisation ; il suit l’enseignement de Charles-André Julien*, professeur d’histoire de la colonisation, voix écoutée de la SFIO. Aussi au moment des massacres de Madagascar en 1947, le jeune activiste communiste Jacques Vergès s’insurge contre le réformisme sous couvert d’humanisme que continue à préconiser Charles-André Julien ; celui-ci, anticolonialiste contre l’injustice des grands colons et de la colonisation d’affaires, vitupérant les connivences des hommes politiques de droite, des militaires et diplomates, se refuse à l’indépendance des colonies et à l’action révolutionnaire ; son léninisme est bien loin. L’étudiant d’histoire prépare avec le maître, son mémoire principal de diplôme d’études supérieures portant sur « l’abolition de l’esclavage » ; Ch-A Julien se réclamait de Victor Schoelcher comme exemple d’amour de la justice que pratiquent des protestants chrétiens ; le mémoire secondaire portait sur « Geb, le dieu égyptien de la terre ». Cette vocation historienne va rester en suspens.
Lors d’un meeting au quartier latin en 1947,sous la présidence de Ch.-A. Julien qui s’en tenait à invoquer la dignité humaine et le socialisme démocratique, au moment des massacres de Madagascar, l’étudiant communiste J.Vergès l’interrompt : « Est-ce que, pour vous, le respect de la dignité humaine consiste à lancer des innocents du haut d’avions militaires sur les villages malgaches ? », selon la reconstitution de mémoire à la fin des années 1990 dans les entretiens avec Thierry Jean-Pierre. Et Jacques Vergès d’appuyer : « La répression est partie d’un télégramme de l’un des vôtres, Marius Moutet*, ministre des colonies » ordonnant de « décapiter » le Mouvement démocratique de rénovation malgache ». Charles-André Julien demande si l’intervenant est en possession du télégramme en ajoutant : « Vous voyez, je connais bien M. Vergès, c’est un jeune homme intelligent, passionné. Regardez ce qu’a fait de lui, un parti stalinien : un faussaire ». De la salle, un conseiller communiste de l’Union française, membre de la Section coloniale, aurait brandi copie du télégramme. Quels que soient les effets de la reconstitution par le souvenir, l’incident apparaît prémonitoire de l’audace d’avocat qui passe à l’attaque. Fin des études d’histoire pour la reprise des années en droit. Jacques Vergès vient de se marier (il divorcera en avril 1959). A la naissance du fils, il est à Londres et n’aurait pas eu de part au choix du prénom : l’enfant sera élevé à La Réunion pour des raisons de soins ; « Jacques Vergès, fils , est mort, au printemps 2007.
Au PCF, par la place des Vergès à La Réunion et auprès de la Commission coloniale du parti, Jacques Vergès est intouchable, bien qu’Annie Besse-Kriegel qui donne son avis sur les choix à faire pour le Parti parmi les jeunes intellectuels, le juge « incontrôlable ». Animateur du Comité de liaison des étudiants coloniaux de Paris, il est aussi délégué comme figure représentative ; il se déplace entre les rencontres internationales d’étudiants communistes passant par Moscou et les Démocraties populaires ; aussi est-il co-opté au Comité exécutif puis au Bureau de l’Union internationale des étudiants dont le siège est à Prague. S’il poursuit ses études de droit en Tchécoslovaquie où il réside sous passeport français, Jacques Vergès à partir de 1951 devient un permanent avec le titre en 1952 de secrétaire. Il est l’animateur missionnaire des activités du mouvement étudiant d’obédience soviétique dans les pays dominés ; il a notamment des contacts en Extrême Orient, séjournant dans l’Union indienne, rencontrant entre autres, Indira Gandhi dans la proximité de Nehru. Il est aussi reçu par les dirigeants communistes chinois. Premiers jalons d’une connaissance des appareils communistes, voire complicité en séduction de hautes figures du communisme qui ont leur quant à soi ou à quant à eux par rapport aux bureaucrates de parti. Ravi des rôles dans le secret, Jacques Vergès commente en disant que le monde communiste « a toujours été très opaque ». Son destin communiste passe par le mouvement communiste international, ses choix, ses appareils et ses tensions entre communisme d’Europe et orientation anticolonialiste ; l’intelligence supérieure qui donne la distance, est d’en jouer sur la ligne de continuité de défense des colonisés.
Durant ces années et jusqu’en 1954, le « jumeau » Paul Vergès appartient à la Section coloniale du PCF ; il est en effet replié à Paris après sa condamnation en 1947 pour l’assassinat à La Réunion d’Alexis de Villeneuve, grand minotier et un de ses principaux adversaires politiques. L’affaire du coup de feu n’est pas totalement clarifiée ; l’assassinat semble avoir été réalisé à la fois pour éliminer Villeneuve et pour jeter l’opprobre sur le parti communiste ; l’arme provenait du Service de la santé, mais le docteur Raymond Vergès, à la retraite depuis un an, n’était plus directeur. Transféré à Lyon, le procès se clôt sur une décision mitigée : déclaré responsable sans intention de donner la mort, Paul Vergès est taxé de cinq ans de prison avec sursis. Jacques Vergès assiste au procès et reconnaît dans la défense assurée par les avocats choisis par le PCF, une « défense de connivence » invoquant les titres de combattant de La France libre, les faits de guerre, le patriotisme hors de tout soupçon, toutes raisons qui fournissent des circonstances atténuantes, l’évitement donc du procès politique.
Des campagnes de réaction coloniale des plus racistes se déchaînent à La Réunion contre les Vergès, père et fils, d’autant plus qu’en écho de l’horrible répression à Madagascar et de l’affrontement de guerre froide poussant le mouvement communiste à gagner l’alliance des luttes de libération nationale, le PC à La Réunion et Paul Vergès en premier, en rupture avec de Lepervanche, préconisent l’autonomie pour l’avenir de l’île ; la dépendance budgétaire de la métropole fait écarter l’idée d’indépendance.
Les frères Vergès sont portés par la stratégie anti-impérialiste du communisme soviétique qui s’appuie sur les mouvements de libération des peuples dominés. En 1954, après Dien Bien Phu, Paul Vergès est de retour à La Réunion pour prendre la tête du PC. Après la réunion de Bandoeng (1955), les frères Vergès redoublent d’attention sur ce qui se passe en Inde et en Chine, sur l’action de Tito, devant l’émotion du monde arabe face à Israël et l’affirmation de Nasser à l’heure de l’expédition de Suez. Ils sont sensibles aux prises de position du communisme chinois dans le trouble du XXe congrès du PC d’URSS et la coupure qui s’annonce ; leur anticolonialisme commande leur choix tout en conservant leur conviction de lutte de classes à échelle mondiale entre réaction et radicalisme émancipateur. Staline a beau être un criminel qui est allé à des extrémités de massacres de masse, il n’en reste pas moins avoir raison, et la révolution chinoise plus encore. « Que seraient la Chine et le monde sans la révolution ? » dit encore Jacques Vergès à la fin du XXe siècle.
Le père Raymond Vergès n’est plus député de Saint-Denis mais est élu à Saint-André. Vieillissant, il se remarie ; obligé par le PCF de quitter la franc-maçonnerie, il s’éteint en juillet 1957, témoin d’un autre âge, celui de l’éclat laïc du progressisme des Lumières. Jacques Vergès ne peut être à son chevet ; avocat du FLN, il est retenu à Alger où s’ouvre le procès de Djamila Bouhired et des poseuses de bombes. Entre Prague et Paris où il achève ses études de droit, Jacques Vergès est resté membre du PCF, à l’écart sinon méprisant les raidissements pro-soviétiques du PCF et plus encore ses abaissements en quête du front avec la SFIO au prix de voter des pouvoirs spéciaux pour le rétablissement de l’ordre en Algérie (mars 1956).
Revenu à Paris en 1954, Jacques Vergès a achevé sa licence de droit ; en 1955, il obtient le certificat d’aptitude pour être avocat et passe le concours de la Conférence du stage qui repose sur la présentation de trois plaidoiries ; faisant démonstration d’éloquence en plaidant sans notes, il devient premier secrétaire de la Conférence du stage offrant subsides et reconnaissance avantageuse. L’avocat stagiaire commence par prendre les dossiers de jeunes filles mises en procès pour délit d’avortement puis se porte volontaire aux côtés d’avocats communistes ou de mouvances trotskistes (cf. Pierre et Renée Stibbe* et Yves Dechézelles*) pour défendre les militants et combattants algériens emprisonnés en Algérie. Les avocats français font des allers et retours sur Alger, logeant à l’hôtel Aletti.
Alors que ses collègues sont repartis, Jacques Vergès se trouve le seul avocat présent à Alger quand une envoyée du FLN prend contact pour faire assister Djamila Bouhired qui va être présentée au juge d’instruction. Volontaire du « groupe des porteuses de bombes », la jeune fille a été blessée d’une balle qui lui a traversé la poitrine lors de son arrestation et torturée à l’électricité par les militaires français. « Djamila était assise… devant le bureau du juge, muette. Lorsque j’ai appris les sévices qu’elle avait subis, j’ai immédiatement porté plainte et demandé, ses plaies s’étant infectées, une expertise médicale… Il va sans dire que ma plainte n’a jamais abouti et qu’un non-lieu a été accordé aux tortionnaires par le juge d’instruction…Seule la machine à condamner à mort fonctionnait alors à plein régime… Si je n’avais pas été premier secrétaire du Stage, je suis persuadé que des sanctions disciplinaires auraient été prononcées à mon encontre beaucoup plus vite ».(Th. Jean-Pierre, Vergès et Vergès, op. cit.).
Accusée d’avoir déposé la bombe qui a explosé au café du Coq Hardi, Djamila et les fabricants de l’engin, passent en procès devant le Tribunal militaire d’Alger en juillet 1957 ; un avocat a été commis d’office car Jacques Vergès n’a été prévenu qu’au dernier moment. A son arrivée, Jacques Vergès dénonce cette parodie de justice et s’oppose au Président qui lui inflige un blâme. « Lorsque Djamila est condamnée à mort, elle éclate de rire ; la foule devant le palais de justice crie « A mort ! A mort ! ». Djamila refuse de demander sa grâce. Le procès a un immense retentissement par le livre pamphlet écrit avec le concours de Georges Arnaud : Pour Djamila Bouhired ; la mobilisation pour sa grâce ne cesse de monter. Le président de la République Coty qui suivant l’avis du Garde des sceaux François Mitterrand, a fait exécuter le communiste Fernand Iveton* pour l’exemple et parce que communiste, cédant à la pression internationale en mars 1958, utilise son droit de grâce transformant la peine capitale en réclusion à perpétuité, pour Djamila l’Algérienne (c’est le titre du film de Youssef Chahine tourné au Caire). En décembre 1957, le général De Gaulle avait envoyé un mot personnel aux auteurs après avoir lu l’ouvrage dédicacé par G.Arnaud et J.Vergès, disant « votre éloquente sincérité ne peut laisser personne indifférent… Avec pour vous, Vergès, mon fidèle souvenir » ; c’est écrit avant Mai 1958.
Rompant avec les avocats communistes et le PCF, Jacques Vergès tire du procès, la pratique provocatrice de « la défense de rupture » par une guérilla d’utilisation de toutes les ressources de procédure et du moindre incident. Répondre d’abord à l’interrogation sur la nationalité : « algérienne », et le juge de couper en disant « française ». « Nos arguments étaient toujours les mêmes… D’abord nier toute participation aux faits, …écarter « les preuves » présentées »… puisque obtenues par la torture et donc non recevables…, replacer le dossier dans son contexte politique : l’accusé n’est pas un terroriste mais un résistant qui se bat pour l’indépendance de son pays… actes légitimes de résistance comme étaient légitimes les attentats contre les Allemands pendant la seconde guerre mondiale… ». A l’adresse du PCF, Jacques Vergès rappelle le procès nazi en 1933-1934 de l’incendie du Reichstag en s’appuyant sur l’exemple de l’avocat communiste français Marcel Willard défendant Dimitrov et l’Internationale communiste. Le procès politique « est de placer en pleine lumière les idées défendues par l’accusé ». L’efficacité est dans la répercussion internationale ; on n’exécutait pas le condamné à mort dont « le sort avait alerté toute la communauté internationale… ». Par rapport à près de deux cents exécutions en Algérie de condamnés algériens, il reste que la défense de rupture a sauvé les condamnés à mort tirés de l’anonymat.
Une incompatibilité de fond a aussi sa source dans cette défense pour laquelle la fin justifie les moyens ; des actes terroristes peuvent certes être un recours justifié. La première défense cependant est de nier les faits ; aussi tout solidaire qu’il soit dans la dénonciation de la torture et le rejet « des preuves » présentées, Pierre Vidal-Naquet qui devient un des premiers animateurs du Comité Audin, ne souffrira pas d’entorses à la vérité. La suspicion demeurera à l’égard de Jacques Vergès ; le désaccord de fond est dans l’assimilation faite entre la France et l’Allemagne en puissance occupante se livrant aux horreurs répressives. Pour l’anticolonialiiste Vergès, les exterminations qui sont le fait du racisme national-socialiste ne relèvent pas de l’exception ni par l’ordre de grandeur ni comme crimes uniques contre l’humanité ; il y a des massacres de masses, un exercice de la torture et d’autres pratiques systématiques de destruction qui manifestent un racisme français tant colonial que nationaliste. Les griefs dressés contre Jacques Vergès, le portent peut-être vers ses choix extrêmes jusqu’à se charger bien plus tard de la défense de Klaus Barbie. Reprenant la comparaison, l’anticolonialiste entendra montrer qu’il ne peut y avoir deux poids ; la violence du racisme colonial ne peut être amoindrie ; de là, le titre d’un autre texte : Nuremberg à Paris.
A partir de l’automne 1957, Jacques Vergès devient l’interlocuteur et le coordinateur du FLN pour répondre à cette défense politique des militants et combattants déférés aux tribunaux ; il se trouve à la tête du « collectif des avocats du FLN » ; en fait il répond autant qu’il se peut d’abord aux demandes des responsables de la zone autonome d’Alger dont Yacef Saadi notamment est un responsable militaire à la Casbah qui subit les expéditions des parachutistes français ; ensuite de retour à Paris, il est en relation avec des dirigeants de la Fédération de France du FLN.
Il travaille en particulier avec deux collègues qui partage ses choix : Maurice Courrégé et Michel Zavrian pour constituer un dossier faisant état des disparitions qui se multiplient sur enlèvements ou après arrestations en Algérie. Ces enquêtes réunissant quelques deux cents plaintes, feront l’objet de deux livraisons : Cahier vert sur les disparitions publiés dans Les Temps Modernes. De son côté, Témoignages et documents poursuit la publication d’informations et Pierre Vidal-Naquet analyse le système de répression (« Le cahier vert expliqué ») en citant la circulaire de Robert Lacoste* sur les centres de triage et de transit et en faisant état de la lettre de démission de son poste à la préfecture d’Alger, de Paul Teitgen qui voit « disparaître » les assignés à résidence. L’article de P. Vidal-Naquet et les deux cahiers complétés seront publiés en volume sous le nom des trois avocats par Nils Anderson* et ses éditions de la Cité à Lausanne à la fin de 1959 sous le titre Les disparus. Jacques Vergès, Michel Zavrian et Michel Courrégé poursuivent la manifestation de leur action par la publication en 1960 aux éditions de Minuit : Le droit et la colère.
Les derniers déplacements à Alger, valent à Jacques Vergès, dit Mansour, le victorieux, dans les papiers saisis de la Zone autonome, d’être remis dans l’avion. Après le 13 Mai 1958 et pour défendre les emprisonnés algériens en France arrêtés à tort ou à raison à la suite d’attentats, Jacques Vergès répond donc aux demandes de la Fédération de France du FLN, formant avec trois collègues algériens (Amokrane Ould Aoudia*, Abdessamad Ben Abdallah, Mourad Oussedik) le premier cercle du collectif des avocats, entouré des collègues français les plus proches Me Courrégé et Me Zavrian aidés d’une quinzaine de collègues en province. Des tensions très fortes secouent les séances de chaque procès puisque les accusés et leurs juges contestent la légitimité du tribunal. Le tribunal militaire de Paris qui siège à la caserne de Reuilly devient un lieu d’excitation pour l’usage médiatique. Quand l’officier qui préside, le capitaine Girard se permet de traiter tous les avocats de menteurs, l’incident tourne au défi ; dans une bravade, Jacques Vergès lui fait porter un cartel de provocation en duel au revolver ; la dérobade du capitaine fait le tour des cercles militaires et mondains. Ces officiers s’inquiètent « Qu’est-ce que ce salaud va encore inventer ce matin ». « J’avais un avantage non négligeable, explique J.Vergès, par rapport aux juges militaires. Eux me considéraient comme un traître ou comme un mercenaire. Moi, je les comprenais parfaitement et pouvais aisément me mettre à leur place. Devinant leurs indignations et leurs colères, il m’était facile d’en jouer afin de reprendre l’avantage… ». Jacques Vergès se fait fort d’être un joueur selon le précepte de Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra.
Le cabinet de Michel Debré, chef du gouvernement, s’inquiète de cette puissance d’agitation et met les dirigeants du collectif des avocats du FLN sur la liste des exécutions à réaliser à la diligence du SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage) qui agit par le réseau dit de La Main Rouge lié aux milieu de réaction coloniale. Selon Constantin Melnik (La mort était leur mission , Paris, Paris, 1996) qui suit l’action des services au cabinet de Michel Debré, le choix, au sommet, de la première exécution se porte sur Me Ould Aoudia* et non sur Jacques Vergès ; Vergès a combattu dans les Forces françaises libres ; il est donc « un grand français » alors qu’Ould Aoudia n’est qu’un musulman, ce qui veut dire pas un vrai français, mais un indigène d’Algérie de seconde zone, ce qui est d’autant plus tordu qu’Amokrane, Joseph, Ould Aoudia appartient à une famille convertie au catholicisme. L’engagement pour la France libre efface le métissage ; le racisme antialgérien l’emporte sur le racisme de couleur dont sont exemptés des Français de la Réunion, terre d’élection que choisira en 1963 Michel Debré. Me Ould Aoudia est abattu en mars 1959 à Paris ; les avocats du collectif reçoivent chacun une lettre de menace de mort ; Jacques Vergès passe en numéro 2.
Les révélations sur ces menaces et les protestations qui s’élèvent font que Me Ben Abdallah et Me Oussedik sont arrêtés en plein palais de justice en février 1960 et internés plusieurs mois. Jacques Vergès et ses collègues Me Courrégé et Zavrian se font clandestins. Jacques Vergès reste en Suisse quelques semaines. Il est de retour pour le procès du réseau Jeanson en septembre 1960, concernant 6 responsables du FLN et 17 membres du réseau dit des « porteurs de valise ». Investi par le FLN de la responsabilité de la communication, il parle donc au nom du FLN (Fédération de France) et s’emploie à une défense mettant à profit toute faute de procédure et de propos pour prendre le contrôle du procès et de l’attaque et faire durer. Le président et plus encore les juges militaires sont empêtrés et débordés ; ce qui fait d’abord mauvais effet puis obtient un grand retentissement médiatique. S’il n’est pas suivi par une part des avocats des porteurs de valise dont Gisèle Halimi* qui quitte le procès, il bénéficie du concours complice de Me Roland Dumas ; celui-ci donne notamment lecture de la lettre de solidarité de Jean-Paul Sartre avec les accusés, qu’ils ont écrite avec Marcel Péju* sous l’approbation de Sartre par téléphone depuis le Brésil. La tension culmine et les sanctions sont annoncées.
Poursuivi pour atteinte à la sûreté de l’Etat puis relaxé, Jacques Vergès est interdit de fonction au barreau à compter du 8 janvier 1961. Il venait d’être constitué son avocat par la veuve de son ami Felix Moumié, empoisonné à Genève par les services français en novembre 1960 ; Félix Moumié était le leader du combat d’indépendance au Cameroun. A la même époque il apporte son soutien aux manifestations en faveur de Patrice Lumumba à la tête du mouvement congolais. Son champ d’action par des contacts s’étend aux mouvements de libération d’Afrique. Après avoir séjourné en Belgique, il va s’abriter au Maroc où il devient le conseiller du ministre marocain des Affaires africaines, le docteur Khatib, né dans une famille algérienne, qui le charge de suivre l’aide clandestine aux luttes de libération en Afrique aussi bien en faux-papiers qu’en approvisionnement en armes. Il se refuse cependant à aider l’entreprise de fabrication d’armes et de livraison à l’ALN algérienne que dirige au Maroc Michel Raptis*, dit Pablo. L’inimitié à l’adresse des groupes trotskistes et particulièrement de Pablo rejaillira à Alger au printemps 1963.
Rappelant ses liens avec Djamila Bouhired depuis le procès d’Alger, Jacques Vergès précise : « Après notre première rencontre dans le cabinet du juge d’instruction, j’ai revu Djamila à la prison à de nombreuses reprises. Malgré la torture et les mauvais traitements subis en prison, elle n’a jamais parlé…Mariés, nous avons eu deux enfants qui vivent maintenant hors de France. » (année 2000 ; Djamila vit en Algérie hors de toute parade publique). En effet après une tournée en Chine où Mao reçoit le jeune couple témoin de la Révolution algérienne et fait des vœux pour leur mariage ; avant le retour à Alger, Jacques Vergès épouse à Rabat Djamila Bouhired. Par conversion, le mariage musulman retient le prénom de Mansour. Le jeune ministre des Affaires étrangères du gouvernement Ben Bella, Mohammed Khémisti appelle auprès de lui Jacques Vergès en le chargeant du département des relations avec l’Afrique. L’attention à l’Afrique va jusqu’à l’Afrique du sud en pensant aussi vraisemblablement à La Réunion.
Alors que M.Khémisti disparaît dans un accident d’avion, J.Vergès vient d’être porté à la direction de Révolution africaine, revue du FLN à horizon transcontinental d’Asie à l’Afrique exaltant les luttes d’émancipation. Les noyaux dirigeants composés de jeunes intellectuels des mouvements de libération sont présents à Alger, leur lieu de refuge et de recherche de soutiens. Condamné à mort au Maroc après la guerre des sables à la frontière de l’Algérie, Mehdi Ben Barka s’emploie à organiser un pôle tricontinental depuis Alger où passe également Che Guevara. Bien que les affrontements de l’été 1962 soient en partie surpassés avec la mise à l’écart des partisans de Mohamed Boudiaf* puis l’échec du soulèvement de Kabylie derrière Hocine Aït-Ahmed*, les rivalités restent vives dans ce bouillon politique de petits groupes de jeunesse révolutionnaire qui entourent les hommes au pouvoir. Parler d’opposition entre maoïstes et trotskistes est cependant réducteur pour désigner ceux qui défendent une voie révolutionnaire à la chinoise conjuguant dans une mobilisation de masses, révolution nationale et révolution sociale, et ceux dans cette même conjonction révolutionnaire, qui, en marxistes organiques formés à la IV Internationale, s’évertuent à constituer d’abord un parti pour encadrer les luttes sociales. Autour de Michel Raptis*, Pablo, ces derniers pensent pousser vers un engagement plus clair, le populisme de Ben Bella qui se réclame du socialisme arabe de Nasser ; leur constat est que l’armée et son aile marchante de jeunes officiers, constituent le seul organe cohérent dans un pays traumatisé et démembré, mais c’est au parti FLN de diriger.
La faveur de Ben Bella retire Révolution africaine à Jacques Vergès pour confier la direction à Mohammed Harbi*. Pour les partisans de Pablo, la révolution algérienne avance par le combat autogestionnaire et doit renouveler dans une perspective socialiste, l’action du FLN et du syndicalisme UGTA. Jacques Vergès est donc écarté des destinées politiques à l’intérieur de l’Algérie ; il lui reste ses ouvertures, ses contacts et les missions de commis-voyageur de grande classe entre les mouvements de libération d’Afrique et d’Orient asiatique ; il a le soutien agissant du parti et de l’Etat communiste chinois assuré par Chou En Lai avec la bénédiction de Mao. Dans la rivalité montante et vive sino-soviétique, certes il joue la carte chinoise mais sans couper les liens avec le communisme soviétique qui intervient par le relais de Berlin-Est et de la RDA qui multiplie ses efforts de présence et reconnaissance internationale tout en contribuant à la formation des partis et des services de sécurité dans les pays du Moyen-Orient et d’Afrique.
Répondant à sa disgrâce, Jacques Vergès quitte Alger pour Paris et fonde en septembre 1963, la revue Révolution. Les autorités françaises frappent le mensuel, de saisies, à commencer pour un article intitulé : « Les derniers départements d’Outre-mer, les confetti de l’empire ». Au début de 1965, le journal est interdit de publication en Suisse pour « propagande pro-chinoise » ; J.Vergès venait de négocier une ressource de survie par une avance d’abonnements fournie par Pékin.
Après le coup d’Etat du colonel Boumédienne le 19 juin1965, Jacques Vergès fait retour à Alger où il s’installe avocat pour plaider entre autres, des affaires internationales. Lui qui avait participé aux manifestations dénonçant l’assassinat de Lumumba en 1961 au Congo, va défendre Moïse Tchombé, élevé sur le crime et enrichi par des trafics, emprisonné à Alger à la suite d’un atterrissage forcé de son avion ; sorti de prison, Tchombé mourra à Alger en résidence surveillée. Premier exemple d’un grand écart dans le choix des causes défendues. Pour J. Vergès il existe toujours une raison de renvoi à une justification anti-impérialiste (Tschombé serait aussi victime de Mobutu et de l’impérialisme des États-Unis), ou anticolonialiste vers les crimes de la colonisation qui valent ou dépassent les crimes du nazisme. A côté d’affaires africaines, la cause palestinienne tend à devenir première, avec l’appui politique d’Alger et celui financier du banquier suisse François Genoud. De surcroît, en opposition avec Ben Bella, Mohammed Khider qui avait la gestion du trésor de guerre du FLN, a racheté des actions de sa banque en perdition. Pour Jacques Vergès, F.Genou, le banquier de service en dépit de ses soutiens aux Palestiniens par hostilité à Israël et plus tard de son appel pour la défense du bourreau nazi Klaus Barbie, n’en est pas moins « un nostalgique du nazisme…un soldat perdu ».
Laissant sa femme Djamila et leurs enfants à Alger, au printemps 1970, Jacques Vergès coupe toute relation avec ses proches et connaissances. S’il repasse quelquefois par Paris, et aussi Berlin et quelques villes d’Europe, il est absent pour tous. Aujourd’hui encore, il ne répond pas aux questions sur cette période qui se termine par sa réapparition publique en 1978, après la mort de Chou En Lai et de Mao. Aucun témoignage ne le situe aux côtés du règne de la terreur « khmère rouge ». Ses séjours en Chine et des déplacements à répétition sont avérés. Spectateur engagé ? « Seule la Chine avait alors encore valeur de modèle pour le Tiers-monde. »
A son retour, inscrit au barreau de Paris, passant du quartier Pigalle, à la rue Notre-Dame-des-champs puis à un hôtel particulier des « beaux quartiers », il prend des causes avantageuses et surtout médiatiques qu’il répartit en trois ordres : les dossiers politiques dont ceux du terrorisme liés au Proche-Orient, les affaires africaines, et les dossiers à « connotation financière ». La liste est longue comprenant le nazi Klaus Barbie, Roger Garaudy* pour « négationnisme », le dictateur Slobodan Milosevic, les terroristes Magdalena Kopp de la Fraction rouge, et pour un temps Carlos, ingérable…Il y a bien un fil continu ou ténu d’anticolonialisme, mais pour cet esprit de chair qui s’emploie à être souverain, le choix de la posture, de la théâtralité selon son expression, n’a peut-être pas de limites, puisqu’ « il n’y a plus de guerre ou de révolution où je puisse m’engager totalement ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article184960, notice VERGÈS Jacques, Camille, Raymond, surnommé Mansour, prénom musulman pris en 1963 pour son mariage selon le code algérien avec Djamila Bouhired. [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, version mise en ligne le 8 septembre 2016, dernière modification le 20 janvier 2017.

Par René Gallissot

ŒUVRE : Pour Djamila Bouhired avec Georges Arnaud. Paris, Minuit, 1957. – Les disparus. Dossier établi avec Maurice Courrégé et Michel Zavrian, postface de Pierre Vidal-Naquet . Lausanne, La Cité, 1959. –Le droit à la colère avec Maurice Courrégé et Michel Zavrian. Paris, Minuit, 1960. –De la stratégie judiciaire, Paris, Minuit, 1968. –Pour les Fedayine, Paris, Minuit, 1969. –Agenda, Paris, Jean-Claude Simoën, 1979. –Le salaud lumineux. Conversations avec Jean-Louis Remilleux, Paris, Michel Lafon, 1990. –Lettre ouverte à des amis algériens devenus tortionnaires. Paris, Albin Michel, 1993. –Intelligence avec l’ennemi. Conversations avec Jean-Louis Remilleux, Paris, Michel Lafon, 1994. –J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans. Paris, La Table Ronde, 1998. –Jacques Vergès l’anticolonialiste. Entretiens de Jacques Vergès avec Philippe Karim Felissi. Paris, Le Félin, 2005. –Que mes guerres étaient belles ! Monaco, Editions du Rocher, 2007, etc…

SOURCES : Arch. Service historique de l’armée de terre, 1H 1097/4. –Arch. Nat. de France, Centre des archives contemporaines, dossier « poursuites pénales contre les avocats du collectif Vergès, décembre 1959 à novembre 1961 », CAC 800293 art. 53, et dossier du Ministère de la justice (assassinat Ould Aoudia), CAC 800293 art.55. –Marcel Péju, Le procès Jeanson. Paris, Maspéro,1961. –Chantal Lauvernier, « Ban-Baï » Raymond Vergès (1882-1957). Mémoire de maîtrise en histoire, édition d’auteur, 1994. –Pierre Vidal-Naquet, Mémoires, tome 2, Le trouble et la lumière. 1955-1998. Paris, Le Seuil/La Découverte, 1998. –Thierry Jean-Pierre, Vergès et Vergès. De l’autre côté du miroir. Paris, J-C. Lattès, 2000. – Sylvie Thénault, Une drôle de justice, Paris, La Découverte, 2001. – Barbet Schroeder, L’avocat de la terreur, film, France, 2007.

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