TRAORE Amadou, Seydou

Par Ophélie Rillon

Né en 1929 à Niafounké au Soudan-français (actuel Mali), mort le 4 septembre 2016 à Bamako ; enseignant, libraire et éditeur ; secrétaire général du Syndicat national de l’Imprimerie, de la presse et de l’Industrie du livre ; Vice-Président du Mouvement Soudanais de la Paix ; Vice-Président du Comité de solidarité Afro-Asiatique ; directeur de trois sociétés d’État dans le domaine culturel sous la Première République (1960-1968) ; Vice-Président de la Commission de Presse et de propagande de l’US-RDA (1966-1968) ; Secrétaire à la presse puis Secrétaire politique de l’US-RDA (années 1990).

Amadou Seydou Traoré est né en 1929 à Niafounké, dans la région de Tombouctou, dont sa mère Aïssa Sankaré est originaire. « Femme au foyer », celle-ci a reçu une éducation conservatrice très stricte sur les questions morales. C’est elle qui l’envoie à l’école coranique avant qu’il fréquente l’école française. Seydou Traoré, le père d’Amadou, est quant à lui originaire de Ségou. Orphelin de père et de mère, il fut parmi les premières générations d’enfants recrutées de force dans les écoles coloniales. Il sort diplômé de l’École Normale de Gorée (Sénégal) en 1917 comme Receveur des Postes et Télécommunications. A ce titre, il a installé tout le réseau postal et les lignes téléphoniques du cercle de l’Issa Ber (Niafounké). Sur les bancs de l’école, son père se lie d’amitié avec Mamadou Konaté avec lequel il fonde, en 1945, le Bloc démocratique soudanais (BDS) de tendance socialiste. Il participe également à la création de la Section Soudanaise du Rassemblement démocratique africain (US-RDA) en 1946.

En 1939, le père Traoré confie la scolarisation de son fils à son ami Mamadou Konaté, alors directeur de l’école rurale de Bamako Coura. Le jeune Amadou, surnommé « Amadou Djikoroni » par son instituteur en référence à son quartier d’habitation à Bamako, baigne dans un environnement très politisé. Son père est l’un des rares lettrés qui reçoit régulièrement la presse, et le foyer paternel est ainsi un lieu où se rencontrent de nombreux militants politiques et syndicaux. À l’école, son instituteur et « père » Mamadou Konaté participe à la formation de sa conscience politique en lui demandant de rendre compte, chaque samedi, des évènements de la guerre à ses camarades. De plus, il le commissionne à la sortie des classes pour convoyer sa correspondance militante. Après ses études primaires, Amadou intègre l’école secondaire Terrasson de Fougères (actuel lycée Askia) puis l’École Normale Frédéric Assomption de Katibougou. Pendant les jours de congés et durant les vacances il fréquente le Groupe d’études communistes (GEC) de Bamako, et découvre le socialisme. Il obtient son Brevet élémentaire en 1947 et s’engage dans le tout nouveau cycle d’études qui s’ouvre pour les jeunes Africains des colonies françaises : la préparation du baccalauréat, qui leur était jusque-là interdit. Malheureusement, son père meurt dans un accident de circulation. En tant que fils aîné, il se retrouve en charge de sa famille et se voit obligé d’arrêter ses études pour devenir instituteur.

Militant à l’US-RDA, Amadou Seydou Traoré lutte contre l’armement nucléaire, diffuse la pétition « Appel de Stockholm » du 19 mars 1950 et collecte des signatures qu’il envoie aux initiateurs. Sa prise de position entraîne sa non-titularisation et sa mutation hors de Bamako, à la tête de l’école du village de Garalo (cercle de Bougouni). Il est alors un jeune « directeur stagiaire » âgé de 21 ans. Affecté en 1954 à l’école de Djoliba, il réintègre Bamako en 1956 dans l’école de son enfance, toujours dirigée par Mamadou Konaté, l’année où ce dernier meurt. De 1956 à 1958 Amadou Seydou Traoré est muté à l’Inspection académique du Soudan. Il en profite pour passer son bac philosophie en candidat libre et devient l’un des rares bacheliers du territoire en 1957, date à laquelle il se marie avec Mariam Simpara. L’année suivante, alors que l’US-RDA dirige le Gouvernement du Territoire autonome du Soudan français et appelle à voter « Oui » au Référendum proposé par De Gaulle pour l’intégration des territoires colonisés dans la « Communauté franco-Africaine », Amadou Seydou Traoré s’inscrit en faux par rapport à la ligne du parti. Avec d’autres camarades, il fait campagne pour le « Non » et plaide en faveur de l’indépendance immédiate. Ses prises de position vaudront à Amadou d’être suspendu puis radié de la fonction publique.

Il décide alors avec ses amis de créer une Section Soudanaise du Parti Africain de l’Indépendance (PAI), dont il devient premier secrétaire, et fonde une librairie, L ’Étoile noire. Sa jeune épouse, qui dispose d’un certificat d’études, milite à ses côtés, l’aide à monter sa librairie et à imprimer le journal Anw b’an Yereta (« Nous allons à l’indépendance »). Clandestinement, Amadou se rend à la Conférence Panafricaine des Peuples à Accra en décembre 1958, où il rencontre des figures comme Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Frantz Fanon, Ernest Wandjé, etc. En mars 1959, Modibo Keita propose au PAI une rencontre pour fusionner toutes les « forces patriotiques ». Après consultation des sections locales du PAI, Amadou Seydou Traoré et ses camarades donnent leur accord pour se fondre dans l’US-RDA, à condition que la perspective soit d’amener le Soudan à l’indépendance et au socialisme. Ce choix provoque de violentes réactions de la part de leurs camarades Sénégalais, qui crient à la trahison et accusent Amadou Seydou Traoré de rallier le camp des ennemis de la libération nationale. Mais ce dernier croit fermement à la marche de son pays vers l’indépendance et, au travers de sa librairie, il œuvre à imaginer une construction nationale placée sous le signe du socialisme.

Il effectue un périple en France, en République Démocratique Allemande (RDA), en Union soviétique, en Inde et en Chine afin de lever des fonds pour l’approvisionnement de sa librairie. En 1961, un an après l’accession du Mali à l’indépendance, Amadou Seydou Traoré propose à Modibo Keita de léguer au pays sa librairie L ’Etoile noire et une enveloppe de 52 millions de Francs CFA rassemblés grâce à la solidarité internationale pour aider à l’édification culturelle du socialisme au Mali. Sa librairie est alors transformée en entreprise d’État et Amadou Seydou Traoré, réintégré dans la fonction publique, devient Directeur de trois sociétés d’État : la Librairie populaire, les Éditions Imprimeries du Mali et l’Office cinématographique national du Mali (OCINAM).

Avec la réforme de l’Enseignement de 1962, il a pour mission d’approvisionner les écoles du territoire en matériel pédagogique, sportif et culturel et l’Administration malienne en matériel et fournitures de bureau. Il se charge également de monter 42 librairies populaires dans les différentes régions du Mali. La librairie Populaire et l’OCINAM soutiennent les activités d’alphabétisation des adultes, la politique de développement agricole et de défense de l’environnement. Travaux agricoles, équipement des écoles, alphabétisation et séances de cinéma vont alors de pair pour toucher hommes et femmes paysannes, à travers tout le pays. En 1963, à l’issue du Congrès constitutif du Syndicat national de l’Imprimerie, de la presse et de l’Industrie du livre, Amadou Traoré en est élu Secrétaire Général. En 1966, il est nommé Vice-président de la Commission de Presse et de propagande du Bureau Politique National de l’US-RDA. Durant toute cette période il est également l’un des principaux animateurs des écoles du Parti où il a en charge la formation idéologique des cadres civils et militaires. Mais l’aventure socialiste s’arrête brutalement lorsque, le 19 novembre 1968, un coup d’État militaire renverse le régime de l’USRDA. Le Président Modibo Kéïta est arrêté avec plusieurs responsables de la 1ère République, dont Amadou Traoré. Sans jugement, ils sont déportés au bagne de Kidal où Amadou Traoré et ses camarades subissent pendant 10 ans brimades, mauvais traitements et tortures. Il appartient au dernier contingent de prisonniers politiques libérés en 1978.

A sa libération, il est invité en Guinée pour se faire soigner. A l’issue de son séjour, Sékou Touré lui propose de s’y exiler mais Amadou Traoré refuse – en raison de désaccords politiques - et rentre au Mali car c’est dans son pays qu’il veut lutter. Il est nommé Conseiller pédagogique à l’inspection de l’enseignement fondamental à Nioro du Sahel, ville où « on n’entend pas siffler le train ». Le régime militaire espère ainsi le couper de tous réseaux politiques et syndicaux en l’envoyant loin de la capitale et du trafic ferroviaire. L’ironie est que Nioro est desservie par avions dont l’un appartient à l’Office de Développement Intégré du Kaarta (ODIK) où l’épouse d’Amadou est Secrétaire de Direction. Il utilise donc ce moyen de transport pour envoyer et recevoir clandestinement le matériel militant à Bamako et ailleurs. Il milite au Syndicat national des enseignants et de la culture (SNEC) et participe à réactiver des cellules clandestines de l’US-RDA dans les différentes localités où il est muté : Baguinéda, Sikasso. En 1984, il devient chef d’une section de l’Institut pédagogique à Bamako et prend sa retraite anticipée en 1986, pour ne pas être mêlé aux activités du parti unique l’Union démocratique du peuple malien (UDPM). Avec l’aide de camarades, d’organisations syndicales comme le SNEC, et grâce aux soutien des employés de la Librairie populaire, il parvient à récupérer l’entreprise en 1988 lorsque le régime décide de la privatiser. Il la transforme en société anonyme qui comprend également la coopérative culturelle Jamana, créée par des militants comme Alpha Oumar Konaré. Durant cette période où la lutte contre le régime de Moussa Traoré s’intensifie, Amadou Traoré participe avec les militants de l’USRDA, du Parti Malien du Travail (PMT) et du Parti Malien pour la Révolution et la démocratie (PMRD) - toutes trois organisations clandestines - à la création d’une Association légale de lutte politique. Celle-ci voit le jour le 24 octobre 1990 sous le nom Alliance pour la démocratie au Mali (ADEMA). Quelques mois plus tard, une révolution éclate. Après de longs mois d’affrontements faisant des centaines de morts et de blessés, une frange de l’armée renverse le régime de Moussa Traoré le 26 mars 1991.

Au lendemain des élections démocratiques de 1992 qui voient Alpha Oumar Konaré prendre la Présidence du Mali, Amadou Seydou Traoré démissionne de la Librairie Nouvelle S. A. qu’ils avaient créée ensemble et dont il était président, pour s’éloigner des luttes intestines et fonder une librairie indépendante : la « Librairie Traoré » et les Éditions « La ruche à livres » qui jouxtent sa maison dans le quartier de Ouolofobougou-Bolibana. Il poursuit son œuvre d’éducateur militant en publiant de nombreux ouvrages, souvent rédigés de sa plume, sur l’histoire de la Ière République et les problèmes politiques du Mali contemporain. Il anime des conférences-débats et des émissions sur les antennes de radios privées. Il a également créé un Centre de documentation pour archiver les documents relatifs à la lutte anticoloniale et au régime de l’US-RDA. Ce centre comporte également une bibliothèque. Nombre de jeunes militants viennent se documenter auprès de lui. Parallèlement à ses activités de libraire, Amadou Traoré continue à militer à l’US-RDA dont il devient successivement Secrétaire à la presse et Secrétaire politique. Mais ne se reconnaissant plus dans ce parti tiraillé par les crises et dissensions internes, il en quitte finalement la direction en en août 2002. Il se rapproche un temps du parti Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (SADI) d’Oumar Mariko (lien avec notice) dont, sans en être membre, il s’occupe de la formation idéologique de la jeunesse. Sa maison était également fréquentée par les militants de association « Repères » dont Amadou était président, les jeunes de l’association Faso Kanu (« l’amour de la patrie ») et du collectif Mali Té Tila (« Mali un et indivisible ») créé en juillet 2014 pour dénoncer les accords d’Alger et défendre l’intégrité territoriale du Mali.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article184836, notice TRAORE Amadou, Seydou par Ophélie Rillon, version mise en ligne le 5 septembre 2016, dernière modification le 25 janvier 2017.

Par Ophélie Rillon

OEUVRES (sélection) :
TRAORE Amadou Seydou Défense et illustration de l’action de l’Union Soudanaise RDA, 1946-1968, tome 1 Bamako, La Ruche à livres, 1996, 288p.
TRAORE Amadou Seydou, Devoir de Mémoire. Devoir de Vérité, La ruche à livres, Bamako, Mali, 2005, 430 p.
TRAORE Amadou Seydou, Le salaire des libérateurs du Mali, Bamako, La ruche à livres, 2008, 427 p.

Campmas Pierre, L’Union soudanaise : Section soudanaise du rassemblement démocratique africain 1946-1968, thèse d’histoire, Université de Toulouse 2, 1978.
Entretiens avec Amadou Seydou Traoré en mars 2010 à Bamako et en avril-mai 2016 à Paris.
Émission « Africains et socialistes » dans La marche du monde, Valérie Nivelon, Radio France Internationale (RFI), 30 avril 2016, http://www.rfi.fr/emission/20160430-socialismes-africains-colloque-paris-cnrs-histoire-sociale-dia-mbadiagana-traore-d (consultée le 24 mai 2016)

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément