ZHANG Shenfu 張申府 (ZHANG Songnian)

Par Vera Schwarcz

Né le 15 juin 1893 à Xianxian (Hebei), mort le 20 juin 1986. Professeur de philosophie occidentale et de logique, principal interprète et adepte de Bertrand Russell, intellectuel occidentaliste du 4 mai, l’un des fondateurs du P.C.C., qu’il quitte en 1925. Rallié au régime communiste après avoir critiqué celui de Chiang Kai-shek, il est dénoncé comme droitier lors des Cent Fleurs (1957) et pendant la Révolution culturelle. Réhabilité en 1979.

La carrière de Zhang Shenfu présente deux facettes. D’un côté, le philosophe mathématicien et logicien traducteur et adepte de Bertrand Russell, professeur employé par les plus prestigieuses des universités chinoises (Beida à l’époque du 4 mai, Qinghua de 1930 à 1936). L’intellectuel engagé d’autre part, militant féministe, communiste, compagnon de route ensuite d’un parti puis d’un pouvoir dont il n’hésitera pas à critiquer l’intolérance en matière intellectuelle après 1949. Diptyque banal à vrai dire : rares sont les intellectuels chinois que les combats politiques du siècle et surtout la lutte pour la survie de leur pays ont laissés indifférents ou muets. Et comme pour beaucoup, c’est le mouvement du 4 mai qui, chez Zhang Shenfu, scelle cet engagement.
Il s’y agrège par le biais du féminisme. Étudiant en mathématiques à Beida depuis 1914, il se fait remarquer par un article prônant l’émancipation des femmes à travers l’histoire de la mathématicienne russe Sofia Kovaleski, article que Le Magazine des Femmes (Funü zazhî) publie en février 1915 dans l’un de ses premiers numéros. Par la suite il passe du corps étudiant au corps enseignant (il donne le premier cours de logique mathématique à Beida en 1919-1920) et rejoint le cercle de ses collègues inspirateurs du mouvement occidentaliste dont Beida est devenu le centre (voir Chen Duxiu (陳獨秀), Li Dazhao (李大釗)). Zhang Shenfu accentue la critique de l’ordre moral légué par le confucianisme en dénonçant un symptôme privilégié : l’injustice de la condition féminine. D’article en article, dénonciations et solutions se font plus hardies : sous l’influence de Russell, l’appel à la libération sexuelle finit par remplacer l’éloge de l’émancipation intellectuelle.
Chez Zhang Shenfu comme chez Russell, d’ailleurs, le rationalisme sceptique et l’iconoclasme féministe vont de pair. Bientôt Zhang y ajoute un autre enthousiasme suivi d’une autre théorie : l’admiration pour la révolution russe incline sa pensée en direction du marxisme. Après avoir fondé la revue Meizhou pinglun (La Semaine critique) avec Chen Duxiu et Li Dazhao en 1918, il fréquente le cercle marxiste de Pékin en 1919-20 (voir Li Dazhao (李大釗)). En 1919, il traduit la « Déclaration d’indépendance de l’Esprit » de Romain Rolland. En France et en Europe, où il séjourne de 1921 à 1923 et où il est l’une des figures de proue du mouvement communiste qui se développe dans le milieu des « étudiants-travailleurs » (voir Li Shizeng (李石曾), Cai Hesen (蔡和森), Zhao Shiyan (趙世炎)), il poursuit ses études en philosophie, psychologie et mathématiques à la Sorbonne puis à Gôttingen et à Berlin. Le freudisme l’incite à penser que la révolution politique procède de la sublimation des pulsions sexuelles libérées et reconnues. Le fait que cette « libération » doive attendre l’avènement du communisme pour se concrétiser rachète mal la hardiesse peu orthodoxe du propos. Éclectique et tolérante comme le tout premier communisme chinois dans son ensemble, Shaonian (La Jeunesse), revue parisienne des communistes chinois, publie sans sourciller ces fruits d’une pensée originale en même temps que des articles plus « sages » et plus directement politiques. Il est vrai que Zhang Shenfu la dirige et qu’il est, de loin, le plus prestigieux des communistes chinois en Europe. Sa participation au « mouvement pour la nouvelle culture », son savoir et son titre de professeur (à Beida puis à l’Université franco-chinoise de Lyon) le mettent au premier rang d’un cercle qu’il a élargi par de notables recrutements : Liu Qingyang (劉清揚), intellectuelle féministe avec laquelle il a noué une idylle en 1920 et qui sera son épouse jusqu’en 1948, Zhou Enlai (周恩來), sont admis sur sa recommandation au début de l’année 1921.
Si apte soit-il à féconder son marxisme au moyen d’autres approches, Zhang Shenfu le veut intransigeant dans son domaine d’application spécifique : celui de la révolution qui, à ses yeux, doit être et demeurer l’affaire de la classe ouvrière. Aussi s’oppose-t-il à la stratégie de front uni adoptée depuis 1923 (voir Maring) et aux théoriciens qui concèdent le « leadership » révolutionnaire à la « bourgeoisie nationale » (voir Qu Qiubai (瞿秋白), Chen Duxiu (陳獨秀)). Cette position qu’il partage avec Peng Shuzhi (彭述之) le conduit, contrairement à Peng, à quitter le Parti à l’époque du IVe congrès (1925). Il n’en reste pas moins un compagnon de route fort actif, notamment à Wuhan (siège du gouvernement de la gauche nationaliste et du P.C.C. en 1927 : voir Wang Jingwei (汪精衛)) puis dans le Tiers Parti (voir Deng Yanda (鄧演達)). Contre la politique japonaise de Chiang Kai-shek, il prend une part déterminante au mouvement du 9 décembre 1935 (voir Li Chang (李昌)). Soupçonné de diriger l’organisation clandestine du P.C.C. à Pékin, il est détenu quelque temps. De 1936 à 1938, il anime le mouvement pour les « Nouvelles Lumières » avec Chen Boda (陳伯達) et Ai Siqi (艾思奇). Pendant la guerre sino-japonaise (1937-1945), il publie la revue Zhanshi wenhua (Culture en temps de guerre) et mêle sa voix au concert de la « troisième force », qui demande un régime plus démocratique. Il sera l’un des fondateurs de la Ligue démocratique (voir Liang Shuming (梁漱溟)). Le P.C.C., dont il n’approuve pas toute la politique, ne l’épargnera guère malgré son ralliement. En 1948, un cessez-le-feu qu’il préconise dans les villes du nord de la Chine lui est sévèrement reproché. En 1957, après le fiasco des Cent Fleurs, il est attaqué comme droitier : l’idéal du 4 mai, a- t-il déclaré, reste valable dans la société communiste. La Révolution culturelle ne manque pas de s’en prendre au disciple « idéaliste » de Russell. L’après-Mao l’a réhabilité en 1979 et des recherches biographiques conduites tant en Chine qu’à l’étranger ont depuis lors tiré du néant le plus oublié peut-être parmi les grands oubliés des premiers temps du P.C.C.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article184592, notice ZHANG Shenfu 張申府 (ZHANG Songnian) par Vera Schwarcz, version mise en ligne le 2 février 2017, dernière modification le 8 février 2017.

Par Vera Schwarcz

ŒUVRE : Outre les nombreux périodiques qu’il a fondés ou auxquels il a collaboré, Zhang Shenfu a produit une œuvre philosophique et politique considérable : Suosi (La pensée en tant que telle), Fuzhou, 1931. — Wo xiangxin Zhongguo (J’ai foi en la Chine), Shanghai, 1937. — Shenmo shi xin qimeng yundong (Qu’est-ce que le mouvement des Nouvelles Lumières ?) Chungking, 1939. — Women de chulu (Notre alternative), Pékin, 1948.

SOURCES : Guo Zhanbo (1936). — Schwarcz (1985) et interviews de Zhang Shenfu, 1979-80, 81, 83 et 84.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément