YU Luoke 遇儸克

Par Wotjtek Zafanolli

Né en 1942, à Pékin ; exécuté le 5 mars 1970. Opposant de la première heure à Yao Wenyuan ; auteur d’un texte dénonçant I’« apartheid social » dont sont victimes les gens ayant de « mauvaises origines de classe ».

Toute sa vie, Yu Luoke a souffert de ses « mauvaises » origines. Ses parents sont en effet des « capitalistes nationaux », catégorie sociale admise dans les rangs du « peuple » le temps — fort bref — que devait durer la « nouvelle démocratie », puis impitoyablement ostracisée avant de faire à nouveau figure d’élément dynamique de la société chinoise. Sa mère a fondé une petite usine à Pékin en 1948. Son père, lui, a fait des études au Japon et il est ingénieur des chemins de fer. En 1954, après que la campagne des « cinq antis » (wufan), les emprunts forcés et les pressions politiques ont rendu les « capitalistes nationaux » financièrement et économiquement exsangues, la mère de Yu Luoke fait « volontairement » don de son usine à l’État. En échange, elle peut devenir député de la ville de Pékin, en même temps que représentante de Pékin à la Conférence politique consultative du peuple chinois (C.P.C.P.C.). En 1956, elle fait également don de ses biens immobiliers à l’État. Cela ne l’empêche pas d’être victime de la répression anti-droitière, en 1957. Elle est alors condamnée à travailler dans sa propre usine « sous la surveillance des masses », tandis que son mari est renvoyé du poste qu’il occupait dans un ministère. C’est à toute la famille que s’étend la disgrâce. En 1962, Yu Luoke, qui est un très brillant élève, passe l’examen d’entrée à l’université. Mais il est recalé, en raison de son appartenance aux « cinq catégories noires ». Il retente sa chance en 1963, mais sans plus de succès. Il doit alors se résigner à aller travailler à la campagne. En 1964, il retourne à Pékin, où il exerce toutes sortes de petits métiers : garçon de téléphone, documentaliste temporaire, instituteur intérimaire, etc. En fait, son origine familiale lui interdit de trouver du travail autre que temporaire. Finalement, en février 1966, il est recruté comme apprenti dans une usine.
A la fin de 1965, après la parution du fameux article de Yao Wenyuan (姚文元) (voir Wu Han (吳晗)) qui met en marche la Révolution culturelle, Yu Luoke a envoyé à la presse trois articles dans lesquels il prend la défense de la pièce Hai Rui démis de ses fonctions. A son grand étonnement, le 13 février 1966, le Wenhuibao publie comme « matériau par la négative » (fanmian cailiao) un de ces articles, « Le moment est venu de lutter contre le matérialisme mécaniste ». Pendant l’« Août rouge » de l’année 1966, qui voit une véritable terreur s’exercer contre les catégories sociales mises à l’index par le Parti, on perquisitionne chez sa famille ; sa sœur, Yu Luojing, est envoyée en « rééducation par le travail » pour une période de trois ans, et lui-même doit subir une « classe d’étude de la pensée-maozedong » (Mao Tse-tung) dans son usine. Il est libéré en octobre 1966. Il s’attelle alors à la rédaction de son ouvrage majeur Chushen lun (Sur les origines de classe).
Étant donné le fanatisme ambiant qui caractérise toute cette époque, il y fait la preuve d’une remarquable indépendance d’esprit. Sa thèse centrale est qu’il est absurde, d’un point de vue marxiste-léniniste, de ravaler au rang de citoyens de seconde zone les individus qui n’ont pas eu la chance de naître dans une famille « rouge ». En conséquence, il demande que soit mis fin à l’oppression et aux brimades institutionnelles auxquelles ils sont en butte, et il appelle toutes les jeunes victimes de cette forme de discrimination à se battre pour leur propre destin. « Même quelqu’un ayant de mauvaises origines peut faire partie de la gauche révolutionnaire et être un continuateur de la cause du prolétariat et un appui de la Révolution ; devant leurs actes, tous les jeunes sont égaux », proclame-t- il, avant de conclure : « Une nouvelle couche de privilégiés s’est constituée, tandis qu’une autre couche de la population est devenue victime de discriminations. » Son texte, qui est d’abord multigraphié, est repris en février 1967 dans le Journal de la Révolution culturelle lycéenne qui tire à plus de 100 000 exemplaires. Il connaît un succès immense et devient très vite la plate-forme politique de tous les Gardes rouges « noirs » qui luttent pour l’égalité des droits avec leurs camarades issus de « bonnes » familles. Véritable bénédiction, l’ouvrage de Yu Luoke leur donne en effet une arme théorique leur permettant de combattre ouvertement la « doctrine de la lignée » — attribuée aujourd’hui à Lin Biao (林彪) et à la « Bande des Quatre » (voir Jiang Qing (江青)) seulement —, sans avoir à sortir du cadre idéologique et conceptuel qui s’impose alors à l’ensemble de la société chinoise. Peu après, sur intervention personnelle de Yao Wenyuan et de Qi Benyu (慼本禹), le Journal de la Révolution culturelle lycéenne est interdit, tandis que Yu Luoke est placé sous surveillance de la police (le Gong’anju). Le 5 janvier 1968, alors que la répression s’est déjà abattue sur les Gardes rouges, il est arrêté à son domicile. En prison, comme il refuse d’admettre ses « crimes », il est soumis à toutes sortes de mauvais traitements. Le 5 mars 1970, c’est en paix avec lui-même et avec un sang-froid qui lui vaut l’admiration de ses compagnons d’infortune qu’il se laisse conduire au terrain d’exécution. Mais il n’est pas oublié, et pendant le Printemps de Pékin (voir Wei Jingsheng (魏京生)) des dazibao réclament sa réhabilitation. Celle-ci est finalement décidée le 21 novembre 1979 par le tribunal de moyenne instance de Pékin.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article184560, notice YU Luoke 遇儸克 par Wotjtek Zafanolli, version mise en ligne le 1er février 2017, dernière modification le 1er février 2017.

Par Wotjtek Zafanolli

ŒUVRE : Chushen lun (Sur les origines de classe), in Dong xi feng (Vent d’Est, vent d’Ouest), no. 22, 10 octobre 1980.

SOURCES : Huang San et Mandarès (1982). — Yu Luojin (1982 et 1984). — Siwu luntan (Tribune du 5 avril), no. 8 & 13. — Guanchajia, no. 36. — Zhengming, nos. 24 & 29.

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