Né le 28 avril 1898 dans le Guangdong, mort le 22 octobre 1986. Vétéran et maréchal de l’Armée rouge, qu’il restaure après la Révolution culturelle, l’un des tout premiers dirigeants chinois à l’époque de la démaoïsation.

Ye Jianying est né dans une communauté Hakka du Guangdong, à 110 kilomètres de Shantou (Swatow). Son père était un riche marchand qui avait autrefois vécu à Singapour. Aussi Ye fit-il des études complètes, sortant en 1919 de l’Académie militaire du Yunnan. Après un intermède auprès d’un seigneur de la guerre, il se mit au service de Sun Yat-sen (孫逸仙) à Canton. Il adhéra peut-être au P.C.C. en 1923, après l’accord de coopération entre communistes et nationalistes, mais une biographie officielle de 1955 situe son adhésion en 1927.
Il fut en tout cas instructeur à l’Académie militaire de Whampoa (Huangpu : voir Blücher) entre 1924 et 1926. Il y fit la connaissance de celui qu’il allait seconder pendant la majeure partie de sa carrière et qui allait être son modèle en politique : Zhou Enlai (周恩來). Il participa à la Beifa (l’Expédition du Nord) à la tête d’un régiment de cadets de l’Académie. Après la prise de Wuhan, il devint chef d’état-major de la 24e Division sous Ye Ting (葉挺). Cette division fut stationnée près de Nanchang (Jiangxi) lors de la tension croissante à l’intérieur du Front uni. Aussi Ye participa-t-il à la préparation et au déroulement de la célèbre insurrection de Nanchang le 1er août 1927 (voir Ye Ting (葉挺) et He Long (賀龍)). Peut-être Ye fut- il de ceux qui se réfugièrent alors avec Zhou de Shantou à Hong Kong, à moins qu’il ne soit resté à la tête de son régiment, qui fut ensuite stationné à Canton : en tous cas, cela lui permit de préparer à Canton l’insurrection de décembre, dont il fut le chef militaire en second, sous Ye Ting. Après l’échec, il était grand temps de passer à Hong Kong, colonie britannique.
Ye Jianying partit pour Moscou, où il étudia deux ans. Rentré à Shanghai en 1932, il rejoint le soviet central du Jiangxi en 1933. Il devient chef d’état-major du Conseil militaire révolutionnaire du C.E.C. (Comité exécutif central) de la République soviétique chinoise (fondée en novembre 1931), fonction dans laquelle il alterne avec Liu Bocheng (劉伯承). A la fin de l’année 1933, il devient chef d’état-major de la lre Armée de front de Zhu De (朱德), dont Zhou Enlai est le commissaire politique. En janvier-février 1934, le IIe congrès pan-chinois des soviets l’élit membre du C.E.C. Au cours de la Longue Marche, il aurait pris parti pour Mao Tse-tung (毛澤東) contre Zhang Guotao (張囯燾). Arrivé à Yan’an, Ye Jianying est chargé des contacts avec celui que Chiang Kai-shek a chargé de la répression anticommuniste : Zhang Xueliang. Mais désireux de s’opposer au Japon avant de régler le problème communiste, Zhang Xueliang s’empare de Chiang Kai-shek lors de l’incident de Xi’an (décembre 1936). Ye Jianying fait partie de la délégation communiste (dirigée par Zhou Enlai) qui obtient la libération de Chiang en échange d’une résistance plus vigoureuse au Japon (voir Zhou Enlai (周恩來)).
Ye Jianying était sans doute particulièrement qualifié pour être attaché ensuite comme officier de liaison auprès de Chiang Kai-shek, qui le consultait souvent sur les affaires militaires. Il fut même (en 1938) chargé de l’école de guérilla nationaliste. En 1939, il assure les mêmes fonctions de liaison avec Zhou Enlai à Chungking. Mais il repart ensuite à Yan’an, comme chef d’état-major des troupes communistes (la 8e Armée de route). Il assure l’information des journalistes et diplomates étrangers.
Élu au C.C. en 1945, il est l’un des représentants du P.C.C. à la conférence politique consultative de Chungking en janvier 1946. Il y reste comme délégué communiste pour l’application du cessez-le-feu. Avec la rupture dans les faits des négociations, il retourne à Yan’an en février 1947 et reprend alors ses activités militaires.
A la prise de Pékin, familier avec la ville et connaissant nombre d’anciens officiers du G.M.D., il est chargé de l’administration militaire et de la mairie. Nie Rongzhen (聶榮臻) le remplace dans cette dernière tâche et Ye devient le premier personnage de Chine du Sud : secrétaire du sous-Bureau correspondant, gouverneur du Guangdong, chef de la région militaire, il avait l’avantage d’être un des rares dirigeants d’envergure nationale à parler à la fois mandarin, cantonais et hakka. Il sera donc accepté plus facilement sur place — mais il sera aussi mis en difficulté, en même temps que les cadres locaux, à propos de l’application de la réforme agraire... (voir Fang Fang (方方) et Tao Zhu (陶鑄)). Il doit faire son autocritique en 1952, mais tandis que Fang Fang est écarté du pouvoir, Ye Jianying garde toutes ses fonctions nominales, et en gagne de nouvelles : il remplace Lin Biao (林彪) à la tête du Bureau de Chine du Sud et du Centre. Cette affection à Wuhan l’éloigne d’autant du Guangdong — et de l’accusation de localisme... Il garde ses postes centraux, est élu député (du Guangdong !) à la lre A.N.P. ; il devient aussi vice-président du Conseil national de défense créé en septembre 1954 (en remplacement du Conseil populaire militaire et révolutionnaire créé en 1949, au sein duquel il exerçait la même fonction), dirige l’inspection des forces armées (novembre). Il est fait maréchal de l’Armée rouge en septembre 1955.
S’exprimant souvent sur les affaires militaires, il semble avoir fréquemment défendu des méthodes adaptées à l’emploi des armes les plus modernes, notamment lors de l’établissement en mars 1958 de l’Académie des sciences militaires, dont il devient le président et le commissaire politique. Ses voyages à l’étranger sont devenus exceptionnellement fréquents ; on le sait membre (en 1961) de la discrète et puissante Commission des affaires militaires du C.C. Il semble d’ailleurs avoir mis ses vues stratégiques en conformité avec l’optique maoïste : devant cette Commission, il dénonce le « dogmatisme » qui a affligé l’armée, et notamment la croyance superstitieuse dans les techniques étrangères, et leur imitation servile (ces griefs visent sans doute Peng Dehuai (彭德懷) et son chef d’état-major Huang Kecheng (黃克誠), démis en 1959). Il révèle alors que Mao a fait rédiger en 1958 de nouveaux manuels militaires insistant sur le rôle de la politique, de la mobilisation de masse, du combat rapproché, dit « à moins de 200 mètres ».
Son rôle, et sa position, dans la Révolution culturelle, sont mal connus. Il est sûr pourtant que cette dernière, sauf pour une brève période, lui a profité : dès 1965 il est élu vice-président de la C.P.C.P.C. (Conférence politique consultative du peuple chinois). Il entre au B.P. lors du 11e plénum du C.C. (en août 1966), après avoir sans doute joué un rôle dans la mise à l’écart de Luo Ruiqing (羅瑞卿) ; il devient aussi (en 1966) vice-président de la Commission des affaires militaires. C’est à ce dernier poste qu’il a quelques difficultés en mars-avril 1967 : comme Chen Yi (陳毅) et Xu Xiangqian (徐向前), il est accusé de s’opposer aux politiques du Centre maoïste : la faction de Jiang Qing (江青) et Chen Boda (陳伯達), ainsi peut-être que Lin Biao, tentent d’abattre Zhou Enlai à travers ses fidèles. Mais comme Zhou lui-même, Ye Jianying parvient à surmonter la difficile année 1967. Il entre au comité permanent du B.P. lors du IXe congrès du P.C.C. (1969). Après l’affaire Lin Biao (林彪), Zhou Enlai le charge de reprendre en main l’A.P.L. Ministre de la Défense (de 1971 à 1978), il domine la Commission des affaires militaires et devient l’un des vice-présidents du C.C. (1973). Son ascension et sa fidélité à Zhou Enlai l’opposent à la faction des radicaux. Il soutient le premier retour de Deng Xiaoping (鄧小平) (orchestré par Zhou en 1975) et si l’on ignore la part qu’il prend à la deuxième chute de Deng et à l’élévation de Hua Guofeng (華囯鋒) au printemps 1976 (après la disparition de Zhou Enlai), il est sûr qu’il contribue de manière décisive à l’élimination de la « Bande des Quatre » (voir Jiang Qing (江青)) après la mort de Mao.
Dès lors, le vieux maréchal (déjà très affaibli si l’on en croit ses visiteurs) devient une autorité tutélaire et un arbitre politique. A l’issu du XIe congrès du P.C.C., il devient vice-président du C.C. (août 1977). Moins d’un an plus tard, il laisse le ministère de la Défense à Xu Xiangqian (徐向前) pour recevoir la plus haute dignité de l’État : la présidence du comité permanent de l’A.N.P. (mars 1978). Les victoires successives remportées par la tendance pragmatique qu’anime Deng Xiaoping sont rendues possibles mais aussi de plus en plus manifestement nuancées par l’influence de Ye Jianying. Le plus connu de ses arbitrages est un discours prononcé le 29 septembre 1979 en l’honneur du trentième anniversaire de la R.P.C. et dans lequel il établit un bilan très critique de la Révolution culturelle tout en réaffirmant les grandes ambitions du régime communiste. Par la suite, Ye Jianying semble avoir pesé en faveur de la continuité, peut-être même pour le maintien du compromis avec les néo-maoïstes regroupés derrière Hua Guofeng : il paraît avoir marqué quelque mauvaise humeur quand celui-ci perdit sa prééminence (juin 1981). Néanmoins — et cela explique sans doute son acceptation du fait accompli — Ye Jianying est de ceux qui ont imposé, à cette époque, l’adoption d’un jugement « globalement positif » sur l’œuvre historique de Mao Tse-tung : après l’avoir rendu possible, Ye bornait ainsi de manière décisive le processus de démaoïsation.
Par la suite, malgré la perte de ses facultés d’élocution, le vieux maréchal ne s’est pas résigné à prendre sa retraite. A l’issue du XIIe congrès du P.C.C. il n’est pas entré dans la Commission des conseillers du C.C. contrairement à d’autres anciens (voir Bo Yibo (薄一波)). Au contraire, il a conservé sa place au comité permanent du B.P. — les vice-présidences du C.C. étant par ailleurs supprimées — et la vice-présidence de la Commission militaire du C.C. Il n’a abandonné qu’en juin 1983 la présidence du comité permanent de l’A.N.P. à Peng Zhen (彭真), alors même que Li Xiannian (李先念) recevait la présidence de la République. A la même époque, il recevait une vice-présidence de la Commission militaire centrale qui venait d’être instituée à l’intérieur du Conseil d’État. Mais son très grand âge et sa mauvaise santé l’ont empêché par la suite de peser sur les plus importantes décisions.

SOURCES : Outre BH et KC, voir Bartke (1981) et China Directory (1983).

François Godement, Yves Chevrier et Jean-Luc Domenach

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