WEI Baqun 韋拔群

Par Lucien Bianco

Né en 1894 dans le xian de Donglan (au nord-ouest du. Guangxi), assassiné dans la même région le 19 octobre 1932, Wei soulève les paysans Zhuang (la plus importante minorité nationale du Guangxi et de toute la Chine) durant les années 1920.

Wei appartient lui-même à la minorité Zhuang, mais c’est un Zhuang moins pauvre que les autres (son père est le plus riche propriétaire foncier du village) et surtout un Zhuang sinisé, qui a beaucoup voyagé en Chine méridionale. En 1914 il quitte sa famille et, sauf une brève visite durant l’hiver 1915-1916, ne rentre qu’à la fin de l’année 1921. Durant ces sept années il mesure la pauvreté et l’arriération de son xian natal : ni industrie moderne à Donglan, ni automobile, ni route pavée. Construites en 1927 grâce aux associations paysannes créées par Wei, les premières routes ne peuvent être empruntées que par des attelages de chevaux. Les fermiers versent entre les trois cinquièmes et les deux tiers de leur récolte au propriétaire, un taux très supérieur à la moyenne nationale. Montagnes et collines, qui occupent 43% de la surface du xian, sont habitées par des Yao misérables. Ces sept années de découverte d’une Chine différente du xian périphérique de son enfance sont aussi celles d‘une première participation à la politique nationale : Wei vend des propriétés familiales et recrute une centaine de villageois de Donglan et d’un xian voisin, qu’il incorpore dans l’armée du Guizhou sur le point de partir combattre les forces de Yuan Shikai dans le sud du Sichuan. Après la défaite, puis la mort de Yuan, Wei étudie à l’Académie militaire du Guizhou, dont il est diplômé en 1919. Officier de l’armée du Guizhou stationnée à Chongqing, il devient un lecteur assidu de Xin Qingnian (La nouvelle Jeunesse), puis quitte en secret l’armée, qui s’apprêtait à l’arrêter pour des activités réputées clandestines.
Rentré chez lui, il organise sans tarder sa première révolte paysanne (1921-1924), à la fois social et ethnique. Battu en 1924 et contraint de fuir Donglan l’année suivante, il va suivre l’année suivante à Canton les cours de l’institut des cadres du mouvement paysan (voir Peng Pai (澎湃) et Mao Tse-tung (毛澤東)) et en revient proche du mouvement communiste. De retour à Donglan en 1925, il y fonde à son tour un institut local de formation des cadres du mouvement paysan, en un lieu qu’il baptise Mont Lénine. Il lance immédiatement sa deuxième révolte (1925-1929) et les succès obtenus par Wei en 1926 (cent mille paysans adhèrent à un mouvement désormais étendu à une assez bonne partie du Guangxi occidental) attirent l’attention du P.C.C. Des responsables communistes envoyés sur place ne tardent cependant à recruter Wei et ses principaux lieutenants (il ne sera admis au P.C.C. qu’en 1929). Les organisations communistes du Guangxi sont démantelées quelques mois plus tard, après la rupture entre G.M.D. et P.C.C. (voir Introduction historique). Contraint d’évacuer les villes qu’il avait conquises, Wei Baqun trouve refuge dans les collines où il maintient, contre vents et marées, des troupes paysannes harcelées par les forces de l’ordre.
Deux ans plus tard, les communistes et certains de leurs partisans ou alliés à Nanning, capitale de la province, fournissent armes et équipement militaire aux milices paysannes de Wei Baqun, qui vient de déclencher sa troisième et dernière révolte (1929-1932).
Cette ultime révolte n’est pas seulement la sienne, elle est intégrée à l’insurrection communiste : la présence du mouvement paysan de Wei est même une des raisons qui incitent le P.C.C. à déclencher une insurrection à Baise, un centre de transbordement de l’opium proche de la frontière yunnanaise et peu éloigné de Donglan. Cette « insurrection » n’en est pas vraiment une : les communistes occupaient déjà la ville. Elle permet surtout de légitimer la fondation à une date symbolique (11 décembre 1929), second anniversaire de la Commune de Canton : voir Zhang Tailei (張太雷)) du soviet des Rivières de l’Est (Youjiang) et de l’Ouest (Xijiang), ainsi que de la 7e Armée rouge. Ce nouveau soviet, qui s’étend sur une dizaine de xian, englobe les conquêtes récentes de l’armée communiste et les zones précédemment tenues par Wei Baqun. Bien qu’il soit nommé d’emblée membre du gouvernement de la zone soviétique et commandant d’une des trois colonnes de la 7e Armée rouge, Wei perd en fait toute autonomie. Les véritables dirigeants du soviet sont des Han, représentants du C.C. et critiques du style de commandement peu orthodoxe du chef Zhuang. Rebelle romantique adoré par son peuple qui l’appelle le « dragon magique » (shen long 神龙), Wei Baqun n’a rien du révolutionnaire professionnel ou du commissaire léniniste. Tandis qu’il explique laborieusement aux gens des tribus des concepts (tels que « liberté » ou « égalité ») inconnus dans la langue Zhuang, ses collègues Han s’impatientent de l’arriération des aborigènes (Zhuang et plus encore Yao). Ces derniers ont de la peine à distinguer l’attitude de ces nouveaux Han qui se présentent comme leurs libérateurs de celle des Han de toujours, leurs oppresseurs immémoriaux. Résultat : ils ne réservent plus au mouvement le même accueil enthousiaste que du temps où Wei le dirigeait et l’incarnait. Conjuguée à cette aliénation progressive de la population locale, la défaite de la clique dirigeante du Guangxi, battue sur la scène politique nationale et donc contrainte d’affermir son emprise à l’échelle provinciale, aurait selon toute vraisemblance hâté la chute du soviet de la Rivière de l’Est. Mais cette chute est précipitée par le départ soudain de la 7e Armée rouge (octobre 1930), rappelée au nord par Li Lisan à l’époque déjà remplacé mais les responsables régionaux du P.C.C. l’ignorent (voir Deng Xiaoping (鄧小平)). Wei a beau protester avec la dernière énergie et préconiser la désobéissance à une directive qui laisse le soviet sans défense, il est abandonné sur place avec ses miliciens et autres guérilleros paysans, désormais regroupés au sein d’une 21e Division (de la 7e Armée rouge). Nouvelle retraite dans les collines, au cœur du pays Zhuang : Wei tient encore quelque deux ans, jusqu’à ce qu’un traître (son propre neveu) l’assassine (19 octobre 1932). Les forces de l’ordre e exhibent son cadavre à travers tout le pays Zhuang, dans l’espoir d’intimider les émules éventuels du « dragon magique ». Les habitants de Haifeng ont commencé à adorer Peng Pai de son vivant, ceux de Donglan ont fait de même à l’égard de Wei. Le culte est devenu officiel après la fondation de la R.P.C. : le « dieu rouge » (Wei Baqun) est célébré comme le plus grand révolutionnaire Zhuang, qui lie à jamais la minorité Zhuang au communisme et à la nation chinoise.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article184468, notice WEI Baqun 韋拔群 par Lucien Bianco, version mise en ligne le 24 janvier 2017, dernière modification le 22 août 2017.

Par Lucien Bianco

SOURCES : Outre KC, I, 74 (biographie de Zhang Yunyi), II, 821 (biographie de Deng Xiaoping) et II, 942 (biographie de Wei Guoqing), voir surtout : Diana Lary, in CQ no. 49 (janvier-mars 1972). — Voir aussi : Gong Chu (1954). — Xie Fumin, in Hongqi piaopiao, V (1957), 54-61. — Zhu Zhongyu (1960). — RMRB, 11 décembre 1981 (traductions résumées en anglais in F.B.I.S., Daily Report : China, 81-243 (18 décembre 1981) et 81-245 (22 décembre 1981). — La biographie de Wei par Han Xiaorong (2014) est plus substantielle et plus exacte que toutes les sources précédemment utilisées.

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