TAN Pingshan 譚平山

Par Yves Chevrier

Né en 1887 dans le xian de Gaoming (Guangdong) ; mort en 1956 à Pékin. Communiste cantonais, ministre de l’Agriculture du gouvernement de Wuhan, principal exécutant de la politique agraire du premier Front uni à l’époque de sa rupture. Exclu du P.C.C. en 1927, il anime un temps le Tiers Parti avant de se rallier au nouveau régime après 1949.

Fils de docker, Tan Pingshan consacre à la révolution une jeunesse engagée dont nous ne savons à peu près rien sinon qu’elle fut pauvre et précoce. Il se peut qu’il ait adhéré à la Ligue jurée (Tongmenghui) de Sun Yat-sen (孫逸仙) peu après 1905. Toujours est-il que les bouleversements de la première révolution — celle qui met fin à l’Empire mandchou en 1911-1912 — ne le tirent pas de l’obscurité. Il faut attendre ceux du 4 mai 1919 pour que Tan se hisse sur le devant de la scène en même temps que la génération des enfants du siècle (dont il est l’un des plus anciens).
Étudiant à l’Université de Pékin (Beida) après 1917, il subit l’influence directe des maîtres-penseurs du 4 mai (voir Chen Duxiu (陳獨秀), Li Dazhao (李大釗)) puis s’initie assez rapidement au marxisme en suivant la trace de Li. Il compte parmi le petit noyau marxiste qui met sur pied la première organisation communiste de Pékin en 1920. Cette même année, après avoir achevé ses études à Beida, il décide de rentrer à Canton, où un poste d’enseignant lui a été offert. Il y retourne en compagnie d’un condisciple devenu son ami : Chen Gongbo (陳公博). Résolus à diffuser la propagande moderniste et révolutionnaire du 4 mai dans la grande métropole du Sud, les deux compères (qui publient le Guangdong qunbao, Le Journal des masses cantonaises) y suscitent l’essor du mouvement communiste, jusqu’alors moins développé qu’à Pékin ou Shanghai.
Bientôt rejoints par Chen Duxiu (recruté par Chen Jiongming, seigneur de la guerre tour à tour allié et rival de Sun Yat-sen), Tan et Chen Gongbo organisent le « petit groupe » (xiaozu) communiste de Canton. Mais Chen Gongbo éclipse très vite son camarade : c’est lui qui représente les communistes cantonais au Ier congrès du P.C.C. (juillet 1921) et c’est encore lui — parce qu’il est plus favorable à Chen Jiongming qu’à Sun Yat-sen — qui entraîne le comité provincial (dont Tan est pourtant secrétaire en titre) dans le sillage du seigneur de la guerre (protecteur du Guangdong qunbao, il est vrai...) lorsque Chen et Sun rompent (printemps 1922). Les communistes de Canton ne s’opposent pas au principe d’alliances extra-prolétariennes (comme la plupart de leurs camarades shanghaïens ou pékinois), mais leur choix ne se porte pas sur l’élu du Komintern (voir Maring) : vu de près, Chen Jiongming paraît un allié plus intéressant que Sun Yat-sen (c’était aussi l’avis du prédécesseur de Maring, G. Voitinsky). Chen Gongbo ayant refusé de se soumettre à la politique de l’I.C. et aux objurgations du C.C. shanghaïen (le nationalisme cantonais n’ayant pas moins pesé que le nationalisme chinois dans cette décision), la divergence devait provoquer la première scission au sein du mouvement communiste (voir Chen Gongbo). La position de Tan Pingshan est mal connue et pour le moins confuse. Sanctionné par Shanghai en même temps que tout le comité provincial, un temps suspendu (en juillet 1922), il n’en doit pas moins fuir Canton lorsque Chen Jiongming y donne la chasse aux partisans de Sun Yat-sen. De même, après que la victoire de ce dernier lui a permis de regagner Canton, il laisse Chen Gongbo rompre seul avec le P.C.C. (janvier 1923), reprend le contrôle du comité provincial, qu’il peut dès lors dire sien, et soutient Maring contre les derniers adversaires du Front uni devant le IIIe congrès du P.C.C., qui siège à Canton en juin. Moscou et le nouveau maître de la ville ayant officialisé leur alliance entre-temps (voir Joffe), Tan Pingshan s’affiche au Q.G. de Sun Yat-sen, où il est chargé de la propagande. Grâce aux contacts qu’il sait y nouer, il devient bientôt l’un des premiers artisans in situ de l’entente P.C.C. — G.M.D., fonction qu’il assumera, contre vents et marées, jusqu’en 1927. Comment imaginer que l’alliance qu’il a si bien servie n’ait pas eu la préférence (au moins secrète) de Tan Pingshan à l’heure où un Chen Gongbo plus souverain régnait sur le microcosme du communisme cantonais ?
Dans les années qui suivent, Tan Pingshan est de ceux qui favorisent le plus l’essor de ce microcosme, non plus à la tête du comité provincial (dévolu à un retour d’Europe prestigieux : Zhou Enlai (周恩來)), mais à la direction du Département de l’organisation du G.M.D. Membre du parti nationaliste (comme tous les militants du P.C.C., grâce à la règle de la double appartenance), Tan a été nommé à ce poste clé par le Ier congrès du G.M.D. (qui réorganise le parti de Sun Yat-sen sur le modèle bolchevik en janvier 1924). Le congrès lui a également réservé l’un des rares sièges permanents (trois) de la C.E.C. dévolus aux communistes. Tandis que l’entente suscite mainte opposition dans le G.M.D. et dans le P.C.C., Tan s’en montre l’un des plus fermes soutiens du côté communiste tout en orchestrant une infiltration discrète et efficace de l’appareil nationaliste, notamment dans les départements « sociaux » (ouvriers et paysans), où les nationalistes laissent volontiers la besogne à leurs partenaires (considérés comme plus « experts » en la matière : voir Peng Pai (澎湃), Luo Qiyuan (羅綺園), Ruan Xiaoxian (阮嘨仙)). Tolérée et même encouragée (pour ces domaines d’expertise au moins), par Liao Zhongkai (廖仲愷) et la gauche nationaliste, la poussée communiste s’accentue en 1925 malgré l’opposition véhémente de la droite, la mort de Sun Yat-sen (mars) et l’assassinat de Liao (août). Le IIe congrès du G.M.D. (janvier 1926) la consacre même en confirmant (notamment) Tan Pingshan à l’organisation. Pourtant, l’intervention brutale de Chiang Kai-shek arrête net la progression de moins en moins occulte des communistes. Après le coup de force du 20 mars 1926 (voir Borodine), Tan est écarté en même temps que la plupart des responsables communistes infiltrés dans le G.M.D. Le P.C.C. perd le contrôle qu’il exerçait sur une bonne partie de l’appareil révolutionnaire à Canton.
La nouvelle poussée qui accompagne l’Expédition du Nord (Beifa) à partir de l’été 1926 enraie ce déclin. Mais la brusque radicalisation du mouvement paysan menace le Front uni et les positions communistes d’un péril plus grave encore. Ce n’est plus la gestion au jour le jour du Front qui est en cause, mais sa pertinence et son existence mêmes. Envoyé à Moscou comme délégué du P.C.C. au 7e plénum du C.E.I.C. (novembre 1926), Tan expose longuement le dilemme et les inquiétudes des communistes chinois : le maintien du Front est-il compatible avec le soutien au mouvement paysan ? Lucidement, encore que prudemment, il souligne les faiblesses et les contradictions de la « ligne » officielle, sans pouvoir l’infléchir. Sous l’écume généreuse des mots (la révolution paysanne constitue le cœur et le muscle de la révolution chinoise), le plénum maintient la politique de collaboration avec la « bourgeoisie nationale », c’est-à-dire l’alliance envers et contre tout avec le G.M.D. Staline et Boukharine se donnent même les gants de reprocher à Tan l’inertie agraire du P.C.C. ! Dans l’espoir d’apaiser Chiang Kai-shek et la droite du G.M.D. tout en endiguant l’agitation paysanne, les thèses recommandent une réforme agraire modérée dont l’application, laissée aux bons soins du pouvoir nationaliste (mis en place après le passage de la Beifa), va s’avérer extrêmement difficile. Anticipant la résistance et la trahison de Chiang, le texte recommande au P.C.C. une meilleure coopération avec la gauche nationaliste qui, derrière son chef de file Wang Jingwei (汪精衛), rassemble des éléments moins progressistes qu’hostiles à Chiang. C’est précisément le parti que Borodine, échaudé par l’affaire du 20 mars, a pris depuis l’automne. Dès son retour en Chine, Tan Pingshan est chargé d’appliquer la politique agraire du Front uni en tant que ministre de l’Agriculture du gouvernement de coalition gauche nationaliste-P.C.C. que Borodine met en place à Wuhan au début de l’année 1927. Il appartient également, avec Mao Tse-tung (毛澤東), à la Commission agraire centrale que préside Deng Yanda (鄧演達).
Tan concilie si bien la ligne du Komintern avec les réticences de la gauche nationaliste qu’il mécontente la forte minorité radicale du P.C.C. (voir Cai Hesen (蔡和森), Qu Qiubai (瞿秋白), Zhang Guotao (張囯燾)) et les dirigeants du mouvement paysan (voir Peng Pai (澎湃), Mao Tse-tung (毛澤東),), sans parvenir à canaliser le mouvement ni même à rassurer les généraux. L’influence conservatrice de ces derniers croît à mesure que les directives de Moscou se font plus radicales. Prisonnier de l’alliance, Tan, comme Borodine et les autres responsables du P.C.C. (voir Chen Duxiu (陳獨秀), Peng Shuzhi (彭述之)), doit réprimer de facto le mouvement populaire qu’il lui faut néanmoins porter au pinacle verbal du Front, jusqu’à ce que l’incident du télégramme du 1er juin (voir Roy) mette un terme à cette politique des faux-semblants. Sans attendre la rupture officielle (15 juillet 1927), Tan se retire du gouvernement à la fin du mois de juin.
Alors même qu’il est promu à la tête du comité révolutionnaire installé à Nanchang après la prise de la ville par les insurgés communistes le 1er août (voir He Long (賀龍), Ye Ting (葉挺)), Tan Pingshan est nommément blâmé par la conférence extraordinaire du C.C. réunie le 7 août 1927 sous les auspices de Lominadzé : c’est la politique agraire du premier Front uni qui est condamnée dans la personne de son principal exécutant. Mais à la différence de Chen Duxiu (avec lequel il est seul à partager l’indignité d’un blâme nominal), Tan ne se soumet pas. Après avoir participé à la retraite des fuyards de Nanchang et s’être réfugié à Hong Kong, il regroupe des communistes en rupture de ban, hostiles comme lui à l’aventurisme de la direction Qu Qiubai (瞿秋白), à la désinvolture du Komintern (qui impute ses fautes à ses exécutants chinois) et au principe même des ingérences moscovites. Ces positions « centristes » (Tan critique la soumission du P.C.C à Moscou sans se rallier au G.M.D.) entraînent l’exclusion de Tan (prononcée par un plénum du B.P. réuni à Shanghai les 9 et novembre) ; elles le rapprochent du même coup du Tiers Parti (Disan- dang) organisé à Shanghai par Deng Yanda (鄧演達).
Tan adhère bientôt à ce parti, qu’il essaie de restructurer et de rapprocher du P.C.C. Mais cette double entreprise échoue à plusieurs reprises du fait de la résistance des partisans de Deng. Conscient de son isolement, Tan renonce à la fin de l’année 1928. Il entre ensuite dans une sorte de longue léthargie politique qui dure jusqu’à l’invasion japonaise et à la conclusion du deuxième Front uni (1937). Réadmis dans le G.M.D., il ne tarde pas à s’opposer à Chiang Kai-shek puis, s’étant à nouveau rapproché des communistes, il participe à la fondation du Comité révolutionnaire du G.M.D. en 1948. Sans réintégrer le P.C.C. qui l’a exclu en 1927, il se rallie au nouveau pouvoir en 1949. Ce qui lui vaut quelques postes secondaires, une carrière honorable dans la direction du Comité révolutionnaire du G.M.D. et les menues sinécures réservées aux « personnalités patriotiques et démocratiques » : malgré la persistante fascination qu’ils ont exercée sur lui après la rupture de 1927, ses anciens camarades n’ont pas donné à Tan d’autre passeport pour l’Histoire.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article184426, notice TAN Pingshan 譚平山 par Yves Chevrier, version mise en ligne le 11 janvier 2017, dernière modification le 11 janvier 2017.

Par Yves Chevrier

ŒUVRE : En dehors de quelques articles publiés dans Xin chao (Renaissance) et Guangdong qunbao (Les Masses cantonaises) à l’époque du 4 mai, Tan a surtout laissé un ouvrage de réflexion sur la crise du Front uni en 1927 : Entwicklungswege der Chinesischen Révolution (Hambourg, 1927). Voir également ses interventions devant le 7e plénum du C.E.I.C. (novembre-décembre 1926), publiées en compte rendu sténographique par La Correspondance Internationale, VI, nos 130, 4 décembre 1926 ; 132, 8 décembre ; 142, 28 décembre ; et VII, no. 22, 15 janvier 1927. — Tan Pingshan a signé avec Su Zhaozheng une « Lettre de démission » (Cizhishu), publiée in Xiangdao Zhoubao (Le Guide), no. 201, 18 juillet 1927.

SOURCES : Outre BH et KC, I, 117-118 : biographie de Ch’en Kung-po (Chen Gongbo), voir : Brandt (1958). — Chang Kuo-t’ao (Zhang Guotao), I (1971). — Chen Gongbo et Zhou Fohai (1967). — Glunin in Ulyanovsky (1979). — North et Eudin (1963), Wilbur (1983) et la lettre circulaire de la conférence extraordinaire du 7 août 1927, traduite in Brandt, Schwartz et Fairbank (1952), en particulier p. 110.

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