SHEN Zemin 沈澤民

Par Lucien Bianco

Né le 23 juin 1900 à Tongxiang (Zhejiang), mort (d’une infection pulmonaire ou tué) le 20 novembre 1933 dans la région de l’ancien soviet d’Eyuwan en Chine centrale. Communiste, l’un des animateurs du groupe des « Vingt-huit Bolcheviks ».

Frère cadet de l’écrivain Mao Dun (矛盾), Shen Zhemin est originaire d’une famille de notables éclairés. Il entreprend donc des études modernes dans une école d’ingénieurs de Nankin, mais il les abandonne au bout de deux ans en 1919, car la littérature et la politique l’intéressent plus que les sciences. Il collabore très tôt à l’un des périodiques radicaux fondés au lendemain du Quatre Mai, Shaonian Zhongguo (Jeune Chine), part retrouver son frère à Shanghai et y adhère en 1920 ou un peu plus tard à la Ligue de la Jeunesse socialiste, ancêtre de la L.J.C. Membre actif d’une société littéraire de gauche, Shen publie au cours des années suivantes des traductions et des critiques d’auteurs tels que Kropotkine et Romain Rolland, qu’il lit dans des traductions anglaises, mais aussi bien d’Oscar Wilde. Il compare le système du mariage arrangé à la prostitution dans un article publié en 1922. A partir de 1923, année où il devient professeur à l’Université de Shanghai (voir Qu Qiubai (瞿秋白)), Shen Zemin paraît consacrer plus de temps à la politique active qu’à la littérature engagée. C’est peut-être à cette date qu’il adhère au P.C.C. Le Parti décide en tout cas vers la fin 1925 de l’envoyer étudier à Moscou. Il y part avec son étudiante Zhang Qinqiu, qu’il a épousée en 1924. Ils auront une fille, laissée à Moscou en 1930 à leur retour en Chine.
Les quatre années que Shen Zemin passe à l’Université Sun Yat-sen de Moscou (1926-1930) (voir Mif) sont décisives pour sa carrière et peut-être aussi pour sa formation. Il devient l’un des piliers du groupe des « Vingt- huit Bolcheviks », les mal-aimés du communisme chinois ou de l’historiographie maoïste — (parce que les bien-aimés de l’appareil stalinien et aussi les éternels étudiants férus de doctrine et de citations). Shen est éclipsé à la tête du groupe par ses deux cadets (et anciens condisciples de l’Université de Shanghai) Chen Shaoyu (voir Wang Ming (王明) et Qin Bangxian (秦邦憲), ainsi que par son ami de longue date, Zhang Wentian (張聞天), avec qui il a étudié à Nankin en 1917 et voyagé au Japon en 1920. Il n’en est pas moins élu membre du C.C. au VIe congrès du P.C.C., qui se réunit à Moscou en juin-juillet 1928 et au cours duquel il sert d’interprète (son russe est devenu aussi bon que son anglais). Rentré en Chine dans les fourgons de Pavel Mif, Shen Zemin participe activement à l’offensive des Vingt-huit Bolcheviks en vue de conquérir le pouvoir à l’intérieur du P.C.C. Il n’est donc pas surprenant qu’il soit critiqué et même traité de contre-révolutionnaire lors des premières escarmouches (en novembre 1930), puis promu dans la nouvelle direction, lorsque cette offensive finit par l’emporter au 4e plénum du VIe C.C., en janvier 1931. Shen Zemin devient alors directeur du Département de la Propagande dans le C.C. réorganisé par les Vingt-huit Bolcheviks.
Il occupe ce poste pendant très peu de temps. Moins de deux mois plus tard, en effet, le Parti décide l’envoi de nombreux dirigeants dans les principales zones soviétiques et Shen Zemin est affecté au Soviet d’Eyuwan sur les confins du Hubei, du Henan et de l’Anhui (le nom de Eyuwan est formé à partir de la dénomination traditionnelle de chacune de ces trois provinces). Ce soviet est à cette date le plus important après celui du Jiangxi, que dirigent Mao Tse-tung (毛澤東) et Zhu De (朱德), mais il est beaucoup plus menacé en raison de la proximité de Wuhan, qui incite le gouvernement à l’attaquer sans relâche. Dès l’année suivante, à la fin de l’été 1932, le soviet d’Eyuwan devra être évacué (voir Zhang Guotao (張囯燾)), mais Shen continuera de son plein gré la guérilla dans la région et sera tué au cours d’un engagement en 1934. Zhang Guotao, qui dirige le soviet du printemps 1931 à son évacuation, est notre principale source sur cette dernière période de la vie de Shen Zemin. Il décrit celui qui fut l’un de ses principaux adjoints comme un lettré plus enclin à citer Marx et Lénine ou les résolutions du C.C. qu’à tenir compte des circonstances concrètes. Brutal et blessant dans ses critiques des chefs de la guérilla locale, Shen se serait très vite fait détester, au point que certains auraient envisagé de partir avec leurs troupes pendant l’été 1931 où il assurait l’intérim de Zhang malade (du moins des fonctions civiles de Zhang au secrétariat du P.C.C. d’Eyuwan, à l’exclusion de ses responsabilités proprement militaires). Zhang Guotao tempère parfois ses critiques (il se félicite qu’au bout de quelques mois d’activité dans les soviets Shen ait fini par atténuer un radicalisme qui devait beaucoup au manque d’expérience), mais au total le portrait qu’il brosse de son ancien subordonné évoque à s’y méprendre l’archétype de ces jeunes doctrinaires que les vieux militants surnommèrent « bolcheviks » par dérision. Reste que Zhang Guotao n’est pas toujours un témoin très fiable et que Shen Zemin n’a pas survécu pour donner sa version des différends qui l’opposèrent à son patron ou aux chefs locaux de la guérilla (sur ces conflits, voir Chen Changhao (陳昌浩))...

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article184411, notice SHEN Zemin 沈澤民 par Lucien Bianco, version mise en ligne le 11 janvier 2017, dernière modification le 22 août 2017.

Par Lucien Bianco

ŒUVRE : 1) avant son départ pour l’U.R.S.S., nombreux articles et traductions dans Shaonian Zhongguo (Jeune Chine) déjà cité, ainsi que dans le mensuel littéraire Xiaoshuo yuebao (Mensuel du roman), dont Shen fut membre du comité de rédaction à partir de 1921 et dans le quotidien Minguo ribao (La République). — « Nüzi jinri de diwei » (La situation des femmes aujourd’hui), Funü pinglun, no 27, 8 janvier 1922, pp. 1-2. — 2) après son retour d’U.R.S.S., articles politiques dans des organes du P.C.C. Voir en particulier dans Hsiao Tso-liang (1961), p. 139-141 l’analyse d’un important article paru quelques semaines après le 4e plénum de janvier 1931 et qui interprète la lutte à l’intérieur du Parti du point de vue de la faction victorieuse.

SOURCES : Outre KC et BH, Hsiao Tso-liang (1961) et Chang Kuo-t’ao (Zhang Guotao), II, (1972). — Gilmartin (1995), pp. 35-36.

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