Né en 1934 au Tchad ; assassiné à Paris le 26 août 1973 ; médecin ; opposant politique

Outel Bono est né en 1934 dans le district de Fort-Archambault (ville du sud du Tchad, aujourd’hui appelée Sarh). Assassiné en France en 1973, il était un opposant politique au régime de François Tombalbaye, dirigeant soutenu par l’ancienne métropole. Elève brillant issu d’un milieu modeste, Outel Bono est rapidement repéré par l’administration coloniale. Après avoir obtenu son certificat d’études primaires à Fort-Lamy (aujourd’hui N’Djamena), il est envoyé en France pour poursuivre ses études secondaires. En 1953, il s’inscrit à la faculté de médecine de Toulouse, dont il sort diplômé en 1960. Il fait son apprentissage politique lors de ses années universitaires, au contact d’autres étudiants africains militant au sein de la très anticolonialiste Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF). Lecteur infatigable, il s’initie à la pensée de Karl Marx et de Mao Zedong, fonde un journal d’opposition baptisé L’Etudiant tchadien , parcourt la Chine maoïste.
Dès son retour au Tchad en 1962, il commence à critiquer publiquement les dérives autoritaires du régime de François Tombalbaye, ce qui lui vaut d’être incarcéré à plusieurs reprises. En mars 1963, Outel Bono est poursuivi pour « complot contre la sûreté de l’Etat », avec une vingtaine d’autres personnalités politiques, dont Abbo Nassour, ministre chargé de la Fonction publique et Ali Kosso, ministre de la Justice. Les preuves accumulées sont largement fantaisistes, le but du procès étant surtout de mettre au pas l’opposition sur fond de durcissement du régime. François Tombalbaye reproche notamment aux « conjurés » d’avoir contesté la formation du nouveau gouvernement, que ces derniers accusent de ne pas respecter l’équilibre Nord-Sud. Tombalbaye, qui a dissous tous les partis d’opposition un an plus tôt, veut lancer à travers le procès un avertissement à tous les opposants. Outel Bono est condamné à mort. Sa femme Nadine (née Nadine Dauch), militante au sein du Parti communiste français (PCF), se mobilise pour la libération de son mari. La campagne internationale qu’elle met sur pied aboutit finalement à la libération du médecin, en août 1965. Cet épisode contribue à accroître la popularité d’Outel Bono parmi la frange la plus éduquée de la population.
Entre 1965 et 1969, il exerce son activité de médecin, d’abord à Abéché (Est du Tchad) puis à Fort-Lamy. En le nommant directeur de la santé publique, François Tombalbaye cherchait vraisemblablement à acheter le silence de l’opposant. Au lieu de ça, Bono continue de militer. Il jette les bases d’un programme politique : rejet des structures économiques et administratives héritées de l’époque coloniale, réforme de la politique cotonnière, formation de cadres tchadiens, indépendance de la presse, liberté d’association, etc. Marxisant depuis sa jeunesse, Outel Bono partage un certain nombre des orientations formulées au moment de sa création par le Frolinat (Front de libération nationale du Tchad), mouvement rebelle d’opposition. S’il se démarque du mouvement par son rejet de la violence politique, il entretient des relations avec certains dirigeants du Frolinat. Cette proximité ne fait que renforcer la méfiance de François Tombalbaye à l’égard du médecin, étroitement surveillé par les services de renseignement du régime après le procès de 1963.
Le 3 mai 1969, Outel Bono participe à une conférence au centre culturel de Fort-Lamy, dédiée officiellement à l’étude des « liens familiaux traditionnels », mais qui se transforme très vite en meeting politique. Dans une ambiance survoltée, les orateurs successifs dénoncent les travers du régime. L’orateur Outel Bono se concentre sur les conditions de travail des paysans au Tchad et l’absence de libertés politiques. Le lendemain de la conférence, les principaux participants sont cueillis à leur domicile par la police et envoyés en prison. Bono est condamné en juin à cinq ans d’emprisonnement pour « diffamation, propos excitant à la sédition, atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat », mais il est gracié deux mois plus tard.
En juillet 1972, Outel Bono décide de s’exiler en France. Avec une poignée de fidèles, il veut lancer depuis Paris un nouveau parti d’opposition, le Mouvement démocratique de rénovation tchadienne (MDRT), conçu comme une sorte de troisième voie entre le parti unique au pouvoir et le Frolinat. Selon certains témoignages, plusieurs cadres de la rébellion lui auraient d’ailleurs manifesté leur intention de quitter le mouvement armé pour rejoindre le MDRT. Son programme doit être dévoilé au cours d’une conférence de presse. Il prévoit notamment une vaste réforme administrative, le rétablissement de la liberté d’opinion et d’association ainsi que le rejet de la tutelle française. La conférence de presse, qui devait se tenir le 27 août 1973 n’aura jamais lieu. Le 26 au matin, Outel Bono est tué de deux balles dans la tête, alors qu’il montait dans sa voiture garée rue de la Roquette, à deux pas de la place de la Bastille. Le crime n’a jamais été élucidé, mais les partisans de Bono ont toujours pointé la responsabilité du gouvernement tchadien.

SOURCES : Entretiens avec Nadine Bono, Saleh Kebzabo et Mamouth Nahor ; Saleh Kebzabo, « Le Dr Bono ne gênera plus », Jeune Afrique n°662 du 15 septembre 1973 ; Arnaud Dingammadji, Ngarta Tombalbaye : Parcours et rôle dans la vie politique du Tchad, Paris, L’Harmattan, 2007

Cyprien Boganda

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