MA Yinchu 馬寅初

Par Yves Chevrier

Né dans le xian de Cheng (Zhejiang) en 1881 ; mort en 1982. Économiste renommé, il critiqua la corruption du gouvernement de Chiang Kai-shek avant de se rallier à la République populaire. Doyen de l’Université de Pékin (1951-1960), il prit position dès 1955 en faveur du contrôle des naissances et fut démis en avril 1960, après avoir maintenu ses théories, contraires à l’orthodoxie de l’époque. Réhabilité après 1976.

Né dans une famille aisée de négociants en vins du Zhejiang, Ma Yinchu fit ses études à l’Université Beiyang de Tientsin avant de suivre des cours d’économie à Yale et à Columbia où il obtint, en 1914, son doctorat. Spécialiste d’économie appliquée, il choisit pour sa thèse un sujet toujours d’actualité — les finances de la ville de New York. De retour en Chine en 1915, il enseigna l’économie politique à l’Université de Pékin (Beida) jusqu’en 1927. La révolution intellectuelle du 4 mai, dont Beida était le creuset, n’eut sur lui qu’une influence passagère. Un moment familier des séances du « Pavillon rouge » qui réunissaient, autour de Li Dazhao (李大釗), quelques-uns des pionniers du marxisme chinois, il quitta en 1921 ce groupe devenu le noyau pékinois du P.C.C. S’intéressant surtout aux problèmes monétaires et bancaires, il fonda en 1923, avec D.K. Lieu, la Société chinoise d’économie. Quant aux querelles idéologiques, Ma Yinchu leur apporta une solution pragmatique en renvoyant les adversaires — libéralisme et marxisme — dos à dos : le faible développement des forces productives, l’absence de concentration du capital, les frontières imprécises des classes sociales et le manque d’homogénéité du prolétariat urbain disqualifiaient à ses yeux le « modèle » marxiste sans justifier pour autant un modèle de croissance capitaliste. Il se rapprochait ainsi des partisans souvent conservateurs — tel son collègue à Beida, Liang Shuming (梁漱溟) — de la « spécificité chinoise ». Ce refus du parti pris idéologique (mais pas de la prise de parti) allait caractériser la « troisième force » à laquelle Ma Yinchu finit par se rallier, non sans avoir servi le régime de Chiang Kai-shek pendant la Décennie de Nankin.
Après avoir quitté Beida en 1927, Ma Yinchu enseigna dans plusieurs universités provinciales tout en acceptant du gouvernement de Nankin diverses missions officielles. Membre du Yuan législatif de 1929 à 1947, il devait contribuer à la grande réforme monétaire de 1935. Toutefois, pendant la guerre contre le Japon, le spectacle de la corruption et de l’inefficacité gouvernementales le fit sortir de sa réserve : il s’en prit publiquement à l’entourage de Chiang Kai-shek et au généralissime lui-même. Immédiatement chassé de l’Université de Chungking, il fut mis en résidence surveillée dans le Guizhou et contraint au silence jusqu’à la fin de la guerre. Après 1945, avant de s’installer par prudence à Hong Kong, il devait participer à plusieurs manifestations d’étudiants hostiles au régime.
En 1949, invité par Zhou Enlai (周恩來) dont il était devenu l’ami, Ma Yinchu se rendit dans les « régions libérées » du Nord-Est. Alors qu’il avait sévèrement critiqué le programme radical de la période du Jiangxi, son ralliement au réformisme modéré de la « Nouvelle démocratie » ne se fit pas attendre. Délégué à la C.P.C.P.C. en septembre 1949, il devint l’un des principaux experts économiques du nouveau régime et l’un des premiers responsables de l’enseignement supérieur (nommé doyen de Beida en 1951, il entra à l’Académie des Sciences en 1955). En 1954, il fut élu au comité permanent de l’A.N.P.
Naguère adversaire résolu de la planification soviétique, il devint l’un des plus chauds partisans du premier plan quinquennal. Mais la découverte et la proclamation du péril démographique devaient l’écarter des voies orthodoxes dès 1955. Une enquête qu’il fit dans le Zhejiang lui permit de vérifier les indications alarmantes du premier recensement : la multiplication des bouches à nourrir menaçait la croissance économique. Shao Lizi s’était prononcé dès 1954 en faveur d’une forme très atténuée de contrôle des naissances. Il avait été critiqué, mais le débat était ouvert. En 1955, un discours de Ma Yinchu sur le même thème fut interdit ; le texte n’en fut publié qu’en 1957. Les interventions de Shao Lizi et de Ma Yinchu marquent le début d’une véritable campagne. Celle-ci prit de l’ampleur en 1956 grâce au soutien discret du ministère de la Santé publique et de Zhou Enlai. Le printemps des Cent Fleurs devait multiplier ces prises de position lucides (dont celle de Chen Da (陳達), sociologue et démographe prestigieux), mais le revirement de juin 1957 rétablit le tabou. La « Nouvelle théorie de la population » de Ma Yinchu parut quand même le 7 juillet. Puis le mouvement antidroitier s’en prit aux « malthusiens », aux « économistes bourgeois ».
Mais alors que le revirement officiel ne faisait aucun doute (Chen Da fut dénoncé et destitué en mars 1958), Ma Yinchu fit paraître un recueil d’articles esquissant une théorie de l’équilibre global de la croissance : quelque astucieux qu’en fût le déguisement dialectique, il s’agissait encore d’un avertissement d’inspiration malthusienne, puisque la « construction du socialisme » dépendait, en dernière instance, de la variable démographique. D’avril 1958 à octobre 1959, plus de 200 articles dénoncèrent la « nouvelle théorie de la population » et celle de la croissance équilibrée (d’autant plus anathème que le Grand Bond cherchait justement à forcer les équilibres...). Malgré son isolement, Ma Yinchu répliqua en 1959 avec l’énergie de la certitude : « J’ai l’intention de relever ce défi et, bien que seul, de combattre jusqu’à la mort. Je ne me rendrai pas à des arguments qui reposent sur la force et non sur la raison » (« Ma philosophie et mes théories économiques », Xin Jianshe , novembre 1959). Les attaques reprirent de plus belle. La présidence de Beida lui fut enlevée en avril 1960 (mais il conserva ses fonctions à la C.P.C.P.C. et à l’A.N.P.) jusqu’à la Révolution culturelle.
Saluons cette révolte du bon sens (bon sens qui a fini par triompher, au moins dans ce domaine, au début des années 1970). Reste le dévoué serviteur du Pouvoir, que révèle cette anecdote : Lin Xiling (林希翎), l’héroïne des Cent Fleurs, ayant affirmé à Beida que le fameux discours de Mao sur les contradictions (février 1957) avait divisé la direction du P.C.C., Ma Yinchu crut bon de lui opposer un démenti catégorique et immédiat (mai 1957). Un « dazibao » moqueur fut affiché sur les murs de l’Université : notre intellectuel non conformiste n’était qu’un notable loyaliste, un « bonze », aux yeux des étudiants contestataires... La restauration post maoïste n’a pas manqué de rétablir ce notable dans ses titres — Ma a été recteur honoraire de Beida après septembre 1979 — et dans ses fonctions (il a siégé aux comités permanents de la C.P.C.P.C. et de l’A.N.P. à partir d’avril 1978 et septembre 1980).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article184366, notice MA Yinchu 馬寅初 par Yves Chevrier, version mise en ligne le 14 décembre 2016, dernière modification le 30 novembre 2016.

Par Yves Chevrier

ŒUVRE : L’essentiel est rassemblé in Ma Yinchu, Jingji lunwen xuanji (Essais choisis sur l’économie), 2 vols., Pékin, 1981. — Voir en particulier : Zhongguo jingji gaizao (La réforme économique de la Chine), Shanghai, 1935. — « Nouvelle théorie de la population ». RMRB, 7 juillet 1957. — Wode jingji lilun zhexue sixiang he zhengzhi lichang (Ma théorie économique, ma philosophie et mes positions politiques), recueil d’articles parus dans le RMRB, 1956-1957, Pékin, 1958. — « Wode zhexue sixiang he jingji lilun » (Ma philosophie et mes théories économiques), Xin Jianshe (Reconstruction), n° 11, novembre 1959.

SOURCES : Outre BH, voir Hsia, Ronald, in CQ, n° 6, avril-juin 1961. — Orléans, ibid ., n° 3, juillet-septembre 1960 et n° 12, octobre-décembre 1962. — Sur l’incident à l’époque des Cent Fleurs, voir MacFarquhar (1974).

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