VERNANT Jean-Pierre

Par Isabelle Gouarné

Né le 4 janvier 1914 à Provins (Seine-et-Marne), mort le 9 janvier 2007 à Sèvres (Hauts-de-Seine) ; helléniste, chercheur en sciences sociales au CNRS, directeur d’études à l’EPHE et à l’EHESS, professeur au Collège de France ; résistant de la Haute-Garonne, Compagnon de la Libération ; militant communiste jusqu’en 1969, militant anticolonial et antiraciste, membre de l’Union rationaliste.

Jean-Pierre Vernant (1914-2007) à Toulouse entre 1940 et 1945
Jean-Pierre Vernant (1914-2007) à Toulouse entre 1940 et 1945
Archives mémorial François Verdier, Toulouse

Helléniste de renommée internationale, Jean-Pierre Vernant compte parmi ces intellectuels français du XXe siècle ayant su lier intimement, malgré les tensions et les contradictions sous-jacentes, œuvre scientifique et engagement politique : ses lectures de l’Antiquité grecque, si elles furent, selon ses termes, une façon de « prendre de la distance avec sa propre vie, sa propre personne », se nourrirent aussi de son expérience militante, et renouvelèrent les méthodes et les questions des sciences sociales. Membre du Parti communiste dès les années 1930, engagé dans les premiers réseaux de résistance, militant anticolonial et antiraciste, Jean-Pierre Vernant a souvent présenté l’antifascisme comme étant le ressort de ses engagements successifs. Son parcours militant s’inscrivait dans la continuité d’une histoire familiale ancrée à gauche, dans la défense de la République laïque. Son père, Jean Vernant, qu’il n’avait connu qu’à travers les récits qu’on lui en faisait enfant, avait repris le journal républicain, dreyfusard et anticlérical Le Briard, fondé par son propre père, Adolphe Vernant ; socialiste avant la Grande Guerre, il s’était engagé volontairement en 1914, bien qu’il soit réformé, et fut tué au front en 1915. Orphelin à l’âge de neuf ans, après le décès de sa mère, Jean-Pierre Vernant, comme son frère Jacques, dont il resta très proche, fut élevé avec ses cousins.

Élève au lycée Carnot à Paris puis à Louis-le-Grand pour une année d’hypokhâgne, Jean-Pierre Vernant s’inscrivit, à partir de 1933, à la Sorbonne. Licencié de philosophie en 1934, il consacra l’année suivante son Diplôme d’études supérieures à la vie et à l’œuvre de Diderot, ses préoccupations politiques se reflétant, à cette époque, dans un intérêt intellectuel pour la philosophie des Lumières. Jean-Pierre Vernant fut, en effet, dès les années 1930, un étudiant engagé dans les luttes antifascistes qui secouaient le Quartier latin, adhérant d’abord, comme son frère, à la Ligue d’action universitaire républicaine et socialiste (LAURS), puis rejoignant les organisations communistes. Dans ce contexte militant, marqué par les inquiétudes croissantes face à la montée des périls et aussi par les espoirs nés du Front populaire, il noua, avec Lucie et Raymond Aubrac, Victor Leduc, Jean Maitron, Étienne Manac’h, Jean et Mireille Miailhe et d’autres, de solides liens d’amitié, qui se renforcèrent, du reste, pendant les années de guerre, puisque la plupart furent alors des résistants de premier plan en zone Sud. Durant ses années estudiantines, il rencontra également sa future femme, d’origine russe et juive, Lida née Nahimovich, qu’il épousa en 1939 et avec laquelle il eut une fille en 1940. Professeur de russe et traductrice, Lida Vernant fut pour lui une entrée vers le monde soviétique, auquel il fut lié très jeune par ses engagements politiques et auquel il resta attaché.

Depuis le début des années 1930, Jean-Pierre Vernant affichait un philosoviétisme actif, tout en défendant, face au fascisme, un principe d’unité d’action entre socialistes et communistes. En 1932, il avait adhéré à la Société des sans dieu, association soutenue par les instances soviétiques, à l’Union fédérale des étudiants (UFÉ) et aux Jeunesses communistes, puis au Parti communiste. En 1934, il se rendit en Union soviétique pour la première fois, participant à une délégation d’étudiants et d’instituteurs de l’Internationale des travailleurs de l’enseignement. En 1936, il projeta de rejoindre les rangs des Républicains espagnols, mais se résolut à terminer ses études de philosophie. Reçu premier à l’agrégation en 1937, comme son frère deux ans plus tôt, il dut alors faire son service militaire, intégrant, à sa demande, les Chasseurs alpins, et ne fut démobilisé qu’en 1940, après avoir assisté à l’effondrement militaire de la France.

Jean-Pierre Vernant, qui avait rendu sa carte du PCF en 1937, avant de rejoindre son affectation militaire, suivant en cela les recommandations du parti, fut pour la première fois en désaccord complet avec la ligne communiste. Consterné par l’annonce du Pacte germano-soviétique, il rejeta la position de la direction du PCF, qui, considérant la guerre comme une lutte entre puissances capitalistes, dénonçait « les ploutocrates britanniques » et le gouvernement du maréchal Pétain. Il s’engagea immédiatement dans la lutte contre l’occupant et Vichy. Démobilisé à Narbonne, à l’été 1940, il colla dans les rues de la ville, avec son frère, des papillons « Vive l’Angleterre pour que vive la France ». À la rentrée, il fut nommé au lycée de Toulouse, sur le poste laissé vacant par la démission de Georges Canguilhem. Tout en assurant ses fonctions de professeur, il entra dans les réseaux de résistance du mouvement Libération par l’intermédiaire des Aubrac, et participa très tôt à la formation de groupes paramilitaires. En novembre 1942, il assuma le commandement des groupes de résistance militaire pour le département de la Haute-Garonne ; il devint chef départemental de l’Armée secrète, puis, en 1944, des Corps-francs de la Libération. À ce titre, il constitua, en Haute-Garonne, un État-major unique FFI. Prévenu d’une arrestation imminente, il plongea dans la clandestinité au printemps 1944. À la Libération, il joua un rôle majeur, organisant le plan d’insurrection de Toulouse et assurant, après l’accident de Serge Ravanel en septembre 1944, le commandement des troupes de la région R4. Connu dans la Résistance sous les pseudonymes de Thierry, Tixier, Jougla, Lacome et Berthier, il reçut pour son action plusieurs décorations, notamment celle des Compagnons de la Libération.

Ces années de guerre furent aussi pour Jean-Pierre Vernant une période de formation intellectuelle. À Toulouse, où s’étaient réfugiés nombre d’intellectuels antifascistes et anti-vichystes, il retrouva Ignace Meyerson, dont il avait suivi les cours de psychologie en Sorbonne avant la guerre, et, tout en partageant les mêmes combats dans la Résistance, il devint alors un de ses plus proches « disciples ». En 1941, en réaction aux mesures vichystes d’exclusion et de censure à l’Université, Ignace Meyerson avait créé une Société d’études psychologiques. Jean-Pierre Vernant en fut dès les débuts le secrétaire. Il participa à l’organisation de la première Journée d’étude de la Société, qui se tint en juin 1941 sur le thème « Le travail et les techniques » et où intervinrent, entre autres, Marc Bloch, Georges Friedmann, Lucien Febvre, Marcel Mauss (dont Jean-Pierre Vernant avait suivi les enseignements dans les années 1930) et des universitaires toulousains, comme André Aymard ou Daniel Faucher. Après la guerre, devenu le secrétaire de rédaction du Journal de psychologie normale et pathologique que dirigeait Ignace Meyerson depuis les années 1920, il assura l’édition des actes de ce colloque, dont les réflexions sur la catégorie de travail et la pensée technique orientèrent ses premières recherches sur la Grèce ancienne.

À la Libération, refusant de rester dans l’Armée comme lui suggérait le PCF, Jean-Pierre Vernant renoua avec la carrière intellectuelle qu’il avait tout juste amorcée à la fin des années 1930. En 1939-1940, il avait obtenu une bourse de la Caisse nationale des sciences pour commencer une thèse de philosophie, mais ne put la mettre à profit, étant maintenu sous les drapeaux. En 1946, après un premier refus qui l’obligea à reprendre un poste dans le secondaire au lycée de Toulouse puis au lycée Jacques-Decour à Paris, il obtint un détachement au CNRS, et, en 1948, il fut recruté comme attaché de recherche puis, à partir de 1952, comme chargé de recherche. Il fut par la suite, pendant huit ans, membre de la commission sociologie du CNRS, puis, durant quatre ans, de celle de langues et civilisations classiques.

Ce n’est donc que dans la seconde moitié des années 1940, après avoir d’abord tenté, auprès de Paul Rivet, de s’orienter vers l’anthropologie, que ses intérêts intellectuels se stabilisèrent sur la Grèce ancienne. Ils répondaient à la « fascination » qu’il avait ressentie pour la philosophie et la culture grecques au cours de ses études et surtout lors de son voyage en Grèce en 1935. Jean-Pierre Vernant souligna plus tard combien ce choix renvoyait aussi à une stratégie d’évitement pour l’intellectuel engagé qu’il était alors, dans un parti dont la direction se réservait le rôle d’arbitre ultime de la vérité. Après-guerre, il avait en effet de nouveau adhéré au PCF. Il enseigna un temps dans les écoles du parti et collabora, entre 1946 et 1948, au journal communiste Action, publiant chaque semaine un article de politique étrangère. Travailler sur une période historique déconnectée de l’actualité était donc une façon d’éviter toute confrontation avec les enjeux politiques immédiats et de conserver une relative autonomie intellectuelle par rapport au PCF, dont il rejeta d’emblée la ligne adoptée sur les questions culturelles à la suite des interventions de Jdanov.

Avec ses recherches, néanmoins, Jean-Pierre Vernant n’entendait pas « se détourner des événements contemporains », mais au contraire proposer un regard décalé sur ce qui était alors ses préoccupations sociales et politiques (le problème de l’Autre, la persistance des traditions en dépit des révolutions, l’effondrement d’une société et son renouveau, etc.). Sa posture présentait de fait de fortes affinités avec le projet de transformation intellectuelle, politique et sociale dont le communisme était, à ses yeux, porteur. Sa démarche, d’abord, s’inscrivait dans la double filiation d’Ignace Meyerson et de l’helléniste durkheimien Louis Gernet, qu’il avait rencontré dans les années 1940 par l’intermédiaire de Meyerson. La posture durkheimo-marxiste qu’il adopta alors avait émergé dans les années 1930 parmi les milieux intellectuels communistes et communisants ; elle entendait renouveler le rationalisme durkheimien en faisant du travail et des techniques le substrat social fondamental et en plaçant au centre des réflexions la notion de progrès. Ainsi, parti d’une recherche sur la catégorie de travail dans la pensée de Platon, puis dans l’univers mental des Grecs, Jean-Pierre Vernant apporta, avec ses premiers travaux, une contribution à la question, alors largement débattue dans les sciences sociales françaises, de la « stagnation technique » de l’Antiquité grecque (voir ses premiers articles parus dans le Journal de psychologie, la Revue d’histoire des sciences et La Pensée, repris dans Mythe et pensée chez les Grecs).

Dans les années 1940-1950, Jean-Pierre Vernant s’efforça, du reste, de faire reconnaître cette démarche au sein de l’entreprise culturelle communiste. Il publia dans La Pensée et dans La Nouvelle critique plusieurs articles et comptes rendus, que ce soit sur le programme de « psychologie historique » d’Ignace Meyerson ou sur le travail et les techniques en Grèce ancienne et aussi en « société socialiste ». Il fut toutefois très vite confronté à l’orthodoxie marxiste jdanovienne, qui, en psychologie, considérait Pavlov comme la référence cardinale et qui dorénavant jugeait la tradition durkheimo-marxiste comme politiquement suspecte. Il s’opposa aussi d’emblée aux interprétations marxistes soviétiques qui faisaient de la lutte entre esclaves et exploiteurs le moteur de toutes les dynamiques sociales, soulignant la dominance du facteur politique et interrogeant la pertinence heuristique de la notion de classe sociale dans les sociétés antiques (voir « L’antiquité esclavagiste », La Pensée, 77, 1958 ; « La lutte des classes », Eirene. Studia Graeca et Latina [revue tchèque], IV, 1965).

Cette posture intellectuelle critique se prolongea, à partir de la crise symbolique du communisme ouverte par le XXe Congrès du PCUS en 1956, sous la forme d’une opposition politique au sein du PCF. Favorable à la ligne suivie par le Parti communiste italien, il prit une part active à la dissidence de la cellule Sorbonne-lettres, qui, dans une lettre adressée au Comité central, dénonçait les « erreurs commises » par le PCF, aussi bien quant à la politique d’unité avec les socialistes que sur les questions coloniales et « le problème algérien » : elle appelait à « un examen sérieux des fautes passées et de leurs raisons », à « un redressement de la ligne du Parti » et à un changement radical du « style de travail, toujours trop sectaire et autoritaire ». Avec d’autres militants (Victor Leduc, Robert Brécy, Jean Chaintron, Paul Tillard, Claude Morgan, Yves Cachin et alii), il publia, à partir de 1956, le bulletin L’Étincelle, « pour le redressement démocratique et révolutionnaire du PCF », qui fusionna en 1957 avec Tribune de discussion. Cette contestation interne au PCF prit une forme publique à partir de 1958 avec la création de la revue Voies nouvelles, vendue en kiosque : dirigée par son « maître » Louis Gernet, elle s’attaquait tout particulièrement à la politique algérienne du PCF. Jean-Pierre Vernant y écrivit sous pseudonyme, contribuant, en outre, avec son proche collègue et ami Pierre Vidal-Naquet*, à divers comités d’intellectuels (Comité Audin, par exemple) et signant nombre de pétitions en faveur de l’indépendance algérienne (Appel des 121, Déclaration sur le droit à l’insoumission, etc.), ce qui lui valut de vifs échanges avec les instances communistes. De même, en 1965-1966, il participa à la formation du mouvement intellectuel de lutte contre la politique américaine au Vietnam, et s’opposa alors, à nouveau, à la direction du PCF. En mai 1968, encore, il signa, avec une trentaine d’intellectuels communistes (notamment Jean Chesneaux et Madeleine Rebérioux), une lettre collective, appelant à l’ouverture du dialogue avec les étudiants ; la direction du PCF organisa, en réaction, deux journées de discussion avec des universitaires communistes, au cours desquelles Jean-Pierre Vernant critiqua fermement la ligne suivie par le PCF. Cette série de tensions l’éloigna donc progressivement de la militance communiste. Elle témoignait du décalage croissant entre ce qui avait été le ressort de son engagement (l’antifascisme et la défense du rationalisme) et le repli du PCF sur la matrice stalinienne. Fin 1969, La nomination de Georges Marchais à la tête du PCF (comme secrétaire général adjoint) entraîna son départ du PCF, dont il fut officiellement exclu en 1970.

Les tentatives de renouvellement politique du communisme que mena Jean-Pierre Vernant durant sa période de militant critique imprégnèrent son travail de recherche. En 1962, d’abord, en réponse à une commande de Georges Dumézil, dont il fut très tôt un lecteur et avec lequel il eut par la suite des relations intellectuelles et amicales, il publia, aux Presses universitaires de France (collection « Mythes et religions »), Les Origines de la pensée grecque. Il proposait, dans cet ouvrage destiné à un large lectorat, une analyse globale de la révolution intellectuelle et politique qui avait permis l’évolution de la royauté mycénienne à la cité démocratique et égalitaire, « le déclin du mythe et l’avènement de savoirs rationnels », concluant avec cette formule, devenue célèbre : « dans ses limites, comme dans ses innovations, la raison grecque est fille de la cité ». Cette analyse n’était pas dénuée d’intentions politiques, comme il le précisa plus tard : en mettant au jour les conditions politiques d’émergence d’une pensée rationnelle, il entendait réaffirmer, au sein du monde communiste, que la discussion et la confrontation des idées sont constitutives de la pensée rationnelle et montrer ainsi la nécessité d’ouvrir un espace de débat afin de sortir le communisme d’une pensée mythique.

Son action se poursuivit au cours des années 1960 en ce sens, à travers les efforts qu’il déploya pour, face à ce qu’il percevait comme la « crise du marxisme », promouvoir un marxisme ouvert, en dialogue avec les renouvellements en cours dans les sciences sociales. Nommé, en 1958, directeur d’études à la VIe section de l’EPHE (devenue EHESS), il décida, avec d’autres collègues engagés comme lui à gauche (Maxime Rodinson, Maurice Godelier, André-Georges Haudricourt, Charles Malamoud, Jean-Paul Brisson, Elena Cassin, mariée à son frère Jacques, Jean Yototte, Jean Bottero, et d’autres), de se réunir régulièrement pour réfléchir, « en marxistes » et dans une perspective comparatiste, sur les faits sociaux communs aux différentes sociétés (le rapport à la terre, le problème du pouvoir, le problème de la guerre, etc.). Ce collectif prit une forme institutionnelle, avec la création, en 1964, du Centre des recherches comparées sur les sociétés anciennes, qui devint plus tard le Centre Louis Gernet, se recentrant alors davantage sur l’étude de la Grèce ancienne.

Ce fut dans cette conjoncture intellectuelle, doublement marquée par la crise de la croyance communiste et les débats autour du structuralisme, que les recherches de Jean-Pierre Vernant se focalisèrent sur les mythes et la religion grecque, étudiée comme « un univers mental ayant sa finalité, son outillage symbolique, sa logique propres ». Philosophe de formation, converti aux sciences sociales, ce fut désormais sous la forme d’une « anthropologie historique », centrée sur « l’histoire intérieure de l’homme grec », qu’il définit les contours de son programme de recherche. Lecteur attentif, mais critique aussi, de Claude Lévi-Strauss, Georges Dumézil et Michel Foucault, il situait désormais sa démarche « à la jonction du marxisme et du structuralisme ». L’opposition entre mythe et raison, qu’il avait étudiée dans ses premiers travaux, laissa alors place à une vision plus nuancée, attentive à la pluralité des rationalités à l’œuvre dans la pensée grecque, y compris dans la narration mythique. Cette évolution traduisait, sur le plan intellectuel, l’effacement de la croyance dans le progrès, qui avait sous-tendu jusque-là ses engagements politiques : « Quand j’étais jeune, déclarait-il dans un entretien publié en 2009 dans Europe, j’ai cru au progrès, pensé que le temps était orienté et que, grâce à la science, aux savoirs, aux techniques, les préjugés allaient disparaître, qu’on allait vers des mondes meilleurs, qui étaient contenus dans le présent, et que le présent n’avait de sens que par ce qu’il préparait dans le futur ; mais quand on regarde ce qui s’est passé, et ce qui se passe, on ne peut qu’être désabusé et se dire que cette conception du rapport de l’homme au monde, prolongement sans doute d’une certaine conception du rapport de l’homme à Dieu, donne des résultats qui ne sont pas fameux et risque même de nous conduire à la catastrophe… »

Si ce travail de renouvellement du marxisme fut entrepris collectivement avec des intellectuels passés, pour la plupart, par le PCF, il fut toutefois mené pour l’essentiel en dehors de l’entreprise culturelle communiste. Jean-Pierre Vernant, par exemple, ne fut pas convié à la réunion des philosophes communistes organisée à Choisy-le-Roi, en préparation du Comité central d’Argenteuil (mars 1966), consacré aux questions intellectuelles : « Étant membre du Parti, et depuis près de 35 ans, je suis étonné de n’avoir pas été invité à participer aux débats des philosophes communistes. Je le regrette beaucoup », écrivit-il alors aux responsables communistes. Son œuvre rencontra, néanmoins, un large écho dans les milieux intellectuels, en France et à l’étranger. Le Centre Louis Gernet (EHESS/CNRS), qu’il dirigeait depuis les années 1960, acquit une reconnaissance internationale, sans pour autant constituer une véritable école : si une orientation commune, intellectuelle et même politique, rassemblait les chercheurs du centre, Jean-Pierre Vernant, depuis ses premières années d’enseignement à Toulouse, était soucieux de dégager la relation pédagogique de toute autorité professorale et n’endossa jamais la posture de « chef d’école ».

Après son départ du PCF, Jean-Pierre Vernant resta un intellectuel engagé, mais participa dès lors à des organisations intellectuelles autonomes, où il pouvait jouer de son double capital de reconnaissance, comme « grand » résistant et aussi « grand » intellectuel. En 1975, après avoir mené sa carrière au CNRS (1948-1957), et à l’EPHE, VIe section puis Ve section (1958-1975), il fut élu professeur au Collège de France, à la chaire d’étude comparée des religions antiques, avec notamment le soutien de Georges Dumézil et Claude Lévi-Strauss. Ses interventions publiques restèrent nombreuses, surtout contre le racisme, la xénophobie et le négationnisme (soutien aux sans-papiers, défense des juifs persécutés, etc.). Il réaffirma aussi à maintes reprises « les idéaux toujours actuels de démocratie économique, sociale et culturelle », comme, par exemple, en 2004, lorsqu’il signa, avec une dizaine de résistants de la première heure, l’appel « Résister, c’est créer… Créer, c’est résister », à l’occasion de la commémoration du 60e anniversaire du programme du CNR.

En outre, à partir des années 1970, il s’engagea activement en faveur des milieux dissidents de l’Union soviétique, où, depuis l’éviction de Khrouchtchev, il se rendait régulièrement avec sa femme et où ses écrits commencèrent à être traduits dans les années 1980. Il fut un membre actif du Comité créé en soutien à l’écrivain Eduard S. Kuznetsov et à ses amis, emprisonnés en 1970 pour « haute trahison », après avoir tenté de quitter illégalement le territoire soviétique. De même, avec Jacques Derrida, il créa, en 1981, sur le modèle de l’organisation fondée à Oxford, l’Association Jan Huss, dont l’objectif était de « fournir une aide matérielle et morale aux enseignants et étudiants tchécoslovaques qui n’ont plus, dans les conditions actuelles, la possibilité de poursuivre leurs travaux, leurs recherches ou leurs études », en organisant des séminaires clandestins de professeurs français, l’envoi de livres et de revues ou encore en finançant des bourses de recherche.

Membre de l’Union rationaliste depuis ses années de militance communiste, attentif à tout regain d’irrationnel dans nos sociétés, Jean-Pierre Vernant s’impliqua aussi dans la défense d’une politique ambitieuse pour la recherche et l’enseignement supérieur, et en particulier pour la promotion des langues anciennes. Il multiplia les conférences et publia plusieurs ouvrages destinés à un large public, avec le souci de maintenir la Grèce « vivante » dans notre culture et ainsi de « réfléchir plus lucidement sur les implications et les enjeux de notre civilisation ». D’ailleurs, Jean-Pierre Vernant proposa alors une réflexion sur l’articulation du passé et du présent, entremêlant une fois encore les différentes sphères de sa vie. Ses travaux sur la mémoire dans l’Antiquité grecque faisaient écho aux débats sur l’histoire de la Résistance qui avaient agité, témoins et chercheurs, notamment à la suite de la table ronde organisée par le journal Libération entre les époux Aubrac et des historiens, à laquelle il avait participé (1997).

C’est à l’occasion de ce retour réflexif qu’il donna des clés pour comprendre les adhérences souterraines entre son approche de l’Antiquité grecque et son vécu politique, alors qu’il avait été initialement réticent à lier les deux et s’était longtemps refusé au genre autobiographique. Ses analyses sur la mort héroïque et l’outrage au cadavre dans l’Antiquité avaient été écrites, précisa-t-il alors, « avec, à l’arrière-plan des textes, la présence des jeunes [résistants] que j’ai vus tomber, et le sentiment qu’il n’y a aucune raison pour que je sois encore vivant ». De la même façon, notait-il, le regard qu’il avait porté sur la constitution du tissu social en Grèce ancienne, en pointant les valeurs d’égalité et d’amitié qui le fondaient, était en résonnance avec sa propre expérience de la Résistance, où liens amicaux et liens hiérarchiques pouvaient se conjuguer. Il soulignait par là combien son œuvre, sans confondre le passé et le présent, avait été « une façon de se comprendre par la distance dans un autre discours ».

La participation éminente de Jean-Pierre Vernant à la résistance toulousaine amena les collectivités territoriales d’honorer sa mémoire, en attribuant son nom à deux établissements scolaires. Le 30 janvier 2007, le conseil municipal de Toulouse nomma le groupe scolaire "école Jean-Pierre-Vernant". Un an plus tard, le 30 janvier 2008, le conseil général de la Haute-Garonne donnait le nom de Jean-Pierre Vernant au collège de Château de l’Hers.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article183602, notice VERNANT Jean-Pierre par Isabelle Gouarné, version mise en ligne le 16 août 2016, dernière modification le 11 avril 2018.

Par Isabelle Gouarné

Jean-Pierre Vernant (1914-2007) à Toulouse entre 1940 et 1945
Jean-Pierre Vernant (1914-2007) à Toulouse entre 1940 et 1945
Archives mémorial François Verdier, Toulouse

ŒUVRE CHOISIE : Une partie des œuvres de Jean-Pierre Vernant a été republiée au Seuil en 2003 dans Œuvres. Religions, rationalités, Politique. Nombre de ses articles et comptes rendus ont été rassemblés par Riccardo di Donato, dans les deux volumes de Passé et présent. Contributions à une psychologie historique, Rome, Edizioni di Storia e letteratura, 1995. Parmi ses principales publications : Les Origines de la pensée grecque, PUF, 1962. – Mythe et pensée chez les Grecs. Études de psychologie historique, F. Maspero, 1965. – (dir.), Problème de la guerre en Grèce ancienne, Éditions EHESS, 1968. –avec P. Vidal-Naquet, Mythe et tragédie en Grèce ancienne, F. Maspero, 1972, 1986, 2 volumes. – Mythe et société en Grèce ancienne, F. Maspero, 1974. – Religion grecque, religions antiques, F. Maspero, 1975. – avec M. Détienne, Les Ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs, Flammarion, 1974. – Religions, histoires, raisons, F. Maspero, 1979. – avec M. Détienne (dir.), La cuisine du sacrifice en pays grec, Gallimard, 1979. – La Mort dans les yeux. Figures de l’Autre en Grèce ancienne, Hachette, 1985. – avec Charles Malamoud (dir.), Corps des dieux, Gallimard, 1986. – avec P. Vidal-Naquet, Œdipe et ses mythes, Bruxelles, Complexe, 1988. – avec P. Vidal-Naquet, Travail et esclavage en Grèce ancienne, Bruxelles, Complexe, 1988. – L’individu, la mort, l’amour. Soi-même et l’autre en Grèce ancienne, Gallimard, 1989. – Figures, idoles, masques, Julliard, 1990. – Mythe et religion en Grèce ancienne, Seuil, 1990. – avec P. Vidal-Naquet, La Grèce ancienne, Seuil, 1990-1992, 3 volumes. – (dir.), L’homme grec, Seuil, 1993. – avec F. Frontisi-Ducroux, Dans l’œil du miroir, O. Jacob, 1997. – L’Univers, les Dieux, les Hommes. Récits grecs des origines, Seuil, 1999. – Entre mythe et politique, Seuil, 1996. – La Traversée des frontières. Entre mythe et politique II, Seuil, 2004.

SOURCES : Fonds J.-P. Vernant/IMEC. – Dossier de carrière, Arch. CNRS. – Dossier de carrière, Arch. EHESS – Arch. du Comité national du PCF (Dossier affaire Sorbonne-Lettres ; dossier de la Commission de contrôle politique). – Grand entretien : Jean-Pierre Vernant [Entretien réalisé par A. Spire avec M. Field et F. Hartog], Éditions 00h00.com, 2001 – J.-P. Vernant, « Mauss, Meyerson, Granet et Gernet », Sociologie et Sociétés, vol. XXXVI.2, 2004. – J.-P. Vernant, « Entretien inédit » [avec José Otávio Guimarães], Anabases, 7 et 8, 2008. – J.-P. Vernant, De la Résistance à la Grèce ancienne, Éditions EHESS, 2014. – « Jean-Pierre Vernant », Europe, 964-965, août-septembre 2009 – M. Olender et F. Vitrani (dir.), Jean-Pierre Vernant, dedans dehors, Le Genre humain, Seuil, 2013. – B. Pudal, Un Monde défait. Les communistes français de 1956 à nos jours, Éditions du Croquant, 2009. – V. Leduc, Les Tribulations d’un idéologue, Galaade Éditions, 2006 [1986]. – Entretien avec J-P. Vernant, 29 janvier 2004. – Étienne Manac’h, Journal intime. Paris, Barcelone, Berlin, Moscou, Istanbul, 1926-1939, Morlaix, Éditions Skol Vreizh, 2008. — Note d’André Balent.

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