LENORMANT Gérard, Paul

Par Guillaume Davranche

Né le 26 mars 1940 à Orléans (Loiret), mort le 18 novembre 2018 à Orléans ; dessinateur industriel, puis thermicien ; militant CFDT et PSU.

Gérard Lenormant en 1970
Gérard Lenormant en 1970

Fils de Suzanne Lenormant, arboricultrice à Orléans, Gérard Lenormant n’a jamais connu son père, Paul, également arboriculteur, mort au front en mai 1940.

Il vécut ses premières années rue du Petit-Pont puis, en 1944, après la libération de la ville, s’installa dans une grande maison familiale au 21, rue du Coin-Rond, avec sa mère, son frère et sa sœur aînés, sa grand-mère maternelle et et sa tante. La famille vivait de l’exploitation fruitière (poires et pommes).

Après avoir fait sa première communion, le petit Gérard fut enfant de chœur mais, contrairement à son frère et à sa sœur aînés, l’heure étant aux restrictions budgétaires, il ne fréquenta pas l’école privée catholique. Il fut donc inscrit à l’école publique de la rue de la Barrière-Saint-Marc. De là, il entra au collège moderne et technique Benjamin-Franklin, où il obtint son certificat d’études en 1954. Il suivit ensuite une formation de dessinateur industriel, sanctionné par un brevet d’enseignement industriel en juillet 1957, puis un CAP de dessinateur industriel en mécanique en octobre 1957.

Son premier employeur fut une société orléanaise de construction de machines agricoles, Rivière-Casalis, où il travailla de novembre 1958 à avril 1960. Cette période correspond véritablement à son éveil politique : dans le cadre d’une usine métallurgique où la CGT est active et mène des grèves, sur fond de guerre d’Algérie, de prise du pouvoir par le général de Gaulle et de fondation de la Ve République.

Il effectua ses vingt-sept mois de service militaire du 1er mai 1960 au 21 août 1962 dans l’armée de l’air, d’abord à Chartres, puis au Bourget. Dispensé de partir en Algérie en tant que pupille de la nation, il assista néanmoins, sur la base aérienne, au débarquement régulier des blessés et des morts qui ne prit fin qu’avec le cessez-le-feu, en mars 1962.

Libéré de ses obligations militaires, il fut réembauché chez Rivière-Casalis où il resta un an, jusqu’en août 1963. Devenu foncièrement antimilitariste, pacifiste et antigaulliste, il vota Non au référendum d’avril 1962 sur les accords d’Evian, comme préconisaient le PCF et le PSU, puis Non au référendum d’octobre 1962 sur l’élection du président au suffrage universel.

Bien que devenu athée et anticlérical dès l’adolescence, il lui arrivait de lire Témoignage chrétien et, en 1963, il se syndiqua à la CFTC, dont le syndicat chez Rivière-Casalis était dominé par le courant Renouveau, qui prônait la déconfessionnalisation de la confédération. Celle-ci aboutit en novembre 1964, avec la fondation de la CFDT.

En septembre 1963, Gérard Lenormant commença à travailler chez un ingénieur-conseil (société Acemo), place Dunois, où il apprit les bases de l’adduction d’eau et des études thermiques du bâtiment, etc. Il habitait alors toujours rue du Coin-Rond, dans la maison familiale. En novembre 1965, il fut embauché à Fleury-les-Aubrais, au département chauffage de Bornhauser-Molinari, une entreprise générale de bâtiment qui travaillait à la climatisation des salles d’informatique d’une base militaire américaine à Ardon (Loiret). Le projet fut stoppé lorsque la France quitta le commandement intégré de l’Otan en mars 1966. Dès la fin du mois, Lenormant fut licencié.

À ce moment, il était devenu un militant actif du PSU, auquel il avait adhéré en 1964.

La section orléanaise du parti, à dominante plutôt ouvrière, était animée par Lartigault (magasiner dans une entreprise métallurgique) et comptait dans ses rangs, entre autres, le typographe Michel Gond (CGT-Livre), l’ouvrier opticien Augustin Cornu (dit « Tintin »), le professeur Marcel Reggui (dont Lenormant avait été l’élève à Benjamin-Franklin) et le cheminot Maurice Combes. C’est ce dernier qui, généralement, rédigeait les tracts.

Pour Gérard Lenormant, « les intellectuels arrivèrent vers 1966 » avec une cohorte de profs emmenés par Michel de la Fournière. Après avoir enseigné quatre ans au Maroc, celui-ci avait demandé sa mutation à Orléans à la rentrée 1965. Pour les militants du cru, cette implantation ne devait rien au hasard. Michel de la Fournière était vu comme un des « colonels de province » de Michel Rocard, qui tissait alors ses réseaux au sein du parti. De fait, assez rapidement, ce militant brillant supplanta Lartigault comme principal animateur de la section PSU d’Orléans. Et, incontestablement, il lui insuffla une dynamique nouvelle.

L’action militante de la section PSU d’Orléans était tournée vers le monde du travail, avec des diffusions de tracts régulières sur les usines Thermor et d’Ambert, mais aussi, de façon innovante, sur la question du cadre de vie. Une action fut ainsi menée contre la privatisation de facto des routes communales par les riches propriétaires solognots. Le PSU s’efforça de sensibiliser la population en distribuant un tract de protestation accompagné d’un tronçon de fil de fer barbelé.

Vers 1966, plusieurs militants orléanais du PSU s’investirent dans Accueil et Promotion, une association de soutien et d’alphabétisation des travailleurs immigrés – principalement maghrébins et portugais. Pour sa part, Lenormant exerçait un ou deux soirs par semaine à la scierie de l’Herveline, où travaillaient de nombreux Portugais logés dans des baraquements insalubres. L’alphabétisation était aussi un moyen d’informer les ouvriers de leurs droits, par exemple en apprenant à décrypter leur feuille de paie. Insatisfaits de l’orientation « catho de gauche » d’Accueil et Promotion, les militants PSU s’emparèrent du bureau de l’association à l’occasion d’une AG, et lui donnèrent une coloration plus anticapitaliste.

À cette époque, Lenormant entra à la commission exécutive de l’UD-CFDT du Loiret où, entre autres activités interprofessionnelles, il assistait des salariés devant les prud’hommes et tenait, une fois par semaine, une permanence juridique destinée aux travailleurs immigrés avec l’aide d’une camarade lusophone.

Le 1er avril 1966, Gérard Lenormant fut embauché par l’entreprise pharmaceutique Servier, en train de construire une usine à Gidy. L’entreprise n’avait semble-t-il pas enquêté au préalable sur cette recrue, car elle n’aurait jamais embauché sciemment un syndicaliste. Pendant plus de deux ans, Lenormant, syndiqué clandestin, tenta de susciter une section CFDT – en vain dans cette entreprise où régnait la soumission et qui avait été totalement épargnée par la vague de grèves de mai-juin 1968. Malgré tout, les événements de Mai allaient avoir des répercussions même dans cet univers confiné.

En janvier 1969, un policier de base syndiqué CFDT, époux d’une salariée de Servier, aperçut un dossier au nom de Lenormant sur un bureau des Renseignements généraux. Il en informa l’intéressé, qui comprit que ses jours chez Servier étaient comptés. Effectivement, le 20 janvier, il fut convoqué et licencié au terme d’un entretien de cinq minutes : « Ce n’est pas la peine de revenir demain », lui asséna-t-on. Le directeur général de l’usine de Gidy, Claudius Pralus, ayant protesté contre ces méthodes, fut congédié à son tour. L’affaire suscita cependant l’indignation dans l’entreprise, et motiva la création d’une section CFDT d’une douzaine de personnes, que Lenormant, de l’extérieur, aida à constituer.

En parallèle, le militant attaqua Servier aux prud’hommes et le fit condamner en appel, peine confirmée en cassation en 1972.

Bien des années plus tard, Gérard Lenormant devait apprendre, de la bouche d’un élu à la Chambre de commerce, qu’au second semestre 1968, avec l’aide des services de police, l’Union patronale du Loiret avait effectivement fait dresser une liste de militants à mettre à l’index. Il avait été une des victimes de cette chasse aux sorcières.

En mai 1969, Lenormant entra au département chauffage de la société Huet & Briau, à Ingré, où il constitua une section CFDT.

En 1970, à la demande du PSU, il prêta main forte au service d’ordre du 58e congrès de l’Unef, tenu du 1er au 5 avril au palais des sports d’Orléans. Il se chargea, entre autres, de fournir un stock de manches de pioches. Le congrès, en effet, s’annonçait houleux, alors que la direction de l’Unef, aux mains des Étudiants socialistes unifiés depuis 1967, était contestée par les tendances communiste, trotskyste et maoïste. Étranger aux codes du gauchisme estudiantin de l’après-68, Lenormant fut édifié par ce congrès qui en offrit la parfaite caricature, chaque tendance s’efforçant de faire taire l’autre en martelant des slogans hostiles, dans une bronca permanente.

Fin novembre 1970, Gérard Lenormant quitta Huet et s’installa à Paris 18e, rue du Chevalier-de-la-Barre, pour devenir permanent technique au siège confédéral de la CFDT, rue de Montholon. Dans un bureau contigu à celui de Pierre Rosanvallon, il travaillait à la diffusion de la presse syndicale, tâche qui le conduisit à voyager à travers le pays, acheminant des journaux dans différents congrès locaux ou fédéraux.

En 1971, pour le compte de la confédération, il effectua une tournée des syndicats CFDT qui souhaitaient célébrer le centenaire de la Commune de Paris, leur apportant le matériel de projection et les bobines de deux films.

Durant toute cette période, il resta adhérent à la section PSU d’Orléans et, en mars 1971, il participa aux municipales. Michel de la Fournière, s’inspirant d’Hubert Dudebout à Grenoble, avait cofondé le Groupe d’études municipal de l’agglomération orléanaise (Gemao) qui prônait une « nouvelle démocratie municipale ». Un journal, Orléans Tribune, rédigé par le journaliste Régis Guyotat, avait également été lancé pour préparer les élections. Lenormant, occupa la 21e position sur la « liste d’union populaire pour un nouvel Orléans », conduite par de la Fournière, qui recueillit 15,4% des voix au 1er tour. Pour le 2e tour, il fit partie de la minorité qui s’opposa à ce que le PSU appelle à voter pour le radical-socialiste René Thinat.

À cette même époque, c’est en militant mi-parisien mi-orléanais que Lenormant participa aux campagnes de soutien à LIP (en vendant des montres), à la lutte antinucléaire, aux débats sur la Yougoslavie autogestionnaire, à la solidarité avec la gauche chilienne.

En mars 1973, lassé de l’atmosphère jugée trop « bureaucratique » de « Montholon », Gérard Lenormant quitta ses fonctions de permanent syndical pour revenir à Orléans, où il demeura sans emploi pendant quatre mois.

Le 1er août 1973, il fut embauché à la Régie immobilière de la Ville de Paris (RIVP), et se réinstalla dans la capitale, à Belleville, puis vers Pigalle. Il fut bientôt délégué CFDT et élu au comité d’entreprise, menant, jugea-t-il, un « syndicalisme facile » en comparaison de ce qu’il avait connu dans le secteur privé.

En 1974, dans la foulée des Assises du socialisme, Michel de la Fournière et la majorité de la section PSU d’Orléans suivirent Michel Rocard au PS. Hostile au PS et à François Mitterrand* qu’il qualifiait de politicien de droite, Lenormant ne put qu’assister de loin à ce qu’il considérait comme une liquidation, et resta adhérent à la section PSU d’Orléans maintenue, mais exsangue. Il fut alors sommé de vendre ses parts dans la SCI Espoir, propriétaire du local du PSU, rue de Chateaudun.

Le 6 décembre 1975, il épousa Mireille Négrier, rencontrée quelques années plus tôt chez Servier.

En janvier 1976, il quitta la RIVP et s’installa dans la Vienne pour travailler comme maître d’œuvre à la construction d’une usine pour le laboratoire pharmaceutique La Roche-Posay, où travaillait alors son épouse. Il adhéra au syndicat CFDT de la chimie à Châtellerault, mais ne retrouva pas, localement de section PSU. Par défaut, il fréquenta quelques réunions du CERES à Pleumartin et prit part aux manifestations contre le projet de centrale nucléaire à Civaux.

Licencié par les laboratoires La Roche-Posay en octobre 1978, il attaqua aux prud’hommes avec succès, mais resta au chômage jusqu’en novembre 1980. Il fut alors embauché chez Copit, un bureau orléanais de diagnostics thermiques jusqu’en juin 1981, puis suivit une formation avant de s’installer comme ingénieur thermicien à son compte au 4, rue de la Colombe, à Orléans, en août 1982.

Il avait alors cessé toute activité politique et syndicale, mais s’investit dans l’association Défense et aménagement du quartier Barrière-Saint-Marc. Celle-ci, comme d’autres associations de quartier d’Orléans, avait été fondée à l’automne 1982 dans le but inavoué d’appuyer la liste PS aux municipales de 1983. Gérard Lenormant, contre le candidat souhaité par les socialistes, fut bientôt élu président de cette association. Il en affirma l’indépendance vis-à-vis des partis et de la mairie quelle qu’en soit la couleur politique, et en resta responsable jusqu’en 1993.

En 2006, ayant pris sa retraite, Lenormant fut sollicité par un ami et ancien camarade, responsable local et national du Sgen-CFDT, André Rembert, pour mettre ses compétences au service de la fédération des Pupilles de l’enseignement public (PEP). Il devint ainsi administrateur bénévole de l’association départementale (PEP 45), chargé des problèmes de gestion du patrimoine.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article183018, notice LENORMANT Gérard, Paul par Guillaume Davranche, version mise en ligne le 5 août 2016, dernière modification le 23 janvier 2019.

Par Guillaume Davranche

Gérard Lenormant en 1970
Gérard Lenormant en 1970

SOURCES : Témoignage recueilli en juillet 2016 — Le Monde, 3 avril 1970 — La République du Centre, 3 avril 1970 — « Unef, 58e conrgrès », Panorama, ORTF, 10 juillet 1970 — « Les ruées antisyndicales précoces de Servier », Libération, 29 décembre 2010.

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