Né le 20 septembre 1869 à Paimpol (Côtes-du-Nord, Côtes-d’Armor), mort le 12 février 1958 à Choisy-le-Roi (Seine, Val-de-Marne) ; professeur privé de philosophie, puis permanent socialiste et journaliste ; militant guesdiste puis socialiste unifié de la Gironde ; conseiller municipal de Bordeaux (1900-1904), de Paris (1912-1914) ; directeur de l’Humanité (1918-1958) ; député de la Seine (1914-1932, 1944-1958), sénateur (1935-1940) ; membre de la commission administrative permanente du Parti socialiste : suppléant (1905), titulaire (1907-1909, 1912-1920) ; membre du comité directeur du Parti communiste (décembre 1920-1924), du comité central (1925-1958), du bureau politique (1923-1958) ; excellent orateur et journaliste de talent, il fut un des dirigeants les plus populaires du Parti communiste français.

Sénat
Marcel Cachin et Mario Bavassano en URSS en 1925
Exposition d’avril 2004 à Choisy-le-Roi
Exposition d’avril 2004 à Choisy-le-Roi
Itte Cachin
Cliché famille Piginnier
Premier enfant de Marcel Cachin et de Marie-Louise Le Gallou, Gilles Marcel Cachin était l’aîné de ses cinq frères et sœurs : Louis, mort en bas âge ; Alfred, futur officier de marine ; Sylvie, qui fut institutrice ; Eliza, couturière puis fermière ; enfin Charles, futur médecin militaire. Sa famille appartenait au milieu populaire. Le père, d’origine paysanne, obtint un poste de gendarme au retour du service militaire effectué en partie en Indochine. La mère, orpheline paternelle dès son jeune âge à la suite d’un naufrage, fut un temps fileuse de lin.
Le jeune Gilles Marcel fut baptisé le 22 septembre de la même année (paroisse de Paimpol, diocèse de Saint-Brieuc, année 1869, n° 36). Les cahiers de communion et confirmation de Paimpol consultables ne datant que de 1895, nous n’avons pu établir avec précision s’il avait fait sa première communion. Il ne fait pas de doute qu’il vécut, enfant, dans un milieu très croyant : selon sa biographe Marcelle Hertzog-Cachin (sa fille), c’est seulement à l’âge de quinze ou seize ans que Gilles Marcel Cachin cessa de pratiquer.
Sur les conseils et avec l’appui de son instituteur de Paimpol, Le Rochais, Cachin, que l’on appelle dès lors plus couramment Marcel que Gilles, partit à Saint-Brieuc faire ses études secondaires. Marcel Cachin entra au lycée à dix ans comme interne et obtint une bourse d’études grâce à l’appui du député « républicain » local. Le jeune homme accomplit une scolarité brillante : « premier dans toutes les matières ». Il fut élève de philosophie en 1885-1886, puis de rhétorique supérieure l’année suivante ; après deux années nouvelles d’études à Rennes, il alla finalement préparer sa licence de philosophie à Bordeaux.
Dans cette ville, Marcel Cachin adhéra au groupe des étudiants socialistes, sans doute à l’automne 1890. Il vivait alors d’une bourse de 1 500 F et demeurait au 17, cours de l’Intendance. Son action militante débuta par la rédaction d’un petit journal qu’il réalisait entièrement, et qui, pour l’essentiel, était consacré aux problèmes paysans. Sa signature (Le Breton ou Lebrethon), permit aux services de police de l’identifier par la suite. Le 26 mai 1892, Marcel Cachin adhéra au Parti ouvrier français. Il devait plus tard évoquer cet épisode de sa vie : « Jules Guesde* vint à Bordeaux. C’est là que je le vis pour la première fois. Il m’est impossible de dire l’impression que produisirent la conversation et les discours du chef du Parti ouvrier français sur mon jeune enthousiasme de néophyte. Il parlait avec une éloquence précise et quasi-mathématique. Il n’avait qu’un but : celui de convaincre par la vérité et le mot propre [...] Sa voix était faible et elle était cassée : à travers elle, semblaient passer toute la colère et toute la souffrance tragique de la classe qu’il appelait à lui. Écoutant sa parole ardente, claire, émouvante plus que nulle autre, un ordre de ma conscience m’invitait impérativement à suivre désormais l’enseignement de ce maître incomparable. » (l’Humanité, juin 1922, cité par Marcelle Hertzog, op. cit., p. 23)
Licencié de philosophie en 1893, Marcel Cachin fut un guesdiste inconditionnel, le militantisme étant son occupation majeure, et cela lui valut de perdre sa bourse d’agrégation en 1895. Marcel Cachin subvint à ses besoins en donnant des leçons particulières aux jeunes gens de la haute bourgeoise bordelaise. L’année suivante, le dirigeant bordelais du Parti ouvrier français, Raymond Lavigne*, lui demanda de devenir une sorte de permanent bénévole du parti. Marcel Cachin proposa la création d’un hebdomadaire socialiste régional, le Socialiste de la Gironde, dont le premier numéro sortit le 1er janvier 1899 et dont il fut le rédacteur en chef. « Il se lança dans la propagande, traversant la province dans toutes les directions, créant des sections du POF partout » (Marcelle Hertzog, op. cit. p. 39). Le parti de Guesde* connaissait alors un développement important dans la région bordelaise. Il ne rassemblait en 1882 qu’un petit noyau, possédait déjà quatre groupes en 1888, dix en 1890. Le 4 décembre 1892 fut créée la première Fédération socialiste girondine : elle rassemblait trois cents adhérents. Claude Willard (op. cit.) décrit ainsi les années suivantes : « Le parti progresse à travers le département, s’étirant le long des grands axes de circulation (Gironde et Garonne, routes vers Libourne au NE, vers Arcachon au SO), prenant appui sur les bourgades à fort artisanat. En 1899, la Fédération, avec ses 700 adhérents répartis en soixante groupes, vient au 4e ou au 5e rang dans le POF. En mars 1900, le congrès fédéral de Macau dresse un état précis (peut-être optimiste) des forces du parti, circonscription par circonscription : il affirme compter 1 017 adhérents habitant dans cent vingt-six communes et vingt-trois cantons (sur quarante-neuf), formant soixante-trois groupes organisés ». En 1898, Marcel Cachin fut pour la première fois délégué à un congrès national de son parti (le XVIe, tenu à Montluçon du 17 au 20 septembre). Il se présenta la même année aux élections législatives dans la 1re circonscription de Libourne, sans succès. Il se retira dès le premier tour. Cachin fut initié le 15 janvier 1899 à la Loge Concorde Castillonnaise du Grand Orient. L’année 1900 vit la fédération girondine du parti perdre un grand nombre de ses adhérents : elle était traversée depuis plusieurs années par un grand nombre de courants, d’obédience plus ou moins « millerandiste » ou « opportuniste ». En 1896, le « Pacte de Bordeaux » avait uni dans une même liste socialistes, radicaux et royalistes afin de chasser la « municipalité honnie » de tendance modérée ou « opportuniste ». Un des militants du Parti ouvrier français, Calixte Camelle*, devint adjoint au maire sur une telle base. Or la préparation des élections municipales du 6 mai 1900 donna lieu à de graves controverses sur le choix des personnes comme sur celui des alliances : au début de l’année, Cachin avait dû renoncer à se présenter à une élection au conseil général puisque, d’après Le Socialiste, certains de ses camarades l’avaient accusé d’arrivisme. Il précisa, à l’ouverture de la campagne municipale, que cette dernière devait prendre la forme d’une propagande théorique autour de la doctrine du parti et ne s’inscrivait « nullement en vue d’une brigue électorale ». Le Socialiste du 13 mai 1900 précisait qu’à l’occasion des élections du 6 courant, les six candidats socialistes (Camelle*, Cachin, Dondicol*, Olivier*, Laporte*, Buscaillet*) portés sur une « liste de concentration républicaine » réunissaient de 17 811 à 18 863 voix. Contre le maire sortant qui se représentait à la tête d’une liste qualifiée de « Pacte reconstitué », l’alliance des socialistes, des radicaux et des progressistes, conforme au rassemblement dreyfusien opéré au niveau national, emportait la mairie avec une majorité comprise entre 52,2 et 56,6 % des suffrages exprimés. Marcel Cachin devint adjoint au maire chargé des services de l’hygiène, du nettoiement et des transports. La crise s’étendit alors. Majoritairement, la section bordelaise démissionna du POF le 7 octobre 1900. Ce n’est que petit à petit, et sous l’œil attentif de Guesde*, qu’elle recouvrit ses positions antérieures et s’implanta à nouveau sur l’ensemble du département. Cachin, qui était secrétaire de la section de Bordeaux et rédacteur aux journaux La Question sociale et Le Socialiste de la Gironde apparut cette fois comme l’élément moteur de la reconstruction. Il rétablit l’ordre parmi ses troupes, se présenta aux élections cantonales de 1901, démissionna en septembre 1901 de la Franc-maçonnerie et participa aux manifestations d’hostilité à la venue de Millerand* à Bordeaux en 1902, - il y fut même arrêté puis relâché -, avant de s’affirmer, après le départ de Raymond Lavigne* pour désaccords consommés avec la tactique électorale, comme la principale figure de la Fédération girondine.
Dans le nouveau Parti socialiste de France, fusion du Parti ouvrier français et du Parti socialiste révolutionnaire de Vaillant*, Cachin poursuivit son ascension vers des responsabilités nationales. Contradicteur de Jaurès* par un vigoureux pamphlet, Le Dîner du Roi (Le Socialiste, 54, 25 octobre 1903), il l’interpella aussi dans un meeting à Toulouse, ce qui lui valut les félicitations du Comité central du parti le 24 janvier 1904. La même année, Marcel Cachin était délégué au Congrès international d’Amsterdam tenu du 14 au 20 août. Quelques jours auparavant, lors du congrès préparatoire du parti français, il fit la connaissance sur le quai de la gare de Lille d’une jeune déléguée du Parti socialiste américain, Marguerite Vanvien (David dit). Marcel Cachin et Itte (« Lilite ») se marièrent le 15 février 1906 à Paris (VIe arr.).
Depuis le congrès de Chalon-sur-Saône (1905), Marcel Cachin était membre suppléant de la Commission administrative permanente de la SFIO (membre titulaire de 1906 à 1910 et après 1912). Il avait présenté au congrès d’unité de Paris le rapport sur la tactique électorale, déclarant à cette occasion : « Nous pratiquerons, non la politique de la main tendue mais la politique du poing tendu ». Propagandiste acharné, et pour ainsi dire « professionnel » puisqu’il consacrait à ses tournées l’essentiel de son énergie, ne donnant plus que quelques leçons particulières, entretenu par son frère Charles, médecin militaire, Marcel Cachin obtint enfin des revenus réguliers mais modestes (200 F par mois) en 1906. Il était nommé le 3 juin 1906 délégué permanent à la propagande de la SFIO en remplacement de Jules Guesde* élu député de Roubaix et s’installa à Paris, rue La Fontaine avant de repartir sur les routes mener une vie itinérante. En mai 1906, il s’était présenté à Béziers : il s’inclina au second tour devant Lafferre qui le battait par 21 159 voix contre 10 163.
Le 27 novembre 1907 naissait à Paimpol son premier enfant, Charles. Le 24 avril et le 8 mai 1910, Marcel Cachin était à nouveau candidat aux élections législatives, cette fois dans la première circonscription d’Alès (Gard). Au soir du deuxième tour, le sous-préfet le proclama élu avec 6 944 voix contre 6 929 à son adversaire Marius Devèze*, socialiste indépendant, ancien guesdiste. Mais, quatre jours plus tard, la commission de recensement annonça un résultat inverse : Cachin échouait de cinq voix. Pour protester, quatre conseillers généraux, trois conseillers d’arrondissement, trente maires et trois cent soixante-dix-sept conseillers municipaux envoyèrent leur démission au préfet. Après un nouveau comptage qui donnait deux voix d’avance à Marius Devèze, la Chambre fut appelée à trancher. Le 25 novembre 1910, par 205 voix contre 98, Devèze fut finalement désigné comme député d’Alès.
Les portes du Palais-Bourbon se refermaient une nouvelle fois devant Marcel Cachin. Dirigeant expérimenté, orateur hors pair, il ne lui manquait maintenant plus qu’une tribune pour pouvoir jouer un rôle de ténor national. Ce contretemps lui donna un profitable répit et contribua sans doute à forger chez le délégué-permanent une culture et une personnalité originales. À l’érudition propre au dirigeant socialiste s’ajoute en effet chez Cachin le goût de l’amateur, la tendresse du regard et le plaisir des mondanités qui font les esthètes. Familier des galeries, féru de peinture, ami du grand critique Théodore Duret, il vivra désormais entouré de toiles : dans son existence hantée par les couleurs se mêleront tour à tour politique et art pictural, puis famille lorsque son fils Charles épousera la fille du peintre néo-impressionniste Paul Signac.
Marcel Cachin se rendit deux fois en Algérie, en 1910 et 1911, et fit part de ses impressions dans la presse socialiste. Il ne cessa de sillonner la France, délégué apprécié et compétent, et de noter ses riches observations sur des Carnets édités en 1993. Secrétaire adjoint de la SFIO (du 29 février 1912 à juillet 1913), il s’affirmait comme un espoir certain de la nouvelle génération de dirigeants socialistes, se tenant plutôt à l’écart des querelles de tendances. Il fut délégué au congrès international de Bâle, 24-25 novembre 1912. Lorsqu’il entra à l’Humanité en 1912, pour prendre la place de Paul Lafargue* qui s’était suicidé, il présenta d’emblée sa conception du rôle de rédacteur et dessina les contours d’une presse politique de masse : « Pour faire pénétrer chez les ouvriers un journal comme le nôtre, un journal de militants est insuffisant. Ce qui est nécessaire, c’est un grand journal populaire où, tout en réservant une place au socialisme, au syndicalisme, au corporatisme, nous puissions donner plus de place pour tout ce qui intéresse les travailleurs, tous les travailleurs, avec la mentalité qu’ils ont à l’heure actuelle, leurs besoins dont ils doivent trouver le reflet dans leur lecture quotidienne. Afin de trouver un moment de repos, de joie et d’émotion au milieu de leur fatigue, de leur tristesse, et de la monotonie de leur travail » (Marcelle Hertzog, op. cit., p. 82).
Marcel Cachin venait d’être élu le 12 mai 1912 conseiller municipal du quartier de la Goutte d’Or en remplacement d’Augustin Heppenheimer* (au deuxième tour par 3 278 voix contre 3 008 au radical et 783 à un « socialiste patriote » sur 7 205 votants). Il résidait au 4 de la rue Ordener, XVIIIe arr., après avoir quitté le 4, rue Gazotte où il avait été domicilié temporairement. Spécialiste des transports en commun (il avait été en juin 1912 délégué au congrès international des Compagnies de Tramways) il prit la défense des employés des personnels publics et fut élu, en 1913, secrétaire du syndicat du personnel non gradé de la Compagnie des Omnibus (10 000 membres) comme garant de l’unité syndicale qu’il avait favorisée. Marcel Cachin publia de nombreux articles défendant les revendications des ouvriers du métro, ce qui lui valut les foudres de la presse qui l’accusait d’être un démagogue et un irresponsable. En mars 1913, il présida à Brest le congrès constitutif de la Jeunesse socialiste de France.
En 1914, Marcel Cachin obtint son premier mandat parlementaire dans la 3e circonscription du XVIIIe arr. Au second tour de scrutin, le 10 mai, il l’emporta par 7 246 voix (50,5 %) contre 7 098 à son adversaire Édouard Bussat, député sortant, radical-indépendant. Selon l’usage, Cachin se démit de son mandat municipal qui revint à son camarade Louis Sellier*. Marcel Cachin s’inscrivit dans la commission des affaires extérieures, de la Marine, de la réorganisation économique et de la législation civile. Son audience se renforçait. Elle était étayée par ses articles de presse, non seulement dans l’Humanité et la presse socialiste, mais aussi dans le très populaire Petit parisien, ouvert aux diverses nuances de gauche. Face à la guerre qui venait, Cachin dénonçait le militarisme. Il écrivait, par exemple, dans l’Humanité, à quelques semaines du déclenchement du conflit : « M. Poincaré, lié à tout le nationalisme, homme lige et instrument de tout ce qu’il y a de plus odieux aux yeux du prolétariat, ancien avocat de tous les requins de tous ordres, et aujourd’hui représentant du militarisme le plus aventureux, du tsarisme, espoir des chauvins et des guerriers... » (16 juin). À la fin du mois de juillet, il rencontra la délégation allemande des socialistes et des syndicalistes venue en France discuter de la préparation du congrès de Vienne qui devait se dérouler en août. Confiant dans leur intention de s’opposer à la guerre, il les raccompagna même à la gare du Nord... Le 31 juillet, il était avec Jaurès*, Bracke* et Longuet* chez le président du Conseil, Viviani, afin d’obtenir un ultime entretien. Ils ne furent pas reçus. De retour à l’Humanité, Jean Jaurès* fut assassiné au café du Croissant.
Marcel Cachin écrivit le lendemain, à sa place, l’éditorial du quotidien. Celui-ci, intitulé « La dernière démarche de Jaurès était pour la paix » donne d’utiles renseignements sur la journée de la veille et révèle que Jaurès devait écrire « l’article décisif par lequel aurait été dégagée la responsabilité de notre parti ». Il se rangea dans les jours qui suivirent parmi les partisans les plus déterminés de la Défense nationale et il assura la présidence du Comité patriotique du ravitaillement de Paris. Pendant toute la guerre, il s’occupa ainsi de différentes questions sociales : baux et loyers, ravitaillement en charbon, rationnement de la consommation du pain, etc. Marcel Cachin accepta l’ensemble de ces tâches afin de faciliter l’effort de guerre. N’écrivait-il pas, un peu plus de six mois après le début des opérations : « C’est uniquement sur le champ de bataille que se réglera le conflit. Il faut par un nouvel effort héroïque, chasser l’envahisseur. Il faut vaincre, ou notre pays meurt » (l’Humanité, 23 mars 1915). Plus tard, délégué au XIIe congrès de la SFIO tenu du 26 au 29 décembre 1915, il devait condamner la politique de la social-démocratie allemande et flétrir les socialistes français qui avaient participé à la conférence internationale de Zimmerwald (il n’existe pas de compte rendu de ce congrès tenu en période de guerre, l’intervention de Cachin doit se situer le 27 dans l’après-midi). Marcel Cachin fut réélu suppléant à la Commission administrative permanente de la SFIO à l’issue du congrès.
Son rôle parlementaire fut des plus actifs : d’abord au sein du groupe des députés de Paris (1914-1915), puis comme membre influent de la commission des affaires extérieures. Cachin accepta plusieurs missions à l’étranger pendant la durée des hostilités. En avril 1915, il se rendit en Italie afin de convaincre les milieux dirigeants de l’opportunité d’une entrée en guerre de ce pays contre les empires centraux. De plus, il rencontra les responsables socialistes favorables à l’intervention : les réformistes, exclus du PSI en 1912, mais aussi l’ancien directeur de l’Avanti, issu de l’aile gauche, Benito Mussolini. Cachin rendit hommage à « l’énergique attitude » de ce dirigeant « qui savait juger les choses de haut » ’(« En Italie », l’Humanité, 27 avril 1915). On a, par la suite, rapporté que Marcel Cachin avait remis au futur dictateur une somme d’un million de francs environ, prélevée sur les dépenses secrètes du ministère des Affaires étrangères. L.-O. Frossard témoigna plus tard sur cet épisode en écrivant que ce fut en vérité « un collaborateur de Guesde qui se chargea de cette délicate mission » (op. cit. p. 46).
En février 1917, Marcel Cachin accepta une nouvelle mission en Italie. Celle-ci était plus officielle : il s’agissait d’un congrès inter-parlementaire tenu à Rome du 16 février au 4 mars et destiné à accorder les points de vue français et italien sur la conduite de la guerre. Après avoir visité le front italien, la délégation française fut reçue par le roi Victor-Emmanuel et le Duc d’Aoste. Finalement, elle remit au maire de Rome l’un des pinacles de la cathédrale de Reims et une des pierres de l’entrée du fort de Douaumont.
Autre mission : la Russie. Il s’agissait également d’une délégation parlementaire, mais composée uniquement de socialistes. Les trois parlementaires choisis par le Parti socialiste en accord avec la commission des Affaires étrangères de la Chambre des députés, Marcel Cachin, Marius Moutet* et Ernest Laffont*, étaient jugés mieux à même de mettre au point avec les socialistes russes, dominants dans le gouvernement provisoire et dans les soviets, les conditions de la poursuite de la guerre de la Russie et de galvaniser, autant que nécessaire, les énergies défaillantes. Ce n’était donc pas une mission gouvernementale, mais pas non plus une délégation placée sous la seule responsabilité des rapports politiques entre partis. Son caractère semi-officiel devait lui donner plus de souplesse et d’efficacité. Partie le 31 mars, la délégation arriva à Pétrograd le 13 avril, après avoir été rejointe par un député travailliste et un représentant des Trade-Unions britanniques. Les socialistes alliés furent accueillis fraîchement : leur représentativité était discutée, l’absence de représentant de la forte minorité « internationaliste » conduite par Jean Longuet* condamnée et les buts de guerre des alliés passés au crible d’une rigoureuse critique qui reprenait nombre d’arguments avancés par la minorité française dans ses controverses. Envoyés en tournée sur le front pour encourager les soldats, les députés socialistes découvrirent une armée fatiguée, en proie à la désorganisation, mais aussi vivant l’éclosion de la démocratie. Les carnets de Cachin montrent à quel point celui-ci fut progressivement convaincu de la force de la révolution russe et de la validité des arguments des socialistes russes. Cette « conversion » était facilitée par le fait qu’il ne s’agissait pas de renier la défense nationale mais de la resituer dans des perspectives plus conformes aux espérances socialistes et démocratiques. Elle s’explique également par la concordance entre les arguments russes et ceux déjà utilisés par les minoritaires français et britanniques, voir par un certain découragement, ou doute, après tant d’épreuves et de souffrances : Cachin avait beaucoup espéré, comme bien d’autres, de l’offensive Nivelle d’avril 1917. Sur le moment, l’évolution de Cachin permet, au prix certes de quelques ambiguïtés, un rassemblement des énergies socialistes russes et françaises sur des bases fort proches. En fait, Cachin et ses camarades se rallièrent à la politique définie par le dirigeant menchevik Tseretelli en faveur d’une paix, « sans contribution, ni annexion » et de la tenue d’une conférence socialiste internationale à Stockholm afin de parvenir à cet objectif. C’est le « moment Stockholm », la grande espérance socialiste de l’été 1917, qui va transcender les clivages entre minoritaires et majoritaires. L’Internationale, ainsi reconstituée, avec les partis socialistes des pays belligérants comme des pays neutres, pourrait enfin faire pression de manière efficace sur les gouvernements et agir pour qu’une fin juste soit apportée à la grande boucherie.
Le ralliement spectaculaire de Cachin et de ses co-délégués fit sensation en France : au conseil national de la SFIO, une résolution en faveur du projet de conférence à Stockholm fut votée à une écrasante majorité (28 mai 1917). Désormais, Cachin n’était plus le favori des milieux officiels de l’Union sacrée. En revanche, commençait son rapprochement avec la minorité longuettiste. Cachin tenta de donner forme à ce nouveau cours en participant fin 1917 à la constitution d’une nouvelle tendance, dite « centriste », pour servir d’intermédiaire entre majorité et minorité. Marcel Sembat*, qui n’était plus ministre, Albert Bedouce*, Léon Blum*, Henri Sellier* s’associèrent à lui.
Comme tous les socialistes français, Marcel Cachin fut inquiet de la victoire des bolcheviks ou « maximalistes » le 7 novembre 1917. Modifier les buts de guerre, ou la conduite de la politique alliée, était possible. Remettre en cause la défense de la nation, non. Cachin incrimina la famine, les souffrances du peuple russe, voire « son caractère un peu rêveur et oriental » (commission des Affaires extérieures de la Chambre des députés, séance du 30 novembre 1917). De fait, il partageait alors les analyses de Longuet* et de ses amis de la minorité. Il espérait encore un rapprochement entre socialistes russes, participa aux banquets en l’honneur de Kerenski (juin 1918), critiqua vivement les bolcheviks, mais sans jeter sur eux d’anathème irrémédiable. La paix séparée de Brest-Litovsk était une faute grave, mais les alliées avaient leurs responsabilités dans cet état de fait, et une politique intelligente de leur part serait encore en mesure d’aider la révolution russe à reprendre la lutte contre l’impérialisme germanique.
Enthousiasmé par les « quatorze points » du président Wilson, ulcéré par le refus français de considérer sérieusement les offres austro-hongroises de paix séparée, Cachin demeurait angoissé par l’enjeu du conflit : « Vous n’avez devant vous que des hommes de bonne foi désireux d’aider tout effort accompli pour le salut de la patrie » lança-t-il à Clemenceau au plus grave moment de l’offensive Ludendorff. Homme politique, il devait aussi songer à l’avenir. Spécialiste des questions internationales, il intervint fréquemment en faveur du maintien du cadre austro-hongrois pour éviter la balkanisation de l’Europe centrale. Il participa aussi au lancement d’une nouvelle revue hebdomadaire de politique internationale, située à gauche, L’Europe nouvelle, dont Louise Weiss n’allait pas tarder à prendre la direction.
Au sein du parti, il s’allia à la minorité, définitivement victorieuse au congrès d’octobre 1918. Lui-même obtint une place de choix : la direction de l’Humanité en remplacement de Renaudel*, acquise dans la nuit du 10 au 11 octobre 1918, par 1 1510 voix contre 1 355, après d’âpres débats auxquels Cachin jugea préférable de ne pas participer. Les anciens majoritaires acceptaient en effet fort mal de voir un de leurs anciens compagnons ainsi remercié de son évolution. La victoire alliée fut une délivrance et une grande joie : les larmes de Cachin dans Strasbourg libérée (9 décembre 1918) en témoignent, même si elles lui furent reprochées par la suite. La nouvelle direction socialiste apaisa assez vite les conflits internes. Rapidement, Cachin paraît en mesure d’assumer l’héritage jaurésien. Grand orateur, député avisé, compétent, ancien majoritaire ayant évolué vers la minorité, il semblait avoir toutes les qualités requises pour devenir le principal dirigeant du parti socialiste.
Celui-ci vit en effet ses effectifs gonfler au cours de l’année 1919. Il menait la vie dure au gouvernement Clemenceau et critiqua sévèrement le traité de Versailles. Nationalement et internationalement, une renaissance du socialisme, indépendante mais non sans liens avec les événements russes, semblait en passe de réussir. Michel Trebitsch a fort bien résumé cette situation : « il y a un « moment 1919 » qu’il ne faut pas lire à la lumière de Staline, mais à celle de Jaurès » (présentation à Jean-Richard Bloch, Destin du siècle, rééd. PUF, 1996). Cachin se consacrait surtout à la relance, réussie, de l’Humanité, et aux questions internationales. Il participa aux conférences de Berne (février 1919) et de Lucerne (août 1919) destinées à reconstruire l’Internationale. Publiquement, Cachin fit part de son optimisme après celle de Berne, même si l’attitude à adopter face à la révolution russe s’imposait progressivement comme un enjeu de conflit bien plus déterminant que les responsabilités des divers pays belligérants dans le déclenchement du conflit.
Au XVIIe congrès de la SFIO (Strasbourg, 25-29 février 1920) qu’il présida, la tendance du « centre » l’emporta à nouveau et le Parti socialiste quitta la Deuxième Internationale. En même temps, le congrès se prononçait pour la reconstruction de l’unité socialiste internationale.
Marcel Cachin, qui venait d’être élu, le 16 novembre 1919, député du XVIIIe arr. de Paris (il était tête de liste du Parti socialiste dans le premier secteur de la Seine), fut mandaté comme L.-O. Frossard* pour se rendre en Russie afin d’y observer les progrès de la Révolution et de discuter avec la direction de la nouvelle Internationale. Arrivés à Moscou en juillet 1920, ils furent fraîchement reçus par les bolcheviks. Cachin et Frossard assistèrent néanmoins au deuxième congrès de l’Internationale communiste et on leur attribua même une voix consultative. Malgré les préalables mis à l’adhésion du PS français, Cachin et Frossard s’y montrèrent favorables. Zinoviev affirma : « Avant l’ouverture du congrès, Cachin déclarait franchement, dans une séance à Moscou, qu’il reconnaissait ses erreurs et qu’il demandait pardon à la classe ouvrière au nom de ses amis. Il disait textuellement : "Je vous demande pardon". Nous nous sommes creusé la tête pour trouver dix autres conditions afin de rendre la chose plus difficile, mais notre imagination était épuisée » (compte rendu des Izsvestia, réunion du Soviet de Pétrograd, 20 août 1920). Finalement, Cachin et Frossard télégraphièrent à Paris qu’ils pensaient personnellement l’adhésion nécessaire, puis rentrèrent à Paris le 10 août.
Le 13 août 1920, Cachin et Frossard participèrent à un meeting tenu au Cirque d’Hiver en faveur de l’adhésion. Jusqu’à la fin de l’année, les deux hommes organisèrent une tournée de propagande, multipliant réunions et débats dans toute la France afin de convaincre les socialistes de la nécessité de l’adhésion à la Troisième Internationale. Le dimanche 26 décembre 1920, lorsque le congrès de Tours s’ouvrit, Marcel Cachin était déjà assuré de la victoire de la motion qui, pour l’histoire, porte son nom associé à celui de Frossard (Boris Souvarine* la rédigea pourtant pour l’essentiel, avec l’aide de Daniel Renoult* et d’Amédée Dunois*). Les majoritaires comptèrent 3 028 mandats contre 1 022 à la motion Longuet (contre la scission) et les 397 abstentions de la droite. Cachin était apparu comme l’homme du débat. Frossard le décrivait ainsi : « Bien planté sur ses jambes, allègre, infatigable en action oratoire, dans l’intimité comme à la tribune, le rire large et sonore, la poignée de main facile, prompt à l’enthousiasme, habile à changer de camp avec la victoire, il avait d’abord et jusqu’au premier voyage en Russie, dans une sorte de délire sacré, où entrait peut-être une part de calcul, pris rang parmi les "idéalistes" de la guerre "qui tuerait la guerre"... Il aimait les réunions publiques : les bravos de la foule lui allaient au cœur comme une caresse. Il était populaire et dans son quartier de la Goutte-d’Or il saluait d’un "Adieu !" retentissant les chauffeurs de taxi et les travailleurs de la voirie qui lui criaient : « Bonjour Marcel ! » quand il passait, d’un pas alerte et rapide, pinçant son nez entre le pouce et l’index en signe de grande préoccupation, ou tirant ses moustaches tombantes. » (Frossard, op. cit., p. 45 et 48)
Membre du comité directeur, maintenu dans ses fonctions de directeur de l’Humanité, Cachin devait, dans les premières années de la formation du Parti communiste, jouer le rôle inconfortable d’un dirigeant malmené par les luttes de tendance. Il fut à plusieurs reprises sévèrement critiqué et ses pratiques, remises en cause par la direction de l’Internationale communiste, firent l’objet de coups de semonces successifs. Cachin collabora depuis son premier numéro (8 avril 1921) au nouveau quotidien du soir l’Internationale.
Réélu membre du comité directeur au Ier congrès (Marseille : 25-30 décembre 1921), il fut mandaté pour assister à l’exécutif élargi de la Troisième Internationale (1er Plenum élargi de l’exécutif : 21 février-4 mars 1922) à Moscou. Marcel Cachin y défendit les positions du centre du Parti communiste (SFIC). Mais le principal événement de ce voyage fut, sans doute, le véritable scandale qu’il déclencha dans la presse, et dont le Parti socialiste fut le chef d’orchestre. Cachin, parti avec Renoult*, Métayer* et Ker*, se vit en effet remettre à Moscou par le soviétique Radek une lettre destinée à Poincaré. Le Manchester Guardian fut le premier à relater la nouvelle. À Frossard qui affirmait dans les colonnes de l’Humanité que « de telles calembredaines ne valent pas la peine d’être relevées », Le Populaire répondait en demandant à l’Humanité de fournir des explications, s’étonnant de voir l’expression « Poincaré la guerre » disparaître des éditoriaux du journal communiste. L’incident fut finalement clos le 1er avril 1922 lorsque Cachin reconnut avoir facilité un rendez-vous entre le commissaire soviétique aux Affaires étrangères et le président du Conseil. Le dirigeant communiste ajouta : « Je suis dévoué corps et âme à la révolution russe. Il s’agissait d’un acte utile à mon pays. Je n’ai rien à regretter ». Ainsi, en cette période où il était violemment contesté par la gauche du parti et critiqué durement par l’IC, Marcel Cachin faisait déjà fonction d’intermédiaire officieux dans les relations franco-soviétiques. Pour de nombreux observateurs, c’est l’explication essentielle de sa stabilité et de sa pérennité au sein de la direction du Parti communiste français.
Au IIe congrès tenu à la salle de la Grange aux Belles (Paris : 15-19 septembre 1922) Cachin fut en effet réélu au Comité directeur, mais cette fois son nom et sa tendance étaient loin de faire l’unanimité. Après avoir rompu les pourparlers avec la « gauche » du parti, le centre dont il était avec Frossard le leader ne l’avait emporté que par 1 698 voix contre 1 516 et 814 abstentions. Trotsky le notait le 1er décembre 1922, dans son rapport au IVe congrès mondial de la IIIe Internationale : « ... Quelles que soient les erreurs secondaires commises par la fraction de gauche, c’est la gauche qui a fidèlement représenté l’Internationale, ses idées, ses suggestions, dans les questions les plus importantes pour la vie et pour la lutte de la classe ouvrière française ». (op. cit.). Pour le centre, c’était donc l’échec. Au début de 1923, L.-O. Frossard démissionna, suivi par plusieurs cadres du parti. La gauche fut appelée en force à la direction française. Cachin demeura. Il devait laisser pour longtemps cette impression d’inamovibilité politique. Il semblait passer au travers de toutes les épreuves, de toutes les modifications de ligne, de toutes les recompositions de la direction en place. Toujours prêt au compromis, il arriva à Cachin d’être traité de « girouette » par ses pairs qui, tel Boris Souvarine, voyaient surtout en lui l’apôtre de la duplicité. Ce dernier lui consacra encore récemment un addendum à son pamphlet Autour du Congrès de Tours (op. cit.) intitulé « Cachineries ».
Marcel Cachin rentrait dans la période la plus agitée de sa vie. Le 14 décembre, il fut condamné par défaut à six mois de prison ferme et 2 000 francs d’amende pour la publication dans le journal Le Conscrit, dont il était le gérant, d’un article de Paul Vaillant-Couturier* : « L’apprentissage de la violence » (avril 1922). Ne pouvant se défendre puisqu’il s’était rendu à Moscou, il s’exposait à une longue suite de tracasseries judiciaires. L’affaire du Conscrit revint en effet devant les tribunaux en octobre 1923, juillet 1925, décembre 1926 et mai 1927. Qui plus est, Cachin fut poursuivi à la suite de la conférence d’Essen (6 et 7 janvier 1923). Il avait pris la parole le deuxième jour de la réunion, alors que son but avoué était de s’opposer à l’intervention française dans le bassin de la Ruhr, puis avait tenu des meetings à Francfort le 8, Stuttgart le 9. Son immunité parlementaire fut levée et il fut écroué le 20 janvier 1923. Il fut libéré le 7 mai de la même année. Le 14, le Sénat, réuni en Haute Cour de Justice, rejeta ces poursuites.
Candidat le 6 janvier 1924 aux élections sénatoriales dans le département de la Seine-et-Oise, il fut battu. Par contre, après avoir été réélu au Comité directeur du PC au IIIe congrès (Lyon : 20-24 janvier 1924), il fut réélu le 11 mai député de la Seine (il obtint personnellement 48 524 voix sur 196 986 votants). Au mois de juin, Marcel Cachin fut délégué à la Conférence internationale de Cologne puis partit en URSS afin d’assister au Ve congrès de l’Internationale communiste (Moscou : 17 juin-8 juillet 1924). Au IVe congrès (5 novembre-5 décembre 1922), Marcel Cachin n’avait fait qu’un rapport sur la lutte contre le Traité de Versailles ; cette fois il fut élu au Comité exécutif.
Au IVe congrès du PC (Clichy : 17-21 janvier 1925), Marcel Cachin fut réélu au Comité directeur. Au CE élargi de l’IC (Ve Plénum : 21 mars-6 avril 1925) auquel il assista à Moscou, il fut élu au Praesidium. Le 20 juillet 1925, l’Humanité publia un appel du Comité central d’action contre la guerre du Maroc. Cachin fut inculpé de provocation de militaires à la désobéissance. Jugé le 12 octobre de la même année, il fut condamné à treize mois de prison et 3 000 francs d’amende, peine confirmée le 10 décembre 1925 ; il vit sa peine portée à quinze mois et 2 000 francs en 1926 à Saint-Nazaire. Finalement, il fut condamné le 10 mai 1927 à six mois de prison et 2 000 francs d’amende avant de voir ses peines confondues le 18 juillet 1927 par le tribunal de Rennes. Il venait à peine d’être libéré après un épisode amusant : écroué le 4 juillet à 15 h à la Santé, il en sortit à 19 h 40 le soir même. Par un vote presque unanime, la Chambre des députés avait en effet requis sa levée d’écrou pendant la session parlementaire. Apprenant la nouvelle de la bouche du procureur de la République, M. Scherdlin, Marcel Cachin, déjà grisonnant, lui répondit avec humour : « Mais si, d’aventure, je refusais de sortir... - « Nous serions dans l’obligation de vous expulser ! » riposta M. Scherdlin (d’après le compte rendu du Journal du 5 juillet 1927). Cachin rentra à l’Humanité écrire son article quotidien... Le 18 juillet, il fut donc à nouveau écroué. Libéré le 3 novembre, il partit faire campagne pour les cantonales dans le Finistère. Arrêté à nouveau le 12 janvier 1928 à la sortie de la Chambre, il fut conduit à la Santé pour être définitivement élargi le 22 juin. Marcel Cachin venait, en cinq ans et par trois tranches successives, de purger son année de prison. Pour ne pas mettre en péril la situation financière de son ménage, il avait fait prononcer la séparation de biens d’avec son épouse le 11 avril 1927. En prison, il avait été réélu député du XVIIIe arrondissement de Paris, le 29 avril 1928, par 8 119 voix contre 5 619 à M. de Gouvion Saint-Cyr.
Libéré, il se rendit en URSS pour le VIe congrès de l’Internationale communiste (Moscou : 1er juillet-1er septembre 1928). Il rentra en France après avoir été élu au Praesidium et élevé par les autorités soviétiques à la distinction de « Cosaque honoraire ». L’année 1929 vit son maintien au Comité central et au Bureau politique du Parti communiste (SFIC) au VIe congrès (Saint-Denis : 31 mars-7 avril). Après la faillite de la Banque ouvrière et paysanne qu’avait créée Georges Marrane*, Cachin engagea une vaste campagne destinée à sauver l’Humanité criblée de dettes. De là naquirent les comités de défense de l’Humanité. La direction du parti, qui comptait prendre en main son organe central, fit expulser sept rédacteurs dont Georges Altman et confia le véritable pouvoir à Florimond Bonte, rédacteur en chef. Vers la fin de 1929, Marcel Cachin tomba malade. Il souffrait d’anémie cérébrale et Jacques Doriot* le remplaça provisoirement à la direction du quotidien, au sein d’une troïka dans laquelle il siégeait aux côtés de Florimond Bonte et de Jules Raveau*.
Marcel Cachin, visiblement en retrait, était mis à l’index par la direction Barbé-Celor-Henri Lozeray* quand celle-ci avait la charge du parti français. Il trouva sans doute une manière de consolation en se faisant témoin à charge lors de l’élimination du « groupe », signant en particulier l’article qui accusait Pierre Celor* de travailler pour la police (l’Humanité du 8 octobre 1932). Notons que Barbé*, alors à Moscou, affirma avoir été chargé de rédiger lui-même une série d’articles contre le « groupe Barbé-Célor » destinés à paraître ensuite sous la signature des principaux dirigeants du parti dont Cachin (d’après Souvenirs, op. cit.).
À l’occasion du cours ultra-sectaire de l’Internationale communiste dit de la « Troisième période », Cachin se plia aux exigences du Comité exécutif et fit front avec le régime soviétique (il commenta par exemple, au premier trimestre 1931, le procès du « parti industriel » qui préfigurait les grands procès de Moscou et prit à son compte les éléments de l’accusation). Toutefois, selon le témoignage d’André Ferrat* qui assistait à ses côtés au procès, il sursauta en entendant un des accusés avouer qu’il avait rencontré le président de la République française au Café de la Paix, pour préparer la ruine de l’industrialisation de l’Union soviétique (Ph. Robrieux, Histoire intérieure, T. I, p. 349), Le « père fondateur » n’en demeurait pas moins hostile à la politique suivie en France à la charnière des années 1920-1930. Au XIe Plénum de l’IC (25 mars-15 avril 1931), Marcel Cachin rapporta sur le danger de guerre et fut réélu au Praesidium de l’Exécutif. Au VIIe congrès du PC (Paris : 11-19 mars 1932), il fut réélu au Comité central et au Bureau politique. Sourdement en désaccord mais toujours membre des instances de direction, partisan d’une attitude plus souple à l’égard des socialistes, image de marque du Parti communiste français et incarnation vivante d’une certaine tradition politique, Marcel Cachin allait retrouver les avant-postes dans le rôle du rassembleur. Après la fusion en juin 1933 du congrès antifasciste européen tenu à Paris salle Pleyel avec le Comité de lutte contre la guerre (dit « d’Amsterdam ») et la formation du Comité de lutte contre la guerre et le fascisme « Amsterdam-Pleyel », Cachin devint l’une des personnalités les plus en vue du mouvement. Plus enclin à la représentation qu’à l’exercice réel du pouvoir politique, capable, grâce à ses relations dans tous les milieux, de faciliter les rencontres et les ralliements, il semblait sortir d’une passe difficile. Ne retrouvait-il pas petit à petit le contrôle de son journal, l’Humanité, qui, après être passé entre les mains de Florimond Bonte, André Marty, André Ferrat*, échouait finalement à nouveau dans celles de son ami Vaillant-Couturier* qui n’avait pourtant cessé d’être rédacteur en chef en titre ? Ne restait-il pas le tribun du parti, celui dont la voix de cuivre faisait vibrer les foules, celui dont la figure d’ancêtre galvanisait les générations nouvelles ?
Lorsqu’éclata l’affaire Jacques Doriot* et que les divergences apparurent au grand jour, Marcel Cachin ne se désolidarisa pas de la majorité du Bureau politique. Dès février 1934, il ne manqua pas cependant de manifester sa sympathie au maire de Saint-Denis. Plus à l’aise depuis le tournant vers le Front populaire (il avait assisté au VIIe congrès de l’IC à Moscou : 25 juillet, 20 août 1935), Marcel Cachin vit enfin s’ouvrir devant lui les portes du Palais du Luxembourg (il avait échoué aux législatives de 1932). Élu sénateur de la Seine le 20 octobre 1935, il demeurait président de la fraction parlementaire communiste. Réélu au Comité central et au Bureau politique au VIIIe congrès du PCF (Villeurbanne : 22-25 janvier 1936), Marcel Cachin demeurait actif dans les mouvements antifascistes et pacifistes. Il avait participé en mars 1936 au rassemblement international de Bruxelles. Il fit l’intervention de clôture du Ie congrès français du Rassemblement universel pour la paix tenu à Paris les 25, 26 et 27 septembre 1937.
Au début de l’année 1937, Marcel Cachin assista à Moscou aux grands procès politiques. À l’instar des accusés qui confessaient leurs « culpabilité », Marcel Cachin se fit aussi le porte-parole de l’accusation en choisissant les titres de ses articles : « Les victimes dénoncent les crimes et exigent un verdict impitoyable ». Peut-être sincère, il expliquait : « Nous avons entendu tout cela de nos oreilles, nous avons vu de nos yeux. Nous dirons des détails typiques, irréfutables, écrasants, dans les jours qui viennent » (l’Humanité du 27 janvier 1937). À son retour, Marcel Cachin signa avec Paul Vaillant-Couturier* une brochure : Guerre, sabotage, assassinat, trahison. Le procès du centre de réserve trotskiste. Au IXe congrès du PCF (Arles : 25-29 décembre 1937), Cachin fut réélu au Comité central et au Bureau politique.
Marcel Cachin avait presque soixante-dix ans lorsqu’éclata, fin août 1939, la nouvelle du Pacte germano-soviétique de non-agression. Il fut comme la plupart des dirigeants communistes français surpris par l’événement mais ne manifesta pas pour autant de réserve vis-à-vis de la position nouvelle de Staline. Le 2 septembre 1939, il vota avec Clamamus*, son alter ego au Sénat, les crédits militaires demandés par le gouvernement et adressa à Léon Blum* une lettre dans laquelle il affirmait notamment : « À cette heure grave, le Parti communiste affirme que si Hitler déclare la guerre à la France, il trouvera devant lui le peuple uni, les communistes au premier rang, pour défendre la sécurité du pays » (Le Populaire du 9 septembre 1939). Le 6 septembre, Marcel Cachin envoyait une lettre aux sénateurs, réclamant la reparution de son journal l’Humanité qui avait été saisi le 25 août, puis définitivement suspendu le 26. Le 16 septembre 1939, il présida une réunion du groupe parlementaire communiste dont le communiqué final résumait en ces termes son attachement à la lutte anti-hitlérienne : « Le groupe a adressé un fraternel hommage aux héroïques combattants de Varsovie, hommes et femmes du peuple qui, animés d’un grand courage et du désir d’en finir vraiment avec l’hitlérisme, tiennent en échec depuis plusieurs jours, les hordes fascistes ». L’entrée des troupes soviétiques dans la partie orientale de la Pologne le lendemain même de la réunion, le tournant général de la politique de l’Internationale communiste en faveur d’une dénonciation des deux camps menant la guerre, la nouvelle rencontre Molotov-Ribbentrop du 28 septembre, allaient profondément modifier le sens de la propagande du PCF dans les semaines qui suivirent. Les carnets de Marcel Cachin, détenus par Madame Marcelle Hertzog, lacunaires pour cette période, ne permettent pas de juger de l’état d’esprit du dirigeant communiste face à ces événements. Nous pouvons cependant penser que la nouvelle ligne, mise en pratique explicitement à la fin du mois d’octobre 1939, le mettait en contradiction avec ses discours récents et qu’il en souffrît quelque peu.
Toujours est-il que la vie de Marcel Cachin changea complètement. Dirigeant d’un parti dissous (depuis le 26 septembre 1939), directeur d’un journal interdit, il fut également chassé de la maison qu’il occupait depuis début 1936. Située à Choisy-le-Roi (9, rue Auguste Blanqui), propriété du PCF, elle fut mise sous séquestre en application des articles précisant le décret de dissolution de la SFIC. Lors des votes au Sénat, courant décembre, Cachin fut systématiquement noté « NPPV » (Ne prend pas part au vote) ; il était absent. On ne sait pas exactement pourquoi, il s’était retiré à Lancerf-en-Plourivo, petite localité située non loin de Paimpol, au lieu d’être associé à la nouvelle direction clandestine du parti. Son âge (il venait d’avoir 70 ans), sa santé précaire (il était cardiaque), apparaissent comme des raisons suffisantes. Cependant, il est bon d’ajouter qu’il ne fut à aucun moment inquiété par le gouvernement Daladier, au contraire de ses collègues parlementaires communistes. Évidemment, puisqu’il n’était pas signataire de la Lettre à Herriot (voir Arthur Ramette* et Florimond Bonte), il ne risquait pas d’encourir la répression qui s’abattit sur le groupe. Mais on doit aussi discerner dans l’attitude du régime une volonté de mansuétude à l’égard du vieil homme. Sa vie devenait paisible. Il jouissait enfin d’une sorte de retraite militante tout en restant au fait de l’actualité par la lecture de la presse et sa correspondance. La lettre qu’il adressa le 14 décembre 1939 à Marx Dormoy* témoigne assez bien de son état d’esprit. Publiée en annexes du livre de Marcelle Hertzog, elle prend de façon sincère et habile la défense de la politique extérieure de l’Union soviétique. Il n’en demeure pas moins que son contenu tranche avec le discours utilisé dans les tracts du PCF : de l’absence de caractérisation de la guerre comme impérialiste, et d’allusion à la nécessité de la dénoncer, à l’usage d’une courtoisie ostentatoire (Cachin s’adresse au « citoyen Marx Dormoy* » tandis que la propagande clandestine du parti dénonce le « City-oyen Blum »).
L’année 1940 commença, pour Marcel Cachin, par un épisode mouvementé. Le 8 janvier, Marcelle, sa fille cadette (elle était née le 17 octobre 1911 à Paimpol), fut arrêtée à Lancerf avec son mari, Paul Hertzog. Il serait trop long de raconter la curieuse odyssée qui en était la cause, et qui conduisit le couple à rejoindre au Fort du Hâ les marins du Winnipeg (cf. Les Brigades de la mer, op. cit., en particulier les chapitres IX et X). L’affaire se régla « en famille » : Marie-Louise Jacquier*, avocate, défendit en effet sa sœur et son beau-frère. Les deux inculpés en furent quittes pour quelques jours de cachot car il s’avéra vite que le dossier de l’instruction était mince. D’ailleurs, l’affaire qui fut jugée en août 1940, puis rejugée en mai 1948 aboutit à l’effondrement de l’accusation, et en premier lieu à celui du scénario anticommuniste du propre capitaine du Winnipeg : le commandant Pupin. Marcel Cachin fut, en personne, impliqué dans un autre procès, celui des députés communistes, dit « des quarante-quatre ». Comme ces derniers, il avait été déchu de son mandat parlementaire selon la loi du 19 janvier 1940. Non inculpé, il choisit de témoigner. Un rapport de police de l’époque montre qu’il était à ce moment-là surveillé : arrivé le 11 janvier à Paris, il essaya de déjouer les filatures, se rendit chez Maître Marcel Willard*, avocat du Parti, et prépara avec lui la défense des accusés au cours de « longs entretiens » qui se tinrent plusieurs jours de suite. Il repartit le 17 janvier pour Paimpol. Le 29 mars 1940, il témoignait à la barre du tribunal militaire : le contenu de son intervention est retranscrit dans le livre de Marcelle Hertzog (op. cit., p. 219 à 222) et la presse de l’époque nota que son entrée dans la salle d’audience « devait donner lieu à une manifestation de la part des députés communistes, qui se levèrent tous et s’inclinèrent devant lui ». Puis Marcel Cachin rentra définitivement en Bretagne.
C’est à Lancerf qu’il assista à la défaite de la France qui ne le surprit guère (Cachin avait suivi de près les questions militaires, en particulier le réarmement de la Wehrmacht) mais démoralisa à coup sûr le vieux patriote qui vivait en lui. Sous l’Occupation, bien que toujours membre statutaire du Bureau politique, il n’avait plus de lien avec les instances dirigeantes du parti clandestin. Selon Marcelle Hertzog (op. cit., p. 224 à 227), on aurait alors conseillé à Cachin, par des « liaisons sous formes de lettres » ou à l’occasion de « furtives visites », de se mettre à l’abri. Le Queinec*, responsable local fut l’un des intermédiaires de ces démarches que Louis Pichouron évoque dans Mémoires d’un partisan breton (p. 2 et 3, 10 à 19).
Selon Marcelle Hertzog, Marcel Cachin fut arrêté à Lancerf le 28 août 1941 par la police allemande. Il aurait été emmené avec son gendre Paul Hertzog à Saint-Brieuc où les deux hommes passèrent la nuit avant d’être transférés le lendemain à la prison de Rennes. De même source (et sur la base du témoignage de P. Hertzog), les prisonniers furent, après une dizaine de jours, conduits à la Santé. Élargi mystérieusement de prison le 17 octobre 1941 à l’instigation du chef de la Gestapo à Paris, le commandant Boemelburg, et à la suite de son gendre qui avait été libéré la veille, Marcel Cachin gagna alors le domicile de sa fille à Suresnes où il se reposa. Témoin et même actrice de ce singulier affranchissement, puisqu’elle fit elle-même des démarches auprès de Boemelburg, Marcelle Hertzog précise dans son livre qu’elle n’en avait pas saisi tout à fait les tenants et aboutissants. Cachin, qui avait été interrogé dans les services de la Gestapo, rue des Saussaies, n’aurait promis à Boemelburg qu’un témoignage de sa bonne foi : témoignage qu’il lui remit le 21 octobre 1941, sous la forme d’un texte de 19 pages qu’Auguste Havez*, responsable du Parti, aurait approuvé dans la forme comme dans le fond. Si l’on s’en tient toujours au récit de Marcelle Hertzog, Cachin aurait appris avec stupeur en juin 1942 qu’un passage de sa lettre était utilisé pour combattre la politique de lutte armée préconisée par la direction du PCF. Il s’agissait des lignes suivantes : « On m’a demandé si j’approuvais les attentats contre la vie des soldats de l’armée allemande. Je réponds que les attentats individuels se retournent contre les buts que prétendent atteindre leurs auteurs. Je ne les ai jamais préconisés ni suscités. J’en ai toujours détourné mes camarades. »
L’extrait de la lettre de Marcel Cachin, rendu public en mai 1942 sous la forme d’une affiche du Parti ouvrier et paysan français collée en de multiples endroits, en particulier dans les couloirs du métro de Paris, a soulevé après-guerre de grandes polémiques : elles débutèrent en octobre 1945, avec la publication d’un article de Jean-Louis Vigier dans le quotidien L’Époque, se poursuivirent au cours de cette même année avant de rebondir en 1951 dans les colonnes du Populaire. Enfin, l’extrait de la lettre fut utilisé dans de nombreuses publications, généralement anticommunistes militantes, pendant la guerre-froide. Le caractère sybillin de la lettre dont dix-sept pages restaient inconnues, le mutisme gêné de Cachin et de son Parti sur le sujet, laissaient en vue trop de zones d’ombre, et de points d’interrogation en suspens, pour qu’il soit permis à l’historien de trancher la question. Deux énigmes retenaient surtout l’attention : pourquoi Cachin avait-il signé un texte apparemment divergent de l’orientation de lutte armée suivie par les militants communistes clandestins ? Pourquoi le PCF avait-il, dès la publication de l’affiche du Parti ouvrier et paysan, omis de dénoncer fermement Cachin et plutôt cherché à le dédouaner en prétextant l’usage de faux, tandis qu’il condamnait les errements d’autres cadres communistes prestigieux, tel Racamond* ? La publication récente par la revue Communisme (op. cit.) de l’intégralité du texte de la lettre et le commentaire qu’en a fait Denis Peschanski apportent aujourd’hui un certain nombre de réponses à ces questions. Précisons donc le contexte. À la fin du printemps 1941, les ex-communistes regroupés autour de Marcel Gitton* formèrent le Parti ouvrier et paysan français. Ils venaient de rompre avec Jacques Doriot*, leader du PPF, qui leur ouvrait auparavant, non sans souci d’en tirer profit, les colonnes de son quotidien : Le Cri du Peuple. Ils s’installèrent dans un nouveau local, sis 45, rue du Faubourg-Montmartre, et continuèrent leurs démarches pour obtenir la libération du plus grand nombre possible de militants emprisonnés. Le bulletin interne du PCF clandestin, La Vie du Parti, dénonçait en ces termes, à la même période, les activités de Gitton : « Ce flic a été rencontré à plusieurs reprises dans les couloirs de la PJ où il est comme chez lui, il a été vu à Troyes avec le commissaire spécial de la prison de Clairvaux et nous savons qu’il a essayé à plusieurs reprises de se servir des familles des prisonniers eux-mêmes ». Quel que soit le jugement que l’on puisse formuler sur les relations de Marcel Gitton* avec la police, il est indiscutable que l’activité de l’ancien secrétaire à l’organisation du PC visait à obtenir des emprisonnés, syndicalistes et communistes pour la plupart, des lettres de reniement qui autoriseraient leur libération, sèmeraient le trouble au sein de la communauté carcérale et permettraient que grossisse le nombre des adhérents de sa petite formation...
Les événements se précipitèrent alors. Ce fut d’abord, le 22 juin 1941, les débuts de la campagne d’invasion de l’URSS par les armées allemandes. Début juillet, les organes clandestins du Parti appelaient au sabotage généralisé, puis, le 13 août, la première manifestation de masse organisée sur les grands boulevards de Paris par les Jeunesses communistes. Deux militants, Gautherot et Tyszelman, arrêtés à cette occasion, furent fusillés le 19 août 1941. Dès le 15 de ce mois, l’Humanité suggérait une riposte armée : le 21, Fabien (Pierre Georges* dit) abattait au métro Barbès un officier de la Kriegsmarine, scellant dans l’action le tournant politique du Parti. C’est alors que Gitton et ses partisans décidèrent de rédiger une « Lettre ouverte aux ouvriers communistes » dont le but patent était de détourner les sympathisants du Parti de leurs dirigeants comme de leur soutien à l’Union soviétique : « L’URSS peut apprécier, maintenant, toute la puissance de l’armée allemande qu’elle s’était si bien employée à tourner contre nous seuls en août 1939. Il est avéré que l’analyse de la situation faite par les dirigeants communistes était fausse, que leur appréciation sur le rapport des forces en présence était fausse et que, partant, leur tactique et leur politique sont fausses » (op. cit.). Au premier chef des militants qui faisaient « défection », le texte citait Marcel Cachin qui s’était « retiré ». De plus, il portait la signature d’un grand nombre d’élus du parti, signature utilisée parfois à l’insu de leur auteur (ce fut le cas pour Jules Fourrier*, Loubradou*, Jardon*, et sans doute pour Benenson*, Dewez* et Piginnier). A priori, ce qui ressemblait de près à une manipulation d’envergure n’avait pu être mis au point sans l’accord des autorités d’occupation. C’est sans doute le sens qu’il faut donner à la déclaration de Boemelburg, SD Sturmbannführer qui coiffait en France la Sipo et la Gestapo, lorsqu’il rencontra, rue des Saussaies, Marcelle Hertzog qui tentait de faire libérer son père « Oui, oui, je sais tout sur lui, à cette même place où vous êtes, Gitton il y a un mois m’a affirmé que Marcel Cachin n’a pris part à aucune action politique » (op. cit., p. 234)...
On parvient donc, grâce au récit de Marcelle Hertzog - et en rectifiant les confusions de date qu’elle commet dans son livre en tentant, de mémoire, de reconstituer les faits -, aux conclusions suivantes : Marcel Cachin fut arrêté le 5 septembre 1941, date dont il fait lui-même état dans sa lettre à Boemelburg et qui se trouve par ailleurs recoupée par d’autres sources. Ce sont bien des policiers allemands, membre du SD de Saint-Brieuc, qui furent chargés de l’opération. Et là se trouve justement la clef du problème. Comme l’explique très clairement Jacques Delarue (op. cit.), ce n’est qu’en avril 1942 que le RSHA (que l’on appelle abusivement Gestapo) se vit remettre par Hitler les pouvoirs de police en France. Jusqu’à ce jour, ils appartenaient aux militaires (qui tenaient jalousement à les conserver et à les soustraire aux services de Himmler, c’est-à-dire au Parti national-socialiste), et en particulier au bureau I c de l’État-Major, section du Militärbefehlshaber (Haut commandement militaire) en France. L’enlèvement de Marcel Cachin - on ne peut employer d’autre mot puisque le vieux militant fut mis au secret pendant près d’un mois et demi, sans avoir été préalablement interrogé, ni même fouillé - fut donc organisé par la police nazie en violation de la juridiction d’occupation et à l’insu des autorités militaires responsables. Il ne pouvait s’agir, en l’occurrence, que d’une manœuvre des « politiques » allemands, en particulier de l’ambassadeur Otto Abetz. Nous ne pouvons ici entrer dans les détails mais nous nous contenterons de rappeler que s’opposèrent à la fin de l’été 1941, a fortiori après le décret Keitel du 16 septembre, les points de vue des militaires (partisans de l’exécution de cinquante communistes par soldat allemand tué, c’est-à-dire d’une terreur de masse) et celui des fonctionnaires du NSDAP (favorables à une attitude qui tienne compte de leur connaissance politique du terrain, c’est-à-dire à une répression sélective).
Dès le début, il s’agissait pour Boemelburg, et derrière lui Abetz, d’essayer d’utiliser le nom de Cachin à des fins de tactique politique. Voilà pourquoi ils encouragèrent la « lettre ouverte ». Mais Gitton était abattu le 4 septembre dans la soirée, l’opération avortait et il faut probablement voir dans la date d’arrestation de Cachin (le lendemain) le signe d’une réplique à la mort du leader du POPF. Incarcéré à Rennes jusqu’au 13 septembre environ, convoyé ensuite à Paris par la Feld Polizei (les militaires évoqués par Paul Hertzog, op. cit., p. 230), Marcel Cachin échoua alors à la prison de la Santé. Toujours au secret, et maintenant séparé de son gendre, Marcel Cachin se croyait pris comme otage.
La suite des événements prouva qu’il n’en était rien : le 15 octobre, il reçut la visite de sa fille Marcelle qu’avait accompagné Boemelburg ; le 16, Paul Hertzog fut libéré ; le 17, il sortit de prison, subit un court interrogatoire 11, rue des Saussaies avant d’être définitivement élargi. En quittant les locaux de la police allemande, il promit de remettre à Boemelburg un complément d’interrogatoire autobiographique... Ce fut fait le 21 octobre sous forme de la lettre.
Comment expliquer la « mansuétude » de Boemelburg ? Pour Abetz, ce qui était le plus important était d’essayer d’isoler les communistes du reste de la population, d’empêcher la direction clandestine du PCF d’utiliser ses figures les plus populaires pour des appels à la lutte anti-allemande. Abetz était réservé vis-à-vis du « Code des otages » édicté le 28 septembre 1941 par Otto Von Stülpnagel (Commandant du Grand Paris) qui déclarait qu’il fallait inscrire en premier lieu sur les listes des futurs martyrs « les anciens députés, sénateurs et fonctionnaires des organisations communistes ou anarchistes ». Or, il était évident qu’en l’absence de Maurice Thorez* et d’André Marty* qui se trouvaient à Moscou depuis près de deux ans, la responsabilité de devenir l’étendard du parti dans la lutte anti allemande revenait à Cachin, plutôt qu’à Jacques Duclos* ou Benoît Frachon dont la popularité était alors moindre. On arrêta donc Cachin, on émoussa sa résistance par une longue incarcération, on le libéra en invoquant une erreur, et on lui proposa d’écrire de sa main un « complément d’enquête ». C’était l’astuce de l’opération. En lui faisant dénoncer des événements dont il ne savait presque rien, en lui faisant utiliser sa propre plume, Boemelburg et Abetz neutralisaient définitivement Cachin en conservant par-devers eux un document authentique qui pouvait, à tout moment, compromettre ses prises de position ultérieures. Nous n’insisterons pas sur les autres avantages immédiats de l’opération, en particulier celui de semer la confusion parmi les clandestins communistes en relâchant sans motif apparent un dirigeant emprisonné, mais nous soulignerons par contre tout l’intérêt qu’il pouvait y avoir, du point de vue des forces de répression nazie, à procéder de la sorte et à éviter la mort, même accidentelle, de Marcel Cachin entre leurs mains. Denis Peschanski (op. cit.) souligne en effet combien avait été prompte la réaction du parti clandestin (dès le 11 septembre, l’Humanité annonçait l’arrestation qu’elle commenta à plusieurs reprises). C’est le lieu d’ajouter que l’ensemble des événements s’était déroulé dans un black out général imposé par les services d’Abetz. Seuls quelques quotidiens avaient, à la mi-septembre, évoqué l’incarcération à Rennes du vieux militant. Voilà pourquoi le Militärbefehlshaber, qui s’opposait nettement à toute libération de communistes, finit par découvrir le « pot-aux-roses » fin novembre 1941 et s’en plaignit au SD : « On a pu apprendre dans certains milieux de la population française que la libération du communiste connu Marcel Cachin a eu des échos considérables et désagréables. Une demande d’information effectuée auprès du Sturmbannführer Boemelburg a confirmé que Marcel Cachin avait effectivement été relâché. Un contact avec le bureau I c ou avec le commandement administratif n’a pas eu lieu - comme en a attesté le Dr Bock, conseiller administratif militaire. Il est tout à fait indispensable qu’avant la libération de communistes il y ait discussion entre les différentes autorités concernées. En outre, après les événements de ces derniers jours, il importe d’une manière urgente de prendre en considération la question de savoir si le communiste Marcel Cachin doit être arrêté de nouveau, à moins que d’autres raisons décisives ne soient contraires à une telle mesure. Néanmoins, ici, de telles raisons ne sont pas connues (lettre du 1er décembre 1941, Archives du Centre de documentation juive contemporaine, Paris, LXXXV - 270). En février 1942, le SD répondait : « Cachin est le dirigeant communiste français le plus populaire. Il a, entre autres, créé diverses institutions sociales importantes en France. Il a déjà 75 ans. Sa mort au camp de concentration (KZ-Lager : terme générique nazi pour désigner l’ensemble des lieux de détention) aurait entraîné une augmentation considérable des activités des milieux communistes. Cachin a pu être relâché parce qu’il n’a pas exercé d’activité au sein du mouvement communiste illégal (lettre du 17 février 1942, CDJC LXXXV - 270).
Précisons encore que la libération de Marcel Cachin fut facilitée par des pressions diverses dont Denis Peschanski (op. cit.) a fait état. Ajoutons-y ce témoignage de Marcel Capron*, successeur de Gitton au secrétariat général du POPF recueilli en décembre 1979 : « Charles Cachin vint me voir. Il me connaissait bien pour avoir travaillé autrefois au dispensaire municipal. Son père était incarcéré, souffrait du cœur et risquait le pire. Il me demanda d’intervenir auprès des autorités afin d’obtenir sa libération. Anatole de Monzie et Louis Sellier* furent d’accord pour engager des démarches auprès de Laval, qui, hospitalisé à la suite de l’attentat dont il venait d’être victime, se déclara incompétent pour résoudre cette affaire qui dépendait uniquement des Allemands. Il suggéra toutefois qu’une lettre désapprouvant les attentats faciliterait sa libération ». Il est évident qu’en insérant ce détail au dossier, l’ex-maire d’Alfortville n’avait pas à l’esprit de faire de Pierre Laval l’inspirateur de la solution employée mais de souligner son implication dans les tentatives destinées à faire échapper Cachin à un sort funeste.
Par ailleurs, il est remarquable de constater à quel point l’affaire aurait pu être totalement passée sous silence si un extrait du manuscrit de Cachin n’avait pas été publié par la suite sous forme d’affiche. Nul doute que le résultat obtenu par Boemelburg était, le 21 octobre 1941, suffisamment important pour qu’il n’ait besoin de pousser plus loin l’avantage. Mais le hasard voulut que, le jour même où Cachin quittait définitivement la rue des Saussaies et s’apprêtait à rentrer à Lancerf, une avalanche d’événements vînt à nouveau bouleverser la situation. Le 20 octobre, le Lt Colonel Hotz était abattu à Nantes. Le 21, le conseiller militaire Reimer subissait le même sort à Bordeaux. Cette fois, la lutte armée prenait un tournant décisif et l’impression d’accalmie qui durait depuis un mois s’estompait cruellement : seize fusillés à Bêle, le 21 ; vingt-sept à Châteaubriant le 22 octobre 1941 pour Nantes ; cinquante otages exécutés à Bordeaux, le 24, en réponse au deuxième attentat. C’est dire que Marcel Cachin avait pu quitter sa geôle au moment le plus propice car il ne fait guère de doute que quelques jours plus tard Boemelburg n’aurait pas songé à lui proposer le même marché. D’un autre côté, le blanc seing du parti eut été bien moins évident en des circonstances plus tardives.
Marcelle Hertzog (op. cit., p 236 à 239) cite une communication de son père au Comité central du parti datée de juin 1942 qui paraît expliquer par quels intermédiaires fut réalisée l’affiche : Henri Barbé* et Darnar* (Pierre Laurent dit), eux-mêmes émissaires du parti de Capron. Barbé fit un compte rendu de sa déposition devant la justice (capitaine Garat, 18 mai 1949 ; Collection Maurice Cocquet, dossier Sadoul-Cachin, Institut d’histoire sociale, Paris) : « Mon but était d’obtenir une déclaration facilitant une démarche auprès des Allemands pour essayer de faire cesser l’hécatombe d’innocents. Je suis allé voir Marcel Cachin à Paimpol. Il me reçut très cordialement. Je lui exposai le but de ma visite et, à ma grande surprise, il me répondit qu’il n’avait pas à refaire une telle déclaration car il l’avait déjà faite par écrit aux Allemands et que nous n’avions qu’à utiliser... » Selon Barbé, les autorités d’occupation acceptèrent cette offre et lui permirent de faire un cliché du passage de la lettre contenant la fameuse déclaration. Le négatif existe d’ailleurs encore et a été déposé à l’Institut d’histoire sociale. Il ne reproduit que les pages 18 et 19, ce qui explique pourquoi ce passage de la lettre fut le seul connu pendant si longtemps. Les mêmes autorités d’occupation fournirent à Capron et au POPF les fonds nécessaires à l’impression de l’affiche (800 000 F). Darnar se défendit auprès de nous de n’avoir jamais rendu visite à Cachin dans un tel but : il serait venu le voir pour lui conseiller de se mettre en sécurité. Cependant, les témoignages sur son rôle à ce moment précis demeurent contradictoires... Enfin, nous ne pouvons accorder un crédit total aux allégations de Barbé selon lesquelles Cachin donna son accord à la publication de l’affiche.
Quoi qu’il en soit, le placard du POPF fit certes du tort à l’entreprise de lutte armée du parti mais il avait le mérite de mettre les choses au clair et l’organisation clandestine devant des responsabilités nouvelles. Au mois d’août 1942, Marcel Cachin aidé par des militants locaux, quitta sa demeure de Lancerf pour gagner la région de Savenay (Loire-Inférieure, Loire-Atlantique). D’après Jean Lafitte* (op.cit.), il resta quelques semaines à la Chapelle-Launay puis disparut dans la clandestinité, au cours d’une épopée que relate Une Nuit sous l’Occupation. Nous ne pouvons, faute de sources, rendre compte des raisons de fond qui motivèrent son tour à Paris, accompagné par Fabien. Le seul argument d’une mise en sécurité est en effet faible au regard du temps écoulé depuis le début de la répression de masse. Il est pourtant invoqué par l’auteur et l’affaire de la lettre minorée au profit d’un récit optimiste et parfois bon enfant. Après un retour fort mouvementé en train, le couple Cachin fut pris en charge à Malakoff par Raymond Dallidet* qui les conduisit dans une ferme du Loiret. En septembre 1942, Marcel Cachin rencontrait à Bourg-la-Reine Benoît Frachon et Jacques Duclos*. C’est à cette date que l’on peut situer sa réintégration officielle et opérative parmi les cadres du Parti communiste français. On ne saurait cacher cependant que les événements précédemment évoqués avaient été diversement appréciés par la base de l’organisation clandestine. Dès novembre 1941, le nom de Marcel Cachin disparaissait de la couverture du bulletin interne communiste La Vie du Parti : « Vive le Parti communiste français (SFIC) dont les chefs Maurice Thorez, Jacques Duclos, André Marty... ». Cette mise à l’index, qui peut s’expliquer par des raisons de sécurité, dura jusqu’à la fin 1942.
Le 3 mars 1943, Maurice Thorez*,sous le pseudonyme de Jean, écrivit une note, conservée dans les archives du Komintern, sur l’attitude de Cachin : « Au début quelques hésitations. Ses deux lettres adressées à Blum et au Populaire n’étaient pas assez fermes, mais elles défendaient l’Union soviétique et le Parti.
« Au moment de la guerre de Finlande, nouvelles hésitations qui nécessitèrent une lettre un peu sévère du Secrétariat (Maurice et Jacques). Un projet de réponse à des calomnies de Dormoy était excessivement faible et ne contenait pas le nom de Staline.
« En avril 1940, au procès des députés, convoqué comme témoin, Marcel Cachin a eu une attitude courageuse. Il s’est solidarisé entièrement avec nos camarades poursuivis.
« Devant la commission sénatoriale qui proposa sa déchéance en tant que sénateur de la Seine, Cachin eut de même une attitude digne. Il indiqua que jamais il ne consentirait à renier le Parti communiste.
« Sous l’occupation, il a vécu en Bretagne, coupé du Parti et de ses activités. Arrêté en 1942 [pas très lisible, peut-être 1941], il fut relâché après interrogatoire de la Gestapo. Il fit alors une déclaration inopportune, et fausse politiquement, contre le « terrorisme », contre les « attentats individuels », que les traîtres firent placarder par la suite, comme étant une condamnation par Cachin de l’activité des patriotes.
« Sollicité vivement par la Direction du Parti, Cachin élabora une nouvelle déclaration, caractérisant la première comme un faux grossier. Étant donné les événements, cette nouvelle déclaration fut transformée, améliorée et devint un véritable appel du Parti au peuple de France pour la lutte contre les occupants, pour la guerre des Francs-tireurs.
« Dans toute cette période Cachin a subi l’influence de sa famille, de sa femme, de sa fille aînée surtout, mariée à un avocat, elle-même avocat, et longtemps secrétaire du « collaborateur » De Monzie. » (RGASPI, 495 270 9010).
On se souvient également de la disparition du nom de Marcel Cachin et de sa mention de directeur au-dessous du titre de l’Humanité, à l’occasion de quelques éditions du mois d’août 1944 (voir Auguste Lecœur*, op. cit.). Le 17 octobre 1945, Jean-Louis Vigier, journaliste à L’Époque mettait en exergue quelques lignes attribuées à un numéro clandestin de la Vie ouvrière qui accusait Cachin d’avoir trahi ses camarades pour sauver sa peau et recouvrer sa liberté et se terminait ainsi : « La classe ouvrière vomira ce vieillard sénile qui a trahi comme beaucoup d’autres. » Benoît Frachon devait, dans l’Humanité du 4 mai 1946, lui répondre que ce numéro était un faux confectionné « par l’équipe des traîtres de Doriot, en liaison avec la Gestapo ». Le numéro de juillet 1942 en question se trouve aujourd’hui dans les collections de la Bibliothèque Nationale à Paris. Sans l’ombre d’un doute, il s’agit d’un faux qui fut d’ailleurs dénoncé dès sa sortie par une authentique VO du 25 juillet 1942. La confection du numéro apocryphe est d’ailleurs tellement malhabile et réalisée sous la forme d’un pastiche mettant constamment en valeur le PPF que l’on est en droit de s’interroger sur le manque de sérieux (ou de scrupules !) des générations anticommunistes dont la fausse VO fut l’un des chevaux de bataille...
À partir de janvier 1943, Marcel Cachin reprit sa collaboration à l’Humanité publiée sous forme clandestine. Son premier article parut le 19 février et s’intitulait : « Marcel Cachin parle aux Français ». On pouvait y lire : « Pour moi, ma place est au milieu de mes compagnons de lutte ! Elle est marquée toujours dans le Parti communiste qu’aucun emprisonnement, aucun chantage, aucune menace n’a jamais pu me faire renier ». Jusqu’à la fin de la guerre, Marcel Cachin continua à participer à la rédaction du journal. Début 1944, il adressait au général de Gaulle un long document plaidant en faveur d’une entente franco-soviétique renouant avec la réussite passée du pacte Laval-Staline. Le 19 août 1944, lorsque le Parti communiste lança son appel à l’insurrection parisienne, le nom de Marcel Cachin était en tête d’une liste de quarante élus de la capitale et de sa banlieue.
Après la Libération, Marcel Cachin se réinstalla avec son épouse à Choisy-le-Roi. Il reprit son rôle à l’Humanité mais ses soixante-seize ans laissent supposer que son investissement y fut réduit. Marcel Cachin continua à voyager : il se rendit en Angleterre (1945), en Tchécoslovaquie (1949) et à plusieurs reprises en Union soviétique. Incontestablement, son activité parlementaire dominait le reste : Marcel Cachin représenta le PC à l’Assemblée consultative dès 1944, à Alger, puis fut élu député de la deuxième circonscription de la Seine aux deux Assemblées nationales constituantes (21 octobre 1945 par 100 192 voix sur 457 737 votants et 2 juin 1946 par 98 866 voix sur 457 556 votants). Marcel Cachin fut réélu comme tête de liste du Parti communiste devant Jeannette Vermeersch*, le 10 novembre 1946, par 105 120 voix sur 459 292 votants, puis le 17 juin 1951 par 80 611 voix sur 425 224 votants, enfin le 2 janvier 1956 par 102 639 voix sur 507 179 votants. Président d’honneur du groupe parlementaire communiste, Marcel Cachin fut également président de la commission des Affaires étrangères. Il échoua plusieurs fois lors de l’élection du président de l’Assemblée nationale.
Domicilié à Choisy-le-Roi, i fut têtre de listes aux élections municipales de 1945 mais laissa la place de maire à Alfred Lebidon.
Jean Jolly a décrit ainsi le vieux parlementaire : « En novembre 1946, il devient doyen d’âge de l’Assemblée, puis se voit dépossédé du décanat aux élections du 17 juin 1951 par M. Eugène Pebellier, père, son aîné de trois ans et demi. Il recouvrera ce titre à la mort du député de la Haute-Loire, survenue le 30 mars 1952. De nouveau, il ouvre chaque session au fauteuil présidentiel. En dépit de son grand âge, il est resté alerte et a conservé toute la lucidité de son esprit. Sa voix a toujours ses belles sonorités graves. On se presse à ces séances inaugurales : Marcel Cachin passe d’un pas rapide entre les gardes qui lui rendent les honneurs. Au-dessus de l’hémicycle, sa silhouette se détache, couronnée d’une chevelure blanche. Prononcée par lui, « l’allocution d’usage » prend un ton personnel et polémique qui provoque souvent des remous, mais ne peut laisser indifférent ». (Dictionnaire des parlementaires, op. cit.)
En 1949, le 80e anniversaire de Marcel Cachin donna lieu à une campagne dans le style du culte de la personnalité des dirigeants communistes tel qu’il fut ensuite amplifié pour le 70e anniversaire de Joseph Staline, puis pour le 50e anniversaire de Maurice Thorez*. Pour Marcel Cachin, cette campagne culmina le 20 septembre 1949 par un meeting organisé dans les deux salles de la Maison de la Mutualité à Paris sous la présidence de Maurice Thorez. Marcel Cachin, à qui l’Humanité attribuait de vigoureux articles contre « la sale guerre » d’Indochine, était toujours membre en titre du Bureau politique (il avait été réélu aux Xe congrès : Paris 26-30 juin 1945 ; XIe : Strasbourg 25-28 juin 1947 ; XIIe : Gennevilliers 2-6 avril 1950 ; XIIIe : Ivry 3-7 juin 1954). Ses fonctions, limitées pour l’essentiel à la direction de l’organe central du Parti, n’étaient pas seulement honorifiques : la personnalité du vieillard et son allant demeuraient des stimulants incomparables pour les militants de base et pour la vente de la presse. La mort de Marguerite Cachin, le 17 novembre 1956, marqua le crépuscule de la vie du dirigeant communiste. Il fut décoré de « l’Ordre de Lénine », le 20 septembre 1957. Il mourut à Choisy-le-Roi le 12 février 1958.
Le 15 février, le Parti communiste et la foule de Paris firent des obsèques grandioses au père fondateur du Parti communiste français. Plusieurs centaines de milliers de personnes défilèrent des grands boulevards au Père Lachaise en passant par la République et la Bastille. Au cimetière, Étienne Fajon* et Jacques Duclos* prirent la parole : selon le quotidien communiste, la queue du cortège n’avait pas encore dépassé le siège de l’Humanité distant de plusieurs kilomètres.

ŒUVRE : Aux Travailleurs des champs, Bordeaux, Imprimerie du Midi, 1897. — La classe ouvrière et le socialisme, Imprimerie Daviaud, 1905. — Contre l’intervention en Russie, Librairie du Parti socialiste, 1919. — Pour la Russie (discours prononcé au XVIIIe congrès national du Parti socialiste tenu à Tours du 25 au 30 décembre 1920), Éditions de la Librairie de l’Humanité, sd. — Poincaré et la guerre, Éditions de la Librairie de l’Humanité, 1922. — Le complot devant la Chambre, Librairie de l’Humanité, 1923. — Contre le plan Dawes et la trahison socialiste, pour la reconnaissance des Soviets, Paris, Les Cahiers du militant édités par le Parti communiste français, n° 5, septembre 1924. — Contre la guerre du Maroc, Librairie de l’Humanité, 1925. — Jacques Sadoul, Librairie de l’Humanité, 1924. — Marcel Cachin et Jules Guesde, Deux discours à l’hippodrome lillois, Lille, Les Éditions prolétariennes, 1926. — L’Indochine martyre en lutte contre les impérialistes français, Éditions du Parti communiste, 1930. — Pour la Défense de l’Union Soviétique. Contre le plan Young et les traites d’esclavage, Éditions du PCF, 1930. — Pour la Défense de l’Union Soviétique, Bureau d’éditions, 1930. — La préparation méthodique de la guerre contre l’Union Soviétique. Le rôle de l’impérialisme français. Les faits. Les preuves, Bureau d’édition, 1931. — Oui ! nous organiserons le Front unique de la classe ouvrière, Les Publications révolutionnaires, 1934. — Un chef, un communiste, un exemple, discours prononcé salle Bullier, 16 septembre 1934, 48 p. — Jeunesse, progrès et avenir, Éditions de la Jeunesse, 1935. — Henri Barbusse, écrivain révolutionnaire, Éditions sociales internationales, 1935. — Du Front unique au Front populaire. La lutte pour le Front populaire, Éditions du PCF, 1936. — Pour la sécurité de la France et pour la paix du monde, Éditions du PCF, 1936. — Vingt ans de pouvoir soviétique, La Brochure populaire, 1937. — Marcel Cachin et Paul Vaillant-Couturier, Guerre, sabotage, assassinat, trahison, Le procès du centre de réserve trotskiste, Bureau d’éditions, 1937. — Ce qu’est le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels, Bureau d’éditions, 1937 et 1938. — La Paix, Éditions du PCF, 1937 et 1938. — Le Congrès d’Arles, La Brochure populaire, 1939. — Nos rencontres avec Lénine, Moscou, Éditions en langues étrangères, 1939. — L’Agonie de la IIIe République, texte clandestin, juillet 1944. — Les raisons de la puissance soviétique, édité par France-URSS, 1944. — Réponses à deux campagnes contre l’URSS, Bureau d’édition, 1945. — Science et Religion, Éditions sociales, 1946. — Un grand Français, Gabriel Péri, Éditions sociales, 1947. — « Rencontre avec Lénine », Cahiers du Communisme, n° 1, janvier 1949. — « La grandeur de l’homme communiste », Cahiers du Communisme, numéro spécial, décembre 1950. — « Souvenirs du Congrès de Tours », La Pensée, n° 33, novembre-décembre 1950. — Ce qu’est le Parti communiste français, Éditions du PCF, 1952. — « Souvenirs de militants », l’Humanité, 6 avril 1956. — Marcel Cachin vous parle, préface d’Étienne Fajon, introduction de Jean Fréville, Éditions sociales, 1959. — Écrits et portraits recueillis par Marcelle Hertzog-Cachin, préface de Jacques Duclos, Éditeurs français réunis, 1964.
Marcel Cachin préfaça de nombreux ouvrages, dont : Jacques Vingtras, L’Insurgé de Jules Vallès, 1950. — Maurice Thorez, Aux accents mêlés de la Marseillaise et de l’Internationale, 1950. — Marius Magnien, Au pays de Mao-Tsé-Toung, 1952. — Paul Vaillant-Couturier, Vers des lendemains qui chantent, 1952. — Annette Vidal, Henri Barbusse soldat de la Paix, 1953. — Gaston Monmousseau, L’oncle Eugène, selon Jean Brécot, 1953.

SOURCES : Arch. PPo. Ba/1715 et Cabinet du préfet 1 et 2. — Arch. CDJC, traduction des documents en langue allemande par Dieter Welke. — Arch. J. Maitron. — Arch. Ass. Nat., dossier biographique et résultats électoraux. — I.M. Thorez, note sur Marcel Cachin et liste des ouvrages déposés à l’Institut. — Arch. Institut d’Histoire Sociale. — L’Humanité, 16 février 1958. — Le Monde, 30 novembre 1946, 21 septembre 1957, 23 octobre 1957, 13 février 1958, 7 novembre 1980. — Jean Jolly, Dictionnaire des parlementaires. — Le Conseil municipal : nos édiles, op. cit. — J. Laffitte, Une nuit sous l’occupation, 1972. — H. Droz, Origines des Partis communistes, op. cit., p. 373 et 461. — Boris Souvarine, Autour du congrès de Tours. Éditions Champ libre, 1981, p. 63-65. — Le Congrès de Tours, édition critique, op. cit. — Ch. Rappoport, Une vie révolutionnaire, op. cit. — S. et Aug. Gillot, Un couple dans la Résistance, op. cit. — Cl. Willard, Les Guesdistes, Éditions sociales, 1965. — Marcelle Hertzog-Cachin, Regards sur la vie de Marcel Cachin, Éditions sociales, 1980. — « La Vie d’un militant », Cahiers du Bolchevisme, n° 18, 1934. — Marcel Cachin et la Jeunesse, Éditions de la Jeunesse communiste, 1934. — Des Français en qui la France peut avoir confiance, brochure clandestine, février 1944. — La Vie et les combats de Marcel Cachin, Éditions du PCF, 1949. — L.-O. Frossard, De Jaurès à Lénine. Notes et souvenirs d’un militant, Paris, 1930, p. 45-46, p. 48. — J. Fonteyne, Le Procès des 44, Anvers, 1940. — Bernard Pudal, Les Intellectuels organiques communistes, 1936-1939, thèse de IIIe cycle. — Jacques Delarue, Histoire de la Gestapo, Fayard, 1962. — Dominique Grisoni et Gilles Hertzog, Les Brigades de la Mer, Grasset, 1979. — Denis Peschanski, « Marcel Cachin face à la Gestapo : la déposition du 21 octobre 1941 », Communisme, n° 3, 2e semestre 1983 (présentation et publication intégrale de la déposition). — Auguste Lecœur, Le PCF et la Résistance, Plon, 1968, p. 107-108. — Interview de Marcelle Hertzog-Cachin par Jean Maitron, Croissy-sur-Seine, 13 février 1980. — Enquête de Guillaume Bourgeois auprès de témoins. — Alexandre Courban, L’Humanité de Jean Jaurès à Marcel Cachin, 1904-1939, Les Éditions de l’Atelier, 2014. — Hubert-Rouger, La France socialiste, op. cit. — Renseignements fournis par la mairie de Paimpol (10 février 1979) et par la paroisse de Paimpol (12 décembre 1979).

Guillaume Bourgeois, Jean Maitron. Notice revue par Gilles Candar pour la période antérieure à 1920 et par Claude Pennetier pour la suite

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