WOLINSKI Georges

Par Martine Mauvieux

Né le 29 juin 1934 à Tunis (Tunisie), assassiné le 7 janvier 2015 à Paris avec ses camarades de Charlie hebdo ; dessinateur humoriste, éditorialiste politique, écrivain.

En 2012, Georges Wolinski résumait dans un album de plus de neuf cent pages, Le Pire a de l’avenir, les grandes périodes de sa vie, exposant en de nombreux textes et dessins ses considérations personnelles sur l’humanité sous tous ses aspects, des plus nobles aux plus vils. Il s’était rendu célèbre dès le milieu des années 1960 pour son personnage filiforme au gros nez, écartelé (mais aussi dynamisé) entre ses inquiétudes métaphysiques, la réalité de l’âpre combat au quotidien et sa course d’amoureux éperdu derrière d’heureuses jeunes filles en fleur. Personnalité complexe, peu bavard, grand observateur, Georges Wolinski a mis son talent de dessinateur et d’écrivain au service d’un humour à la fois tendre et caustique, pour se raconter, se décrire, se commenter dans un monde qui n’a cessé de le surprendre.

Né en 1934 à Tunis, il s’est attaché très tôt à souligner l’originalité de sa vie comme marquée d’un fer rouge par un père Ziegfried Wolinski, artiste d’origine polonaise, très occupé, à cette époque, par son travail de chef d’entreprise : celui-ci, par étourderie, avait déclaré la naissance de son fils à la date du 28 juin au lieu du 29. Ainsi la vie de Wolinski s’est vue inscrite sous le signe de la gémellité : deux dates de naissance et deux hommes qui se croisent et s’observent. L’un se remémore une jeunesse douloureuse scandée par des événements violents et l’autre, talonné par l’ombre de l’échec, se bat, attaque et se moque, armé de sa plume et de son crayon. Wolinski a fait rire la France des années 1970, emportée dans son ivresse de toutes les libertés. Il a publié plus d’une centaine d’albums de dessins dont quelques-uns nous montrent son regard introspectif où dialoguent les deux Wolinski : le vieux, fort de sa réussite et blasé d’avoir vu et dessiné le monde dans toute sa crudité et le jeune, timide, maladroit, angoissé. À lire en particulier Pitié pour Wolinski et La Morale. De ce dialogue entre deux personnages fictifs est né plus tard la série des « Monsieur » publié dans Hara-Kiri, Charlie-Hebdo et Libération puis dans le recueil Cause toujours sorti en 1997.

Pour surmonter les émotions vives vécues au cours de son enfance et de son adolescence, Georges Wolinski s’est réfugié très jeune dans son monde intérieur nourri d’art et de rêves. L’assassinat de son père alors qu’il n’a pas trois ans, l’absence prolongée de sa mère, Lola Bembaron, d’origine franco-italienne, partie soignée une sévère tuberculose dans le Hautes Alpes françaises, la guerre de 1939-1945 qu’il perçoit à travers l’armée américaine implantée en Tunisie, ses vingt-huit mois de service militaire en Algérie où il assiste à l’explosion de bombes atomiques dans le désert du Sahara ont représenté des épisodes dramatiques pour ce jeune homme sensible et livré à lui-même. C’est en puisant inspiration et humour dans sa passion pour la littérature classique (Jules Vernes, Jack London, Edgar Poe, Mark Twain, Rudyard Kipling mais aussi Victor Hugo, Alfred de Musset, Aldous Huxley) découverte très jeune en s’aventurant dans la bibliothèque secrète de ses grands-parents, qu’il apprend à analyser, relativiser et digérer ces premiers chocs affectifs. Et puis il dessine beaucoup, très jeune déjà, stimulé au début de l’adolescence par les dessins d’Albert Dubout, dont il admire les saynètes fourmillantes de personnages cocasses et improbables. Plus tard, sa rencontre avec Bosc et Topor, deux dessinateurs d’esprit et de style très différents, sera déterminante pour sa carrière de dessinateur d’humour. Au milieu des années 1950, alors qu’il est encore étudiant en architecture à l’Ecole des Beaux-Arts, il rend visite à Bosc, lui montrant ses dessins récents. Encouragé par les critiques constructives du dessinateur aux personnages linéaires et brisés par l’absurdité d’un monde déroutant, Wolinski passe ses mois de service militaire de 1958 à 1961, à dessiner déserts, chameaux, chambrées et dames furtives, usant d’encre de Chine, d’aquarelle et de crayons de couleur. C’est en 1960, dans les premiers numéros du mensuel Hara Kiri qu’il découvre le style de Topor, aux antipodes de celui de Bosc : dessin à la plume qui rappelle la gravure à l’eau-forte : saturation de l’espace graphique, rendu des ombres et des lumières par des jeux de hachures, humour grinçant qui fait exploser les corps et les limites de la logique. Séduit par autant de liberté, Wolinski se rend au siège de Hara Kiri lors d’une permission et propose ses dessins à Cavanna, directeur de rédaction, qui les apprécie et les publie aussitôt. Ce sont de grandes fresques pseudo-épiques inspirées de textes littéraires (Dante, Hugo, …) et revisités par l’humour bonhomme du jeune artiste.

Ainsi naît la vocation de Wolinski avec de grandes étapes décisives : à partir de 1963 il devient dessinateur de presse à plein temps ; en 1965, encouragé par Cavanna, il abandonne son dessin à la plume au graphisme chargé d’ombres et de références culturelles et laisse s’exprimer librement son personnage linéaire en prise avec la vie moderne. En écho avec ses nouveaux amis tous dessinateurs Reiser, Gébé, Cabu, Willem, Fred, Siné qu’il rencontre régulièrement dans les conférences de presse du journal « bête et méchant », il s’attache à réduire l’esthétique formelle pour un rendu plus percutant des idées qu’il veut transmettre. Il s’agit de surprendre le lecteur, de l’interpeller dans ce qui le concerne au premier chef : sa vie sentimentale, ses petits arrangements avec soi et les autres pour dépasser peurs et frilosités par le rire explosif et l’outrance des formules. La révolte est dans l’air dès le début des années 1960 : aspiration à se détacher d’un certain confort bourgeois, d’une morale trop étouffante d’esprit militaire et religieux : sans plus de retenue, affichant une dérision franchement provocatrice, défiant les règles de bienséance, les dessinateurs de cette nouvelle mouvance s’attaquent à l’image d’une société civile devenue trop sclérosante et inhibitrice. Cette explosion d’idées des plus audacieuses inspire au plus haut niveau Wolinski qui s’essaie dans toutes sortes de recherches graphiques où se bousculent et s’entremêlent, pêle-mêle, absurdité et non-sens, surréalité mélancolique, grivoiserie et érotisme exacerbé.

Mai 1968 représente un nouveau tournant dans son travail : il observe de près les comportements survoltés des étudiants sur les barricades, il écoute leurs revendications et enregistre les représailles des hommes politiques, il s’amuse de l’intervention musclée des forces armées et traduit non sans humour tous ces événements dans des grandes planches narratives. Recruté par Siné, créateur avec Jean-Jacques Pauvert de l’hebdomadaire L’Enragé (11 numéros de mai à novembre 1968), il se lance dans le dessin politique. Restant fidèle au journal Hara-kiri (hebdomadaire et mensuel), il participe en 1970 à la création de Charlie Hebdo (interrompu en 1981) et fait encore partie de l’équipe pour sa renaissance en 1992. De 1970 à 1981, il est rédacteur en chef de Charlie Mensuel « journal plein d’humour et de bandes dessinées » créé en 1969 par Delfeil de Ton.

Wolinski a dessiné pour une quarantaine de journaux en commençant en 1958 dans le magazine de jardinage et bricolage Rustica. En 2015, à la veille de son assassinat (avec ses amis dessinateurs Cabu, Charb, Honoré et Tignous le 7 janvier au siège de Charlie Hebdo), il dessinait encore pour Charlie Hebdo et Paris Match. Il avait quitté depuis peu Le Journal du dimanche. L’énumération de ces titres d’esprits très différents montre à quel point Georges Wolinski était davantage passionné par les rencontres humaines et les nouvelles expériences artistiques que par les idéologies. Cet aspect apparemment « éparpillé » de sa personnalité lui sera reproché franchement à deux reprises par ses amis dessinateurs, fidèles aux règles d’un anarchisme puriste sans compromission : il travaille un temps au service de la publicité d’une part et au service du communisme de l’autre.

En effet, dès 1968, il est repéré, pour son style insolemment libre et moderne, par les publicistes qui souhaitent l’utiliser comme support attractif pour vanter des marques commerciales ; Wolinski, peu fortuné à l’époque, accepte avec enthousiasme ce travail alimentaire en commençant par des publicités pour le chocolat Mars. Cette activité « paradoxale » lui permet d’améliorer ses revenus d’une manière appréciable durant plusieurs années. En peu de temps son dessin couvre tous les murs des villes françaises et se glisse dans tous les pages de tous les journaux. Tout à coup il devient célèbre, représentant celui qui capte au plus juste avec naturel, légèreté et humour l’esprit de ce nouveau temps aux mœurs libérées. Il est sollicité par tous les annonceurs et les mondes culturels et artistiques font appel à lui aussi pour leurs affiches, leurs cartes de vœux et autres prospectus. Elargissant toujours son champ d’activité, au fil de ses rencontres, il s’improvise scénariste et metteur en scène pour le théâtre et le cinéma ce qui lui permet de transcrire dans les arts vivants son monde intérieur, fait de joie explosive et d’humour truculent.
Au milieu des années 1970, il réalise l’affiche de la fête de l’Humanité avec une fraîcheur désarmante : un couple jeune et baba-cool, vêtu de rose et bleu, se rend à vélo à la Fête de l’Humanité (une pancarte sur le bord du chemin nous l’indique) en s’embrassant à pleines bouches tout en continuant de rouler. On perçoit ici l’interprétation univoque de Wolinski : il offre la peinture d’une humanité qui avance tout simplement, en s’aimant. C’est dans cet esprit sans arrière-pensée qu’il collabore brièvement en 1974 à La Nouvelle Critique, revue du Parti communiste français créée au lendemain de la guerre pour diffuser les idées marxistes. En 1976, le rédacteur en chef du quotidien L’Humanité, René Andrieu, propose à Wolinski de dessiner la Une du journal. Il accepte et reste au service du quotidien jusqu’en 1983 au grand dam de ses amis qui l’accusent de trahison. Dans un numéro de Charlie Hebdo de septembre 1977, il explique sa démarche en toute simplicité : il a rencontré dans l’équipe de l’Humanité des personnes chaleureuses, sympathiques, et gaies, il s’est senti accueilli, apprécié et libre de dessiner selon son inspiration. Pourquoi leur aurait-il tourné le dos ? Cette expérience lui a permis de rencontrer des personnalités politiques influentes et d’être invité comme un prince dans les pays communistes de l’Est, l’URSS et Cuba. De ces voyages, il a rapporté de nombreux carnets de croquis et des pages denses de textes et d’images publiées par Charlie Hebdo.

Wolinski, on le voit est un passionné de vie, d’amour et de dessins. Tout autre engagement dogmatique, toute routine sans espoir de renouveau le plongent dans un ennui profond et le fait fuir. Tempérament mélancolique à ses heures, doué d’une conscience aigüe pour percevoir les rouages maladroits d’une humanité qui trébuche à chaque pas, il a préféré rire avec ses amis et aimer les femmes, les mères, les sœurs, les maîtresses, les douces et les espiègles, source de joie et d’espoir inépuisable. En 1968 il entre au Journal du dimanche et c’est là qu’il rencontre Maryse, celle qui deviendra sa femme en 1971, mais aussi sa muse, son modèle, son soutien pendant 47 ans de vie commune. Le décès si violent de cet homme d’exception a bouleversé ses pays « de cœur », la France, la Tunisie et l’Italie où désormais quelques rues, bibliothèques, établissements scolaires portent son nom.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article182792, notice WOLINSKI Georges par Martine Mauvieux, version mise en ligne le 9 septembre 2016, dernière modification le 6 janvier 2019.

Par Martine Mauvieux

ŒUVRE : Georges Wolinski a réalisé en 50 ans plus de 12000 dessins pour une quarantaine de journaux ainsi que pour la publicité et les spectacles (théâtre et cinéma) ; ces dessins sont conservés depuis 2011 à la Bibliothèque nationale de France. Un grand nombre d’entre eux ont été publiés dans une centaine d’albums. La BnF conserve aussi plus de 600 affiches de Wolinski et des supports publicitaires divers (cartes postales et de vœux, panonceaux pour exposition, etc.) ainsi que 200 carnets de croquis. Une grande exposition s’est tenue à la BnF, site François Mitterrand, au cours de l’été 2012 avec publication d’un catalogue. Elle a permis au public de voir tous les aspects de son travail de dessinateur, écrivain, humoriste, journaliste, scénariste, etc. Au sein son œuvre, on signale ici les ouvrages directement mobilisés pour la rédaction de cette biographie : La Morale, Paris, Cherche Midi, 1992. — Cause toujours !, Paris, Albin Michel. — Pitié pour Wolinski, Paris, Drugstore, 2009. Du côté de l’œuvre théâtrale et cinématographique de Wolinski, citons les pièces de théâtre mises en scène par Claude Confortès : Je ne veux pas mourir idiot, 1968, Théâtre des Arts. Je ne pense qu’à ça, 1969, Théâtre Gramont. Le Roi des cons, 1975, Théâtre de la Gaîté-Montparnasse. Films principaux : Le Roi des cons, 1981. Aldo et junior, 1984 ; Elles ne pensent qu’à ça !, 1994.

SOURCES : Archives Wolinski, BnF. — Martine Mauvieux (dir.), Wolinski, 50 ans de dessins, Paris, Hoëbeke, Bibliothèque nationale de France, 2012.

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