WILLARD Germaine [née CHANOINAT Germaine, Alphonsine]

Par Annie Burger-Roussennac

Née le 1er janvier 1921 à Paris (XXe arr.), morte le 3 mai 2003 à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) ; postière auxiliaire, professeure agrégée d’histoire et de géographie ; militante communiste ; enseignante et historienne ; syndiquée au SNES ; un des quatre présidents de l’Institut Maurice Thorez (1971-1979), membre du Comité de rédaction des Cahiers d’Histoire de l’Institut Maurice ; vice-présidente du Musée de la Résistance nationale ; résistante .

Germaine Chanoinat naquit à Paris le 1er janvier en 1921, dans une famille ouvrière de l’Est parisien. Elle passa toute son enfance et son adolescence dans le quartier populaire de Gambetta (Paris XXe arr.).
Sa famille paternelle était venue de Morcerf (Seine-et-Marne) au tournant du siècle, quittant la condition paysanne de manouvrier pour celled’ouvrier du métro. Son père Louis Chanoinat (1893-1966), titulaire du certificat d’études, ouvrier très qualifié, était orfèvre dans les Maisons de la place Vendôme, ce qui matériellement et professionnellement le situait de dans l’aristocratie ouvrière parisienne. La famille maternelle vivait dans l’Aisne aux confins de la Somme. Née en 1900, sa mère Germaine Baillet était manouvrière quand elle rencontra Louis Chanoinat qui stationnait avec son régiment dans une ferme de la Somme. Mariés en avril 1920, à Saleux (Somme), elle pratiquait la couture à domicile et décéda en septembre 1936 d’un cancer. Louis Chanoinat se remaria trop rapidement au goût de sa fille unique en 1937 ; avec Marguerite Jusseau, veuve Fontaine, mère de deux enfants, concierge et couturière à domicile devint sa belle-mère ; ils vécurent ensemble à Paris, puis à Tournus (Saône-et-Loire).

Le double ancrage rural et ouvrier donnèrent à Germaine Chanoinat une connaissance intime des réalités sociales populaires. dont elle fit état dans un texte de 1997 qui retraçait son itinéraire intellectuel et politique « J’ai vu vivre les travailleurs dont nous étions » mais son héritage fut aussi syndical par son père et son grand-père Chanoinat syndiqués et grands admirateurs de Jaurès. Classe 1913, Louis Chanoinat passa 6 ans dans l’infanterie au front et revint pacifiste comme beaucoup d’anciens combattants.. Elle fait démarrer son "âge politique" du 6 février 1934 et vécut le bouillonnement du Front populaire dans les réunions syndicales où son père l’’emmena ; elle participa à la montée au mur des Fédérés en mai, avec les Faucons rouges, une association socialiste de jeunes à laquelle elle appartint, ainsi qu’au 14 juillet 1935. Elle dit avoir écouté les discours de grands leaders socialistes et avoir suivi des conférences à la CGT et à l’Union rationaliste. Révoltée par la Guerre d’Espagne, elle œuvra pour le soutien aux républicains espagnols mais sans adhérer au mouvement communiste. Roland Rivière, un proche, ouvrier communiste de la STCRP (l’ancêtre de la RATP) joua un rôle dans cette évolution, ses réticences demeuraient. En 1950, dans ses réponses à son questionnaire biographique pour la commission des cadres, elle se dit non munichoise, « une trahison qui renforçait le fascisme et rendait la guerre inévitable », et face au pacte germano-soviétique : « je l’’ai pas compris : j’avais 18 ans et je ne lisais pas alors la presse du parti. »

Excellente élève, Germaine Chanoinat fut admise en 1932 en classe de 6e au lycée Fénelon dans le 5e arrondissement avec une bourse de demi pension que ses institutrices aidèrent ses parents à obtenir. En 1997, elle jugeait que sa scolarité atypique dans le monde ouvrier et elle affirme qu’elle posa à sa famille des « problèmes sérieux de budget », amplifiés par des périodes de chômage dues à la crise. Elle obtint en 1939 le baccalauréat A philo et se prépara à « entrer dans la filière prestigieuse de la préparation à l’’ENS (Sèvres). Mais le déclenchement de la guerre transférant les classes préparatoires à Bordeaux, elle ne put l’assumer financièrement. Elle poursuivit ses études à Paris, à la Sorbonne en travaillant. Elle fit d’abord, durant la « drôle de guerre », des études littéraires classiques puis opta en 1940 pour une licence d’’histoire et un DES qu’elle termina en 1944 et 1945. Elle se voyait institutrice plutôt, elle fut auxiliaire des PTT jusqu’en 1943, avant d’enseigner le latin dans une école privée à Vincennes.

L’intégration dans le mouvement communiste et l’entrée dans la résistance se déroula parce qu’ « Il fallait faire quelque chose (..) mais quoi et avec qui (..) les arrestations de communistes m’ont confirmé que c’était la bonne voie ». Elle adhéra d’abord aux Jeunesses communistes à Paris, dans le 1er arrondissement, « par l’intermédiaire d’une télégraphiste du bureau des Lilas où je travaillais », dit-elle en 1950 dans son autobiographie. En 1956, elle data cette adhésion de « 1941  » sans autre précision. En 1997, elle ajoutait qu’ « à chaque rencontre avec Lulu (Lucienne Thévenin) on commençait par les nouvelles du front de l’est ». Claude Lecomte en 2003 gomma cet engagement initial en lui substituant la date de son adhésion aux Étudiants communistes, 1944. Ce premier contact fut brisé à l’’été 1942, rupture documentée en 1950 avec une grande honnêteté (et un embarras palpable du à l’’intériorisation des normes communistes de la guerre froide). « Été 42 : arrestation de Lucienne Thévenin qui était mon seul point de contact. N’’ayant pu rétablir ma liaison avec le Parti, je décidai, en désespoir de cause, de participer à la résistance dans une autre organisation, grâce à une étudiante de mes amies, « une organisation gaulliste rattachée à Libération ». Cet épisode est rappelé dans la deuxième autobiographie en 1956 et dans son récit en 1997. En 1944, vivant chez eux, elle travailla avec ses parents actifs dans un réseau qui cachait et convoyait des aviateurs alliés. Ses parents furent arrêtés en avril et déportés à Neuengamme et à Ravensbrück en mai 1944. Germaine Chanoinat déménagea et passa dans la clandestinité. Elle devint en août agent de liaison des FFI dans le 19e arrondissement et elle participa à la Libération de Paris. Ses parents revinrent des camps en 1945. Leurs faits de résistance et l’’internement leur valurent la Légion d’Honneur. Germaine Chanoinat ne fit pas valoir ses états de service.

À partir de 1944 jusqu’à son décès en 2003, Germaine Chanoinat devenue Willard en juin 1946 en épousant Claude Willard fut une militante communiste d’une fidélité à toute épreuve sans jamais exercer de fonctions politiques de premier plan. Au mieux de son insertion dans l’appareil communiste, de 1947 à 1950, elle fut membre du bureau du comité de section du 1er arrondissement. Elle milita dans les cellules d’entreprises (de ses lycées successifs, puis à la retraite à Boulogne-Billancourt ), ainsi que dans les organisations de masses comme France-URSS et à l’Union des Femmes Françaises. Elle fut syndiquée au SNES. Ses autobiographies de 1950 et de 1956 attestent qu’elle fut pressentie pour exercer un poste de responsable. Mais son passé de résistante gaulliste souligné de rouge par le responsable chargé de son dossier le lui a sans doute interdit. Elle-même a toujours déclaré ne l’avoir jamais souhaité pour conserver une forme d’indépendance.
Germaine Willard eut comme communiste une influence certaine dans ce qu’elle considérait comme ses deux « métiers », l’enseignement et l’histoire et elle les liait intimement à son « travail militant ». « C’était clair qu’elle était la voix du Parti, et un excellent professeur » souligna Claude Mossé en 2014.

Enseignante, elle l’était par vocation et le devint avec l’agrégation. Elle prépara le concours dans un groupe d’étudiants communistes, comprenant Claude Mossé, Jean Poperen et son époux Claude Willard, rencontré au printemps 1945 dans les rangs des Étudiants communistes de la Seine. Ils furent reçus en 1947, elle-même en 1948.
Elle se distingua durant sa carrière achevée en 1983 par son souci d’excellence. Elle fut un « petit soleil », selon la formule d’Annie Kriegel. Le proviseur de Jules Ferry écrivit en 1978 : « Professeur extrêmement compétent et apprécié qui jouit à juste titre d’une grande renommée ». Les rapports d’inspection, 15 de 10 inspecteurs différents lors des 18 premières années, un record, soulignèrent les qualités intellectuelles, le dynamisme exceptionnel et les liens de la professeure avec ses élèves. Les cours magistraux de Germaine Willard brillèrent par leur clarté, la netteté des plans, les « détails concrets », la précision de la langue utilisée et leur art de « faire comprendre ». Au lycée Jules Ferry, à Paris où elle arriva en septembre 1954, sa nomination en classe préparatoire sembla imminente dès le début des années 1960. Elle eut lieu en 1968. Le contenu politique des cours ne posa jamais problème le jour des inspections. Ses opinions politiques étaient connues de la direction, des élèves, comme des parents. Pour la figure du professeur d’histoire du film Diabolo menthe (1977) Diane Kurys se serait inspirée d’elle. Germaine Willard discutait après les cours avec les élèves communistes du lycée dans les bistrots du quartier. Elle invitait aussi certains de ses élèves de classe préparatoire aux réunions ouvertes de la section communiste du IXe arrondissement. Elle fit adhérer nombreux d’entre eux à son idéal politique. Elle en associa (Guy Krivopissko, Daniel Virieux et Claudine Cardon-Hamet, par exemple) à ses recherches d’historienne. Elle enseigna également à l’Université nouvelle, et dans les écoles de trois mois du Parti communiste. Elle contribua en 1955 à former les agrégatives communistes aux questions hors programme avec des cours d’histoire de l’art.

Historienne, Germaine Willard ne fit pas de thèse (même si elle déposa un sujet sur la résistance auprès du professeur Jacques Droz) mais elle fit des recherches comme membre des divers cercles et commissions d’historiens communistes existants au sein du mouvement communiste. Elle y produisit des comptes rendus de livres et des articles pour des revues communistes ou proches du mouvement communiste, La Nouvelle Critique, les Cahiers d’histoire de l’Institut Maurice Thorez, La Pensée. Elle publia des ouvrages de vulgarisation et d’érudition aux Éditions sociales. Après deux recherches menées avec Claude Willard consacrés aux racines françaises du mouvement communiste, (Babeuf, la nation française) Germaine Willard se spécialisa progressivement dans l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale et de la Résistance communiste dont elle apparût à partir de 1960 comme l’historienne officielle du parti communiste. Elle écrivit en 1964 sous le contrôle de Jacques Duclos les chapitres sur ce sujet du manuel d’histoire du Parti communiste. Puis elle cautionna en 1967 le livre sur la Résistance communiste. Si elle concentra d’abord son attention sur les années les plus troublées, 1939 et 1940, « de Munich à Vichy » selon son livre éponyme, publié à deux reprises en 1960 et en 1969 avec des retouches importantes, elle élargit son champ d’investigation en lien avec les travaux réalisés par les jeunes historiens de l’IMT, à l’ensemble de la guerre, y incluant in fine la Libération.
Elle évolua de facto du milieu des années 1970 au milieu des années 1980 vers une certaine dédogmatisation (la formule et l’analyse sont de Roger Bourderon) lisible dans l’ouvrage La France dans la tourmente. Stéphane Courtois en 1983 reprocha néanmoins à juste titre à son travail de reposer caricaturalement sur une documentation vieillie et orientée. Serge Wolikow, collaborateur en 1975 de la publication des fac-similés de l’Humanité clandestine, considéra en 2003 que les « commentaires gommaient assez souvent la complexité des informations ». Germaine Willard s’appuyait exclusivement sur des témoignages et des documents imprimés. Mais elle donnait la parole à des militants comme Antoine Legendre ayant eu des responsabilités aux échelons inférieurs, comme si pour elle ils incarnaient le parti communiste autant que les cadres dirigeants. Jamais elle n’eût officiellement recours aux documents internes qui arrivaient au compte-goutte de Moscou pour confirmer ou infirmer ses analyses. Jean-Paul Scot considère qu’en les laissant faire, elle autorisa les jeunes historiens de l’Institut Maurice Thorez à construire une histoire communiste libérée partiellement du contrôle doctrinal de la direction.

Son travail pour le musée de la Résistance nationale, à Ivry, puis à Champigny dont elle fut la vice-présidente évolua parallèlement avec les mêmes limites que son œuvre d’historienne de la Résistance. Il fut son grand œuvre après sa retraite. Mais sa collaboration commença dès le début des années 1970. André Tollet qui animait l’association pour la création d’un musée de la Résistance en raconta les débuts ainsi. « Je tannais Cogniot de me trouver un historien. Un jour, il m’annonce que Germaine est d’accord. ». Cette association a participé en 1975 à la publication de l’Humanité clandestine. Germaine Willard rédigea le projet scientifique du musée. Elle anima aussi avec « autorité et doigté » (Guy Krivopissko) sa commission histoire composée d’enseignants, de chercheurs, d’étudiants, d’archivistes et d’anciens résistants. Elle contribua à systématiser la collecte et la publication de documents d’archives sur toutes les formes et les aspects de la Résistance, définie comme refus agissant de l’ordre de l’occupant et comme mouvement populaire de masse. Pour l’ensemble de son œuvre d’historienne de la deuxième guerre mondiale, de la résistance et de la déportation, Germaine Willard se vit attribuer en 1997 à la demande de Marie-Claude Vaillant-Couturier l’ordre de chevalier de la Légion d’Honneur (1997).
De son mariage avec l’historien Claude Willard, Germaine Willard eut deux enfants, Marie-Claude(1947) et François (1948).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article182785, notice WILLARD Germaine [née CHANOINAT Germaine, Alphonsine] par Annie Burger-Roussennac, version mise en ligne le 23 juillet 2016, dernière modification le 25 juillet 2016.

Par Annie Burger-Roussennac

OEUVRE : Articles dans La Nouvelle Critique, La Pensée, Les Cahiers d’histoire de l’IMT, les Cahiers d’histoire de l’IRM. 
En collaboration avec Claude Willard, Babeuf. Textes choisis ? Éditions sociales, 1951. Collection Les classiques du peuple. La formation de la nation française du Xe siècle au début du XIXe siècle, Éditions Sociales, 1955. — La drôle de guerre et la trahison de Vichy, (septembre 1939-juin 1941), Éditions sociales, 1960. — De Munich à Vichy, la drôle de guerre, Editions Sociales, 1969. — De la guerre à la Libération de la France de 1939 à 1945, Paris, Editions sociales, 1972. Dirige L’Humanité clandestine, 1939-1944, Éditions sociales, 1975, 2 vol. - En collaboration avec Roger Bourderon, Histoire de la France contemporaine, T.6, 1980. 1940 de la défaite à la Résistance, Éditions sociales Messidor, 1980. (1ère édition) ; La France dans la tourmente (1939-1944), Éditions sociales, 1982. - En collaboration avec Roger Bourderon et Gilbert Badia, La Gestapo contre le Parti communiste : rapports sur l’activité du P.C.F. (décembre 1940-juin 1941), Éditions Sociales-Messidor, 1984.
En collaboration avec Roger Bourderon, 1940 de la défaite à la résistance, Editions sociales Messidor 1990, En collaboration avec Guy Krivopissko et Jacques Zwirn, La France 1944-45 La Libération, 1995.. Marcel Willard, La plaidoirie, Le Temps des Cerises, 2009, (présentation du texte).

SOURCES : Arch. privées Marie-Claude Willard. — Arch. du lycée Jules Ferry (dossier administratif). Arch. du comité national du PCF. — Presse. Frédéric Genevée, La fin du secret ; histoire des archives du Parti communiste français, Editions de l’Atelier, 2012. —Entretiens avec Roger Bourderon, Esther Bourjolly, Marcelle Chambaz, Claudine Cardon-Hamet, Guy Krivopissko, Roger Martelli, Claude Mazauric, Claude Mossé, Jean-Paul Scot, Claude Willard, Marie-Claude Willard, Serge Wolikow.