LIN Guru 林鵠如

Par Lucien Bianco

Dirigeant d’une révolte paysanne dans le xian de Changle (Fujian oriental) pendant l’hiver 1931-1932. Exécuté à Mawei (Mamoi) le 24 février 1932.

La révolte de Changle (Diong-lo, au sud-est de Fuzhou) est une affaire complexe. A la fois émeute antifiscale et action d’autodéfense paysanne contre la soldatesque, elle se radicalise sous l’impulsion de Lin Guru et emprunte pour finir les caractères d’un conflit « horizontal » entre xiang (cantons) voisins.
Une surtaxe à l’impôt foncier destinée à financer des travaux d’irrigation et pesant sur le xiang de Hujing est à l’origine des troubles. Ces travaux font partie d’un projet d’aménagement hydraulique entrepris par une unité de marine détestée des villageois, qu’elle force à planter des pavots à seule fin de percevoir un impôt spécial sur les fumeurs d’opium. Les assujettis refusant de payer la surtaxe foncière pour l’irrigation, l’administration décide d’envoyer sur place deux bataillons de marine afin de ramener les contribuables à la raison. C’est le contraire qui se produit : les bataillons arrivent dans le xian de Changle le 4 novembre et le 5, les paysans du xiang de Hujing leur déclarent la guerre. Le déclenchement des troubles coïncide donc à quarante-huit heures près avec la réunion du premier congrès national des Soviets et la proclamation officielle de la République soviétique chinoise dans la province voisine du Jiangxi (7 novembre 1931). Simple coïncidence, en dépit du caractère exceptionnellement organisé du mouvement : contraints de servir dans la milice locale depuis 1922, les villageois de Hujing sont moins mal entraînés et moins mal armés que leurs homologues ailleurs. Le chef de la révolte, Lin Guru, n’est autre que le commandant de la milice du xiang de Hujing ; ils engagent plusieurs diplômés de l’Académie militaire de Baoding afin de compléter leur propre entraînement, ainsi que des bandits, auxquels ils versent deux mois de salaire à l’avance contre l’engagement de servir au premier rang.
Ainsi préparés et renforcés, trois à quatre cents paysans en civil attaquent la sous-préfecture de Changle dans la nuit du 21 décembre 1931. Les trente à quarante marins chargés de la protéger se hâtent d’enlever leurs uniformes et de s’enfuir, abandonnant armes, munitions et sous-préfet aux rebelles.
Ce succès initial et peut-être aussi le dénouement heureux de l’affaire de Longtian (une révolte à peu près simultanée et victorieuse contre la soldatesque au nord-est de Fuzhou), inspirent confiance. On s’empresse de détruire les deux stations de pompage installées par la marine et surtout on ne s’en tient plus à l’objectif initial : abolition de la surtaxe foncière pour l’irrigation. On réclame désormais le départ de la marine et... l’autonomie locale ! Sans attendre, Lin Guru administre le xian tout entier, en remplaçant les fonctionnaires en place par ceux que notre source appelle des « extrémistes ». Il saisit tous les revenus afin de faire face aux dépenses militaires, il maintient et perçoit l’impôt sur l’opium qu’il dénonçait deux mois plus tôt, il lève enfin toutes restrictions au fonctionnement des fumeries d’opium et des maisons de jeu. Les habitants des xiang voisins, qui n’étaient pas assujettis à la surtaxe foncière pour l’irrigation, apprécient peu que les revenus perçus chez eux financent une lutte qui ne les concerne pas ou pas directement. En outre, les bandits utilisés comme mercenaires à Hujing libèrent les prisonniers de droit commun et pillent sur les routes les riches fuyards qui emportent avec eux ce qu’ils ont de plus précieux. Des heurts s’ensuivent et bientôt une guerre entre villages, au moment même où les autorités acheminent de nouveaux renforts. En février 1932, un village « ennemi », Haoshang, fait prisonnier Lin Guru au cours d’une bataille contre Hujing et le livre aux autorités. Les habitants de Hujing ont beau menacer de rompre les digues de la rivière si Lin n’est pas libéré, celui-ci est transféré au Q.G. de la Marine à Mawei (près de Fuzhou) et exécuté le 24 février 1932.
Les villageois de Hujing ne s’en prennent pas aux digues, dont la rupture eût entraîné leur ruine en même temps que celle de leurs voisins, mais ils refusent de livrer armes et munitions et de renoncer aux expéditions de représailles contre Haoshang. Aussi la marine attaque-t-elle Hujing le 28 février et prête-t-elle main forte aux habitants de Haoshang venus incendier les villages de la région de Hujing. A la fin mars, on compte quarante villages rasés ou brûlés et plus de sept mille sans abri. Le calme revient peu à peu après cinq mois d’agitation, mais une large bande de terre inculte sépare ce printemps-là Hujing de Haoshang, personne ne se risquant à aller travailler la terre des confins.
Ainsi les faiblesses et limites traditionnelles (incapacité à tenir en mains les bandits auxquels on a été bien aise d’avoir recours ; expédients d’un pouvoir rebelle contraint de préparer la résistance à la contre-attaque des forces de l’ordre — une contre-attaque qui a cependant été fort lente à se déclencher ; enfin et surtout absence de solidarité entre villages, que l’opposition des intérêts et le particularisme dressent les uns contre les autres au moment même où la répression s’abat) ont eu finalement raison d’un mouvement exceptionnel par sa complexité, son organisation... et peut-être l’audace des conceptions de son principal animateur, Lin Guru.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article182721, notice LIN Guru 林鵠如 par Lucien Bianco, version mise en ligne le 15 novembre 2016, dernière modification le 15 novembre 2016.

Par Lucien Bianco

SOURCES : U.S., National Archives, State Department files, 893.00PR Foochow/47 (4 déc. 1931) ; 48 (13 janvier 1932) ; 49 (10 février 1932) ; 50 (7 mars 1932) ; 51 (4 avril 1932) ; 52 (4 mai 1932).

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