LI Zhengtian 李正天

Par Wotjek Zafanolli

Né en 1946. Garde rouge désillusionné, devenu l’un des précurseurs du « mouvement démocratique » avec le célèbre dazibao « De la démocratie et de la légalité socialistes » dont il est le coauteur avec Chen Yiyang, Guo Hongzhi et Wang Xizhe sous le pseudonyme collectif de Li Yizhe.

Le père et la mère de Li Zhengtian sont tous deux originaires du Shandong. Son père est un officier du G.M.D. qui est passé aux communistes pendant la « seconde guerre civile » et s’est suicidé en 1952. Ouvrière depuis son plus jeune âge, sa mère est une autodidacte qui prend part au mouvement ouvrier avant de devenir metteur en scène. Probablement sous l’influence de son mari, elle participe un moment aux activités du G.M.D. Mais elle divorce en 1947 et adhère alors au P.C.C. Elle complète ses études à l’Université de la Plaine centrale (Zhongyuan daxue), et occupe ensuite d’importantes fonctions à Wuhan. En 1956, Li entre dans une école pour enfants de « privilégiés », l’École des Beaux-arts du Centre- Sud, à Wuhan d’abord, puis, à partir de 1958, à Canton. En 1962, il réussit l’examen d’entrée à l’institut des Beaux-arts de Canton, section peinture. Le mouvement des « Quatre purifications » (Siqing) lui fait interrompre ses études pendant une année qu’il passe à la campagne comme membre d’un groupe de travail.
Au tout début de la Révolution culturelle, le fait que ses résultats scolaires sont excellents et qu’il refuse de s’associer à la critique de ses professeurs motive l’interdiction qui lui est faite de prendre part aux « échanges d’expérience révolutionnaires » (geming chuanlian). A la fin de 1966, cette interdiction est finalement levée, et il peut se rendre à Pékin, où il reçoit son baptême de Garde rouge, sur la Place Tian’anmen, le 26 novembre. De retour à Canton, il fonde sa propre organisation de Gardes rouges, le « Groupe du 26 novembre », en souvenir du jour où il a vu le « Soleil rouge ». Il figure ensuite parmi les dirigeants du « Quartier général des rebelles rouges de Canton », puis de l’« Escouade des crieurs » (Nahan bingtuan), qui sont tous deux affiliés à l’« organisation de masse » du « Drapeau rouge ». Au printemps de 1967, l’armée, commandée par Huang Yongsheng (黃永勝), intervient dans la lutte que se livrent les différentes factions de Gardes rouges et apporte son soutien à l’organisation rivale du « Vent d’Est ». Il s’ensuit de terribles combats de rues qui opposent, en 1967-1968, l’armée et le « Vent d’Est » au « Drapeau rouge ». Durant toute cette période, Li Zhengtian se montre très actif : il rédige des dazibao, organise des grèves de la faim et des vols d’armes... En juillet 1968, l’armée intervient très brutalement contre le « Drapeau rouge ». Ses dirigeants sont arrêtés les uns après les autres. Mais Li Zhengtian réussit à s’enfuir à Wuhan, où il se joint à une organisation opposée à Zhang Chunqiao (張春橋). Il est finalement arrêté le 15 août 1968. Renvoyé à Canton quatre mois plus tard, son opposition à Lin Biao (林彪) lui vaut d’être soumis à un régime particulièrement sévère : pendant quatre ans, il est confiné dans une cellule individuelle où il manque devenir fou. Il est libéré sous condition, après l’affaire Lin Biao, le 26 novembre 1972.
Comme des milliers de jeunes qui ont connu la terrible épreuve de la Révolution culturelle, Li Zhengtian s’interroge sur la nature du mal dont souffre la société chinoise. Comme eux, c’est d’abord dans le marxisme- léninisme qu’il cherche la solution, et sitôt sorti de prison, il se lance avec passion dans l’étude des classiques du marxisme et conduit des « enquêtes sociales ». Mais tandis que cette même interrogation avait conduit, en 1967, un Yang Xiguang (楊曦光) à un maoïsme radical et ultra-gauchiste, c’est vers les questions de la démocratie et de la légalité que Li Zhengtian oriente sa réflexion. Dans le courant de l’année 1973, il rencontre très souvent Wang Xizhe (王西哲) et Guo Hongzhi, un cadre moyen du Parti à Canton. Chose on ne peut plus courante dans une société complètement bloquée et où le seul recours possible semble l’empereur en personne, il décide avec eux d’écrire à Mao Tse-tung (毛澤東) une lettre qu’ils signent du pseudonyme de Li Zhe. Cette lettre constitue la première version du texte : « De la démocratie et de la légalité socialistes ». Au printemps de 1974, Chen Yiyang, un employé de bibliothèque, s’adjoint à leur groupe de réflexion. Li Yizhe est né. La campagne de « Critique de Lin Biao et Confucius » bat alors son plein, et les membres du groupe Li Yizhe en profitent pour rédiger un grand nombre de dazibao, parmi lesquels : « Que faire dans le Guangdong ? », qui sont très bien accueillis par la population de Canton. Zhao Ziyang (趙紫陽), premier secrétaire du comité de Parti de la province du Guangdong, et Xu Shiyou (許世友), commandant de la région militaire de Canton, voient immédiatement le bénéfice qu’ils peuvent tirer des analyses théoriques des jeunes gens dans la difficile lutte qui s’est engagée dans la province entre la faction de Zhou Enlai (周恩來) et la « clique du palais » (voir Jiang Qing (江青)). Ils les encouragent en sous-main à poursuivre leurs actions, et une fois par semaine, ils les reçoivent dans leurs bureaux, tandis que Li Zhengtian se voit accorder un poste officiel au Nanfang ribao (Quotidien du Sud). C’est à ce titre qu’il entreprend une enquête sur le coût en vies humaines de la Révolution culturelle dans la province du Guangdong. Ses conclusions tiennent en un chiffre : 40 000 morts. Le 7 novembre 1974, la version définitive de « De la démocratie et de la légalité socialistes » est prête. Trois jours plus tard, les 67 pages du dazibao sont affichées à Canton, en plein centre-ville, avec l’accord tacite de Zhao Ziyang. Sous couleur de dénoncer le « système Lin Biao », qui est, « dans le domaine philosophique, le volontarisme ; dans le domaine historique, la théorie du génie ; dans le domaine politique, « le pouvoir c’est la répression et réciproquement » ; dans le domaine économique, le communisme à la « tout pour tous » et rien pour personne ; dans le domaine diplomatique, le chauvinisme de grande puissance », c’est la « dictature social-fasciste de type féodal » instaurée après la Révolution culturelle que Li Yizhe vise. S’adressant aux députés à la 4e A.N.P. dont la convocation est imminente, il leur dit que les masses « réclament la démocratie, elles réclament la légalité socialiste, elles réclament la garantie du droit révolutionnaire, elles réclament le droit individuel ».
Inquiètes de l’ampleur du soutien populaire qu’obtient le dazibao, et peut-être pas entièrement dupes quant à son véritable message, les autorités locales, qui jusque-là s’étaient montrées extrêmement bienveillantes à l’égard du groupe, choisissent d’en référer aux hautes instances du Parti. Celles-ci décident d’organiser la critique du dazibao, qui est déclaré par Li Xiannian (李先念) « franchement réactionnaire et terriblement venimeux ». Son texte est imprimé et mis en circulation dans tout le pays pour servir de « matériau d’enseignement par la négative ». Li Zhengtian est alors placé en liberté sous surveillance et, en l’espace de quelques mois, traîné à plus de cent meetings de « lutte-critique » (pidou hui). Indice probable que Deng Xiaoping (鄧小平), qui en 1975 se trouve au faîte de son pouvoir retrouvé, n’a pas renoncé à utiliser contre ses adversaires politiques le jeune et fougueux philosophe, Li Zhengtian n’est pourtant pas arrêté, ni même malmené. Au contraire, au cours des interminables réunions de dénonciation rituelle auxquelles il est soumis, on lui laisse le droit de répondre aux accusations qui sont portées contre lui, ce qui fait, étant donné son brio d’orateur, qu’il bat ses procureurs sur leur propre terrain, celui de la citation de Mao, et qu’il s’en tire immanquablement à son avantage. Mais cela n’a qu’un temps et à la fin de 1975, période qui marque le début du second déclin de Deng Xiaoping, il est envoyé en travail surveillé au fond d’une mine de tungstène, où les mauvais traitements et le travail éreintant ont raison de sa santé. Le 3 mars 1977, soit six mois après la mort de Mao, on vient tirer Li Zhengtian de son lit d’hôpital à la mine pour lui signifier son arrestation et le transférer en prison. Le même jour, ses trois compagnons connaissent le même sort. Ce n’est que le 30 décembre 1978 que, grâce à un mouvement de l’opinion internationale, il est finalement rendu à la liberté. Le 6 février 1979, sa réhabilitation est officiellement prononcée.
Aujourd’hui, Li Zhengtian est professeur à l’École des Beaux-arts de Canton et membre de l’Académie des sciences sociales de cette ville. Bien que Li, contrairement à Wang Xizhe, se soit tenu à l’écart des groupes de contestataires qui animèrent le Printemps de Pékin, les idées professées par Li Yizhe en 1974 — et auxquelles il a incontestablement contribué — n’en représentent pas moins une étape importante de la lente maturation qui devait conduire au mouvement démocratique et amener l’éclosion d’une opposition déclarée, pour ne pas parler de la dissidence ouverte d’un Wei Jingsheng (魏京生).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article182590, notice LI Zhengtian 李正天 par Wotjek Zafanolli, version mise en ligne le 9 novembre 2016, dernière modification le 9 novembre 2016.

Par Wotjek Zafanolli

ŒUVRE : « Guanyu shehuizhuyi de minzhu yu fazhi » (De la démocratie et de la légalité socialistes) présenté par Qi Hao, Hong Kong, 1976, traduit du chinois et présenté par les Miuguisheshen de Paris, sous le titre : Chinois si vous saviez..., Paris, 1976.

SOURCES : « Guanyu... », (op. cit.). — Zhengming, nos 17, 18, 19 et 26. — Dongxiang, nos 2 et 4. — Guanchajia, n° 12.

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