TAJAN-ROGÉ Dominique dit aussi Rogé

Par Notice revue et complétée par Philippe Régnier

Né vers 1803, mort à Paris le 17 mars 1878. Musicien. Saint-simonien. Animateur ou membre de mouvements professionnels.

Violoncelliste au Vaudeville et à l’Opéra-Comique, Rogé, tel qu’il était le plus souvent simplement nommé, fut l’un des membres fondateurs de la Société des Concerts du Conservatoire de Habeneck et, en 1828, l’un des rédacteurs des statuts, de caractère démocratique, de l’orchestre. Gagné au saint-simonisme en 1830, mais peu actif jusqu’en 1832, il dut, semble-t-il, sa participation à la retraite de Ménilmontant à sa qualité d’artiste et au fait qu’Enfantin désirait y expérimenter de nouvelles formes d’art. La règle du célibat imposée aux « apôtres » le contraignit alors à se séparer de sa femme Clorinde Tajan-Rogé.

Après avoir dirigé les choeurs de Ménilmontant pour exécuter les compositions militantes de Félicien David, Rogé, le 7 novembre 1832, partit à pied pour Lyon, avec trois compagnons, dont deux ouvriers. (Voir Dumolard, Judas C., Massol.) À eux quatre, ils formaient le premier détachement de l’« Armée saint-simonienne », chargée d’évangéliser les prolétaires. A Lyon, Rogé travailla de ses mains, comme « manoeuvre tourneur de roue », pour quarante sous par jour. Les dimanches et jours fériés, il organisait à l’intention du peuple des fêtes où, assure-t-il, se pressaient jusqu’à quatre mille personnes. Rogé se montra alors également un propagandiste si actif que le préfet du Rhône s’en inquiéta. (Voir Arlès-Dufour). Membre des Compagnons de la Femme, il se mêla quelque temps aux travaux des champs aux environs de Dijon, suivit Hoart dans sa tournée méridionale du printemps de 1833, puis fonda, le 1er mai de la même année, sous l’apellation d’« artistes », une fraction dissidente dotée d’un costume saint-simonien particulier et vouée à « entreprendre en commun une oeuvre de propagation par l’art, le travail et la parole ». Ce groupe, composé de Charpin, Combes, Gouré, Lamy, Machereau, Mangin, Maréchal, Tamisier, que rejoignirent ensuite Auguste Colin et Holliger, parcourut d’abord l’Est de la France et se rendit jusqu’à Genève. De retour à Lyon en juillet 1832, Rogé organisa le départ pour l’Orient de la plus grande partie de son groupe.

Après avoir lui-même fait un court et infructueux séjour à Alger, en compagnie de Massol, il assista à Marseille au départ de Clorinde et de Cécile Fournel le 27 octobre 1833. Avec Yvon Villarceau, il s’occupa, à Paris, de former un choeur et un orchestre populaires destinés à rejoindre le chantier saint-simonien du barrage du Nil et à y stimuler par leur art l’ardeur des travailleurs égyptiens et européens. Rogé parvint à réunir à cet effet plusieurs dizaines d’hommes et de femmes, et même à gagner la collaboration d’un compositeur, Henri Reber. Mais en raison des difficultés rencontrées par le chantier nilotique, les recrues de Rogé ne se produisirent que sur les bords de la Seine, avec, il est vrai, un certain succès de curiosité. Ayant seul rejoint Enfantin en décembre 1834, il fut embauché par le pacha d’Egypte, en septembre 1835, comme directeur de la musique dans une école militaire, à Guizeh. Le peu d’enthousiasme avec lequel il fut accueilli par le « Père » et les ambiguïtés de ce dernier avec Clorinde entraînèrent cependant un refroidissement définitif de leurs relations.

Une fois le chantier dispersé par la peste, Rogé s’en fut avec Clorinde en Syrie, puis à Constantinople et à Saint-Pétersbourg. Engagé au Théâtre lyrique impérial comme premier violoncelliste, il retrouva dans cette ville Hector Berlioz, son ami, ainsi que Suzanne Voilquin. De retour en France vers 1845, Rogé s’y mêla de nouveau aux activités corporatives et militantes des artistes. Sa présence est signalée, fin 1849, dans les réunions des instituteurs socialistes organisées par Pauline Roland. Il s’y lia d’amitié avec Gustave Lefrançais, qu’il retrouva à Londres deux ans plus tard. En 1850, en association avec Berlioz, Rogé tenta de créer un grand orchestre dont les statuts auraient été calqués sur ceux de sa tentative des années 1820. Réfugié à Londres en 1852, il y donnait des matinées musicales en compagnie du pianiste Émile Prudent. Collaborateur de L’Avenir musical en 1851-1852, Rogé, qui figurait en 1855 parmi les musiciens de l’orchestre du théâtre lyrique de la Nouvelle-Orléans, donna à New York, en 1856, deux conférences sur les arts et rentra l’année suivante en France, où il projeta, avec Félicien David, la création d’une nouvelle école de musique. Il organisa en 1862 une souscription pour la publication des Ouvriers de Paris de Pierre Vinçard. Avec Charles Lemonnier et son beau-fils, le journaliste Henri Brisson, qui sera président (radical) de la Chambre des députés sous la Troisième République, Rogé, qui était par ailleurs franc-maçon et toujours très lié avec Massol, un autre « frère » saint-simonien, créa en 1864 la Première Union de Crédit Mutuel.

Les Souvenirs inédits de Rogé, qui s’y présente comme « un enfant perdu du saint-simonisme », laissent paraître son ressentiment contre l’intégration trop réussie à la bourgeoisie d’affaires d’un Enfantin ou d’un Duveyrier. C’est que, pour lui, les deux questions cruciales de l’avenir demeuraient le sort des femmes et celui des prolétaires.

Le faire-part de décès de Rogé le désigne comme l’« ancien Secrétaire de la société des concerts du Conservatoire ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article182541, notice TAJAN-ROGÉ Dominique dit aussi Rogé par Notice revue et complétée par Philippe Régnier, version mise en ligne le 14 juillet 2016, dernière modification le 14 juillet 2016.

Par Notice revue et complétée par Philippe Régnier

SOURCES : Bibl. Arsenal, Fonds Enfantin, Fonds Alexis Petit et papiers déposés en 1995 par la descendance d’Henri Brisson. — G. Lefrançais, Souvenirs d’un Révolutionnaire. — I. Tchernoff, Le Parti républicain au coup d’État et sous le Second Empire. — J. Gaumont, Histoire générale de la coopération en France, t. I, p. 123. — H.-R. d’Allemagne, Les Saint-Simoniens, 1827-1837, Paris, 1930. — Ralph Locke, Les saint-simoniens et la musique, trad. de l’anglais par Malou Haine et Philippe Haine, Liège, Mardaga, 1992, in-8°, XVI-493 p.

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