TAJAN-ROGÉ Clorinde dite aussi Clorinde

Par Philippe Régnier

Née vers 1810, morte à Margency (Seine-et-Oise) le 5 août 1857. Saint-simonienne. Animatrice de tentatives d’émancipation féminine.

Clorinde Tajan-Rogé était fréquemment nommée par son seul prénom, suivant l’usage symbolique des saint-simoniens pour les femmes. Clorinde épousa Dominique Tajan-Rogé, déjà saint-simonien, peu avant 1830. Lorsque celui-ci fut chosi par Enfantin pour participer à la retraite de Ménilmontant, elle dut accepter de se séparer de lui pour respecter la règle du célibat imposée aux apôtres-hommes. Dès lors, Clorinde, non sans douleur, se résolut, à l’exemple de son mari, à mener une vie d’« apôtre femme » — ce qui, entre autres conséquences, impliquait, après la dispersion de cette retraite (en septembre 1832), que tous deux s’engageassent ouvertement, chacun de son côté, dans les pratiques de l’amour « nouveau », autrement dit « non exclusif ». Suivant néanmoins Rogé à Lyon, Clorinde, durant l’hiver de 1833, y cousut des blouses pour les apôtres qui travaillaient de leurs mains, tout en contribuant à l’organisation des sympathisantes lyonnaises du saint-simonisme, « tant bourgeoises que prolétaires », sous la forme d’un « ordre de femmes », parallèle à l’ordre d’hommes institué par Barrault, et intitulé « les femmes de la Mère ». Ses relations avec Enfantin prirent un tour plus personnel lors du passage de ce dernier à Lyon, en août 1833, avant son départ pour l’Égypte.

Décidée à oeuvrer pour l’émancipation des Orientales, Clorinde Rogé embarqua à son tour le 8 novembre de la même année, en compagnie de Cécile Fournel, non sans avoir auparavant créé aussi sa propre « chevalerie » masculine, dont Rigaud, Toché et Tourneux furent les premiers adeptes. Gagnant d’abord sa vie comme institutrice des enfants d’un certain M. Bonfort (l’intendant d’Ibrahim pacha), Clorinde, à en croire Rogé, obtint de Mohammed Ali l’autorisation d’ouvrir aux frais de l’État égyptien, un établissement public d’enseignement primaire pour les jeunes filles du pays, arabes, turques ou esclaves. Les préjugés à vaincre étaient toutefois si forts que Clorinde dut accepter de demeurer dans le cadre du harem et d’installer son école chez le « colonel » Sèves. Le scandale suscité par ses relations, franchement avouées, avec Soliman pacha — nom musulman de l’ancien sous-officier de Napoléon —, puis la peste dont elle fut atteinte et à laquelle elle survécut, ne permirent pas à l’expérience de se développer.

Blessée en outre par l’« orgueil » tout masculin d’Enfantin, Clorinde repartit d’Égypte en 1836 avec Rogé et reprit la vie commune avec lui. Après leur retour de Russie, en 1845, elle régla ses comptes de femme avec celui qu’elle se refusait à appeler le Père, renouant peu à peu avec lui des relations cette fois clandestines. Au témoignage de Rogé, en 1857, elle espérait, avec l’aide d’Arlès-Dufour et sans doute aussi d’Enfantin, « faire entrer le travail des femmes dans des voies qui, croyait-elle, pourraient rendre possible un jour la conciliation du salaire avec le capital ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article182540, notice TAJAN-ROGÉ Clorinde dite aussi Clorinde par Philippe Régnier, version mise en ligne le 14 juillet 2016, dernière modification le 14 juillet 2016.

Par Philippe Régnier

SOURCES : Bibl. Arsenal, Fonds Enfantin, en part. mss. 7 624/41 à 45 7 776/52. — D. Tajan-Rogé, « Nécrologie. Obsèques de Mme Clorinde », Revue philosophique et religieuse, septembre 1857, p. 312-318. — Ph. Régnier, Les saint-simoniens en Egypte (1833-1851), éd. B. U. E.-A. F. Abdelnour, Le Caire, 1989, p. 89-90. — Ph. Régnier éd., Ismayl Urbain, Voyage d’Orient suivi de Poèmes de Ménilmontant et d’Égypte, L’Harmattan, 1993.

Version imprimable Signaler un complément