FORESTIER Denis [FORESTIER Urbain, Denis]

Par Jacques Girault

Né le 6 mai 1911 à Maurs (Cantal), mort le 8 mars 1978 à Maisons-Laffitte (Yvelines) ; instituteur dans le Lot ; secrétaire général du Syndicat national des instituteurs (SNI) ; président de la Mutuelle générale de l’éducation nationale (MGEN) de 1961 à 1977.

Fils d’un cultivateur devenu contremaître dans une usine de tanin, mort dans un accident de travail peu après sa naissance, Denis Forestier perdit sa mère, couturière, à l’âge de quinze ans et fut recueilli par un oncle, boulanger à Figeac. Élève de cours complémentaire, il entra à l’École normale d’instituteurs d’Aurillac en 1927. L’administration le nomma en 1930 dans un village du Lot, Sainte-Colombe, distant d’une vingtaine de kilomètres de sa commune natale. En 1937, il obtint sa mutation pour Aynac et y resta jusqu’à la guerre. Plus tard, il se définissait comme « instituteur rural » et prit sa retraite comme directeur d’école de classe unique. En 1930, il effectua son service militaire, suivit les cours de l’école de Saint-Maixent et le termina comme officier de réserve à Brive.

Denis Forestier adhéra au début des années 1930 au Parti socialiste SFIO, dont il resta membre jusqu’en 1958. Le 6 février 1934, lors de la manifestation, il participa à l’investissement de la préfecture de Cahors. Sous le Front populaire, il partageait les analyses de la tendance de la Gauche révolutionnaire. Devenu secrétaire adjoint de la section départementale du SNI, il sympathisait alors avec les analyses des « Amis de L’École émancipée ». Il occupa la même fonction à l’Union départementale CGT et, à ce titre, siégea à la commission économique et sociale pour l’établissement du plan de la CGT en 1932. Il prit une part active à la vie syndicale au moment du Front populaire. En 1938, il était aussi secrétaire de l’Union locale CGT de Figeac. Il fit certainement grève le 30 novembre 1938. Trois quart centre dans l’équipe du Stade figeacois, il fut sélectionné pour l’équipe nationale universitaire de rugby.
Forestier se maria en décembre 1931 à Decazeville (Aveyron) avec une institutrice née Simone Habran à Viviez (Aveyron). Le couple eut un fils, Yves.

Mobilisé comme lieutenant dans le 215e régiment d’infanterie alpine, Forestier commandait une compagnie pour la défense du col du Petit-Saint-Bernard. Après sa démobilisation, ses activités passées lui valurent d’être déplacé à Bach (Lot) et mis en résidence surveillée par le Préfet. Ses collègues organisèrent la protestation sous forme de pétition qui fut un succès. En 1942, il obtint sa nomination à Parnac, à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Cahors, où il se fixa. Il mit sur pied un réseau d’alerte dans la basse vallée du Lot pour prévenir les expéditions de représailles de l’occupant contre la résistance et les populations. Responsable du secteur résistance administrative des Mouvements unis de résistance pour le département du Lot et pour la région, après la Libération, il participa au comité départemental d’épuration.

Secrétaire adjoint de la section du Lot du SNI à la Libération, Forestier présenta, lors de la réunion du conseil national du SNI du 22 novembre 1947, la motion de sa section, affirmant la solidarité du SNI avec les instituteurs de la Seine, en grève, mais refusant toute extension du mouvement. Cette motion l’emporta. Dans le même temps, il figurait parmi les vingt candidats sur la liste A, « Pour une action constructive dans l’indépendance du syndicalisme », conduite par Henri Aigueperse, secrétaire général du SNI. Pour la première fois, les élections du bureau national du SNI par les membres du conseil national, le 28 décembre 1947, se firent à la proportionnelle. Il y fut élu avec 723 voix. Lors de la première réunion, le 14 janvier 1948, il fut désigné pour aider le secrétaire général à la commission des affaires corporatives et administratives. Sa première grande intervention, en mai 1948, porta sur le statut des auxiliaires. Dans les débats sur le devenir du syndicalisme enseignant, il joua un rôle actif pour faire admettre que, face à la division syndicale, il fallait sortir de cette logique scissionniste et il ne fut pas absent dans les négociations qui permirent la rédaction de la motion Bonissel-Valière.

L’année suivante, Forestier devint le responsable de la commission des jeunes et de la propagande. Organisateur des Journées nationales normaliennes en 1948 et 1949, membre du secrétariat permanent depuis octobre 1948, pour les élections du bureau national en 1949, il figurait en deuxième position sur la liste « Pour un syndicalisme indépendant et constructif » conduite par Henri Aigueperse. Les membres du conseil national l’élirent, le 27 décembre 1949, en troisième position sur la liste A avec 1 070 voix. Désigné comme secrétaire de la commission des affaires corporatives, comme membre de la commission des affaires administratives, il assurait aussi la coresponsabilité de la commission des jeunes et de la propagande. Il occupa dans les réunions des instances syndicales une place de plus en plus importante. Ainsi, lors de la réunion du conseil national, le 17 juillet 1950, il initia le débat sur la carte scolaire. En huitième position sur la liste « Pour un syndicalisme indépendant et constructif » conduite par Aigueperse, il fut réélu au bureau national par le conseil national du 27 décembre 1951, avec 1 266 voix (2e position). Pour les élections de 1953, il figurait en 6e position sur la liste analogue. Le conseil national, le 26 décembre 1953 le plaça en première position des 14 élus de la liste avec 1 386 voix.

Le rôle dirigeant reconnu par ses camarades s’affirma, le 5 novembre 1948 par sa présence en 4e position sur la liste du SNI pour les élections à la commission administrative paritaire centrale. Il fut renouvelé dans cette responsabilité le 29 avril 1952. Il intervenait très souvent dans la presse syndicale sur les questions relevant de ses responsabilités. Lors de la réunion du bureau national, le 9 janvier 1952, Henri Aigueperse annonçait son intention de se retirer et de laisser le secrétariat général à Denis Forestier qui prendrait en charge les affaires corporatives générales, les questions des écoles rurales et des classes de perfectionnement et de plein air ; Aigueperse, quant à lui, partagerait avec Forestier les autres secteurs de responsabilités.

Dès lors l’autorité de Denis Forestier augmenta. Il exigeait des débats préalables, avec souvent interventions dans des articles des dirigeants minoritaires sur des questions essentielles. Les réunions des instances délibératives permettaient à divers points de vue de s’exprimer (ce qui le conduisait à justifier son opposition à l’ouverture d’une tribune libre dans la presse nationale). Il refusait par la suite tout retour sur les thèmes du débat dans les réunions où les décisions devaient être prises. Il imposa des méthodes de travail lors de la réunion du bureau national, le 4 mars 1953. Il fallait être concis dans les réunions de bureau à la différence des réunions de commissions. Il résumait ainsi son point de vue : « Le Bureau est un organisme de travail, ce n’est pas une tribune de congrès ». Il se rendait souvent sur place pour mieux comprendre les situations. Ainsi, avec le responsable des questions d’Outre-mer, il se rendit en Tunisie, ce qui fut à l’origine d’un vaste débat dans la presse syndicale sur la position des enseignants et de leurs syndicats en situation coloniale face aux revendications émancipatrices. Il fit de même en 1953 après les graves événements du Maroc. En cela, son autorité, selon le journaliste du Monde, le 11 mars 1978, s’exerçait « avec une poigne de fer ». D’autre part, sa présence dans les instances paritaires nationales s’imposait, ainsi à la commission paritaire centrale où il fut réélu en novembre 1954.

Le SNI exerçait un rôle essentiel dans la Fédération de l’éducation nationale (FEN) en tant qu’héritier d’une longue lutte qu’il tint à rappeler en ouvrant la séance du 27 décembre 1952. Il rendit un vibrant hommage à l’un des fondateurs du Syndicat, Louis Roussel*, qui venait de disparaître après avoir donné vingt-trois ans de sa vie à la Fédération des amicales puis au Syndicat national intégré à partir de 1920 dans la CGT ouvrière.

Dans le Lot, Denis Forestier fut le premier secrétaire de la section de la FEN dès sa constitution à la fin des années 1940. Il conserva cette responsabilité au moins jusqu’à la fin des années 1960 alors qu’il n’enseignait plus dans le département. Dans le même temps, il exerçait de façon plus assidue ses responsabilités nationales, notamment pour affirmer l’autorité sans partage du SNI. Suppléant de la commission administrative nationale dès 1948, il en devint titulaire à partir de 1949 et siégea au bureau fédéral exclusivement composé de majoritaires à partir du 20 novembre 1949 et jusqu’en 1963. Membre de la commission corporative (1950-1954), de la commission d’éducation sociale à partir de 1950, il représentait souvent l’organisation dans les initiatives d’ampleur nationale et internationale.

La FEN avait choisi de conserver l’autonomie lors de la scission syndicale de 1948, dans l’espoir de pouvoir mieux travailler à réunir à nouveau les syndicats écartelés. Denis Forestier fut constamment partisan de cette attitude. Dans son hommage à Roussel évoqué ci-dessus, il rappelait notamment que ce dernier avait réussi à aplanir les oppositions entre la majorité et la minorité « syndicaliste révolutionnaire ». Lui servait-il d’exemple ? Pourtant souvent dans ses éditoriaux de L’École libératrice, il n’hésitait pas à critiquer notamment la CGT et encore beaucoup plus le Parti communiste français mais, dans la vie du SNI, s’il ne faisait aucune concession aux minoritaires, il se montrait le plus souvent fort soucieux de ne pas provoquer une cassure. Les dirigeants « cégétistes » pouvaient exposer régulièrement dans la publication syndicale leurs analyses sur des questions de première importance et il s’efforçait de considérer que de tels écrits n’étaient pas des positions partisanes mais pouvaient faire partie de l’approche du syndicat. Il exprima clairement ce point de vue en consacrant l’éditorial de L’École libératrice, le 2 mai 1953 à saluer la mémoire de Pierre Clauzet, dirigeant du courant « cégétiste » qu’il présentait comme « un homme d’une grande valeur morale » qui avait « gagné notre estime et notre amitié ». Il ne perdait pas de vue l’objectif unitaire et fut l’animateur d’un rapprochement entre minoritaires des confédérations qui élaborèrent un projet symbolisé par la déclaration « Pour un mouvement syndical uni et démocratique », signée le 15 juin 1957 avec Aimé Pastre* (CGT) et Roger Lapeyre* (CGT-FO), à la veille du congrès de la CGT. Pendant trois ans environ, il anima cette orientation qui ne reçut pas un accord des majorités des deux confédérations. Aussi fut-il accusé par certains de ses partenaires d’avoir trop vite ralenti son investissement.

Face aux questions politiques qui traversaient le pays, le SNI, et par ricochets la FEN, suivirent les analyses de Denis Forestier et prirent position contre les orientations de la politique en matière d’enseignement et de laïcité des gouvernements de « Troisième Force », contre le réarmement allemand, contre la Communauté européenne de défense (plusieurs éditoriaux abordèrent cette question en 1953), mais refusèrent de lutter aux côtés du PCF pour la paix, contre l’arme atomique ou contre le début de construction européenne. Au congrès de la FEN (20-22 novembre 1956), il critiqua longuement Georges Fournial* qui venait d’approuver dans sa prise de parole l’intervention soviétique en Hongrie. Ainsi il se conduisait à nouveau comme le principal responsable des analyses de la majorité « autonome » des syndicats de la FEN. Il soutint l’appui que le SNI apportait aux républicains espagnols en exil et en résistance contre le franquisme, notamment le représentant des syndicats enseignants en exil, Rodolpho Llopis, qui publia, à la demande de Forestier, plusieurs articles dans L’École libératrice en 1954-1955 sur l’influence de l’Église en Espagne, et qui était invité à chacun des congrès du SNI tandis que la FEN s’opposait en vain à l’admission de l’Espagne franquiste à l’UNESCO. Ces articles furent repris dans une publication chez Sudel avec une préface du secrétaire général du SNI.

_Le souci de ménager les intérêts de l’enseignement et des enseignants français, le souhait d’ouvrir, par des réformes, la voie à l’émancipation des peuples expliquaient son attitude prudente face aux luttes de libération nationale dans l’empire colonial. En cela, le secrétaire général du SNI adoptait le plus souvent les analyses du Parti socialiste SFIO, et notamment celle de son secrétaire général Guy Mollet. En novembre 1954, après l’assassinat d’un couple d’instituteurs par le Front de libération nationale, il se rendit en Algérie et donna son point de vue dans plusieurs articles parus dans L’École libératrice à la fin de l’année. Il dénonçait les erreurs de l’administration et souhaitait des réformes profondes qui permettraient l’assimilation, analyse qui fut contestée par des militants se réclamant de la tendance École émancipée. Aussi fut-il un des plus ardents soutiens du Front républicain en 1956, restant toutefois prudent dans les jugements portés sur la politique scolaire. Soucieux de protéger les intérêts culturels dans le Maghreb, inquiet devant l’évolution de la situation scolaire en Tunisie, dans la marche vers l’indépendance, il mena une politique prudente. Favorable à l’émancipation du peuple algérien, soucieux devant les conséquences de tout ralliement à l’idée d’une indépendance algérienne au bénéfice du seul Front de Libération nationale dont il contestait les méthodes, hostile vis-à-vis des méthodes gouvernementales, il dénonça, en juin 1957, le « génocide bilatéral ». Dans le même temps, il négociait la libération d’enseignants retenus en otages par le FLN. Confronté aux revendications assimilatrices des instituteurs syndicalistes en Algérie et aux conceptions développées depuis longtemps du rôle émancipateur de la scolarisation, il choisit la recherche d’une voie pacifique favorable à l’indépendance algérienne, incluant côté algérien, FLN et Mouvement national algérien (Messali Hadj) qui proposait une table ronde. Lors du congrès du SNI à Bordeaux en juillet 1955, la motion adoptée sur l’Algérie préconisait « l’ouverture d’une conférence de la Table ronde groupant les représentants authentiques de toutes les populations sans distinction aucune » pour rechercher « les solutions urgentes capables d’arrêter toutes les violences ». Dès lors, il reprit cette proposition dans toutes ses interventions. Aussi, dès la réunion du bureau national du SNI, en mars 1956, rendant compte de son récent voyage en Algérie, dans sa réponse à Fournial*, revendiqua-t-il une solution passant par un accord négocié de toutes les forces représentatives des populations vivant en Algérie. Il réaffirma cette orientation lors du congrès national en juillet 1956. Favorable à une « paix négociée » (appel du 3 octobre 1960), il fut particulièrement actif en faveur de ce que l’on appelait « le plan Forestier ». Ces actions débouchèrent, avec l’Union nationale des étudiants de France et des militants de la gauche non communiste, sur l’organisation, en dépit de l’interdiction de la manifestation projetée, de la journée du 27 octobre 1960, préconisant la paix négociée et l’organisation d’une « table-ronde ». Il s’adressa au nom des organisateurs à la partie de la foule rassemblée à l’extérieur de la salle de la Mutualité à Paris. Cette journée apparaissait aussi comme la recherche d’une voie permettant à la FEN et à l’UNEF de jouer un rôle autonome et d’empêcher le rôle dirigeant de la CGT et du PCF dans les luttes pour la paix en Algérie. En novembre 1961, au congrès de la FEN, il approuva la motion favorable à l’indépendance de l’Algérie. En 1962, les accords d’Evian prévoyaient que la FEN prendrait une part active dans la mise en place d’une réorganisation de l’enseignement en Algérie. Dans le même temps, il y engageait le développement des sections de la MGEN. Il participa personnellement à ces actions pendant la période de construction d’une Algérie indépendante.

En 1958, Forestier engagea le SNI et la FEN dans une résistance au coup de force permettant l’arrivée de Charles de Gaulle. Il intitula un éditorial de L’École libératrice, « Non Général ». A son initiative, le seul SNI et les syndicats de la FEN organisèrent une grève de 24 heures le 30 mai 1958 Il ne partagea pas le soutien apporté par la majorité des socialistes SFIO à cette évolution vers une nouvelle constitution mettant à bas les institutions républicaines. Il démissionna personnellement du Parti socialiste SFIO et, sans rejoindre le Parti socialiste autonome, apporta son soutien à ses orientations, par exemple lors de la candidature à la présidence de la République du doyen Chatelet et par de fréquents contacts avec Édouard Depreux et d’autres dirigeants de gauche (Gilles Martinet*, Claude Bourdet).
Par la suite, Forestier affirma son opposition à l’aménagement de nouveaux rapports avec l’enseignement libre qui devint la loi Debré, analysée, par le syndicalisme enseignant, comme une aide sans précédent à l’enseignement libre. Avec le Comité national d’action laïque, le SNI s’engagea dans une campagne de signatures pour la défense de l’école laïque qui se termina par l’important rassemblement de Vincennes, le 19 juin 1960, où il fit acclamer le serment dit de Vincennes, de « lutter sans trêve et sans défaillance jusqu’à l’abrogation de la loi Debré et d’obtenir que l’effort scolaire de la République soit uniquement réservé à l’école de la nation, espoir de notre jeunesse ». Dans ce domaine, il contribua à enfermer le SNI dans une campagne de défense de l’école laïque que d’autres acteurs, y compris parmi les militants du SNI, jugèrent étroite et sans perspective.

En décembre 1960, le décès de Marcel Rivière* posa la question de sa succession à la tête de la MGEN. Forestier, qui faisait partie de son conseil d’administration depuis sa création en 1947, entra à son bureau national en 1959. Il avait participé aux réflexions, dans la clandestinité, sur la politique sociale et les devoirs du syndicalisme en matière de sécurité sociale. Il avait été le premier secrétaire, en 1946, de la Caisse primaire de Sécurité sociale du Lot. Devenu vice-président, il devait succéder à Rivière et, en attendant l’assemblée générale statutaire en 1961, assura les tâches de la présidence. Après son élection, il soutint la candidature de Robert Coustal au poste de secrétaire général. Au premier tour, ce dernier ne fut pas élu et Denis Forestier demanda une nouvelle élection, indiquant qu’il n’accepterait pas la présidence si son camarade n’était pas élu. Jusqu’en 1976, le tandem Forestier-Coustal fonctionna de façon efficace, la « fougue méridionale » (A. Lainé) du premier étant modérée par le second. Il resta président jusqu’en 1977, après avoir lui-même proposé en 1973 une limite d’âge à soixante-cinq ans.

Sa présidence correspondit à un élan de la MGEN qui se développait au fur et à mesure que, « l’explosion scolaire » se prolongeant, se dilatait le nombre des adhérents potentiels. Il développa les établissements de soins, les transforma même, ainsi la postcure de Maisons-Laffitte devint en 1968 clinique médicale pour soins lourds. Dès 1963, la question du devenir du sanatorium de Sainte-Feyre divisait le conseil d’administration ; il affirma à plusieurs reprises son désir de ne pas renoncer à son développement. Il accepta également de cautionner des réalisations inédites, parfois même audacieuses dans les établissements mutualistes : ainsi, en 1962, fut créée une consultation médicale d’orthogénie – la première en France – et ce, en toute illégalité. À son initiative fut créé un service de dialyse rénale à Maisons-Laffitte en 1970, ainsi qu’une association de dialysés à domicile, à une époque où la néphrologie était encore embryonnaire en France. De même, des établissements pour enfants handicapés virent le jour.

Pour Denis Forestier, le militantisme mutualiste, parent du militantisme syndical, exigeait une formation pour laquelle il fonda en 1969 le Centre de recherches, d’études et de formation mutualiste et sociale. Il souhaita aussi la création dans les établissements d’éducation de réseaux de correspondants. En tant que président d’une mutuelle puissante, il devint l’interlocuteur privilégié des organismes étatiques chargés de la santé et plus largement de la population. Il contribua notamment aux luttes pour s’opposer aux diverses remises en cause des acquis de la Sécurité sociale (1966-1968).

Denis Forestier devint le dirigeant d’une grande entreprise et reconnut à plusieurs reprises les difficultés créées par une telle situation. Son caractère autoritaire se combinait avec une faculté d’écouter les avis et de revenir sur l’orientation décidée hâtivement. Il en subit les conséquences notamment lors des grèves du personnel. Ainsi, en septembre 1972, se déroula une longue grève du personnel de la MGEN, qui, le 9 octobre, décida l’occupation du siège national. Avec d’autres dirigeants nationaux, il fit appel aux dirigeants des sections de la région parisienne et au Syndicat des agents de l’Education nationale pour éviter la paralysie du centre médical qui avait la même entrée. Il devint la cible des syndicats et d’une partie de l’opinion de gauche qui condamnaient sa dureté. Soucieux de respecter les compromis passés avec les syndicats, en plusieurs occasions, « il couvrait l’attitude du membre du bureau national, responsable du personnel, qui présidait le comité d’entreprise Robert Jan » qui, autoritaire, entendait imposer des décisions prises en dehors des représentants du personnel (selon A. Lainé*).

Denis Forestier importa dans la MGEN un mode de gestion qu’il avait expérimenté dans le SNI : travail en commission avant la discussion en bureau national. Aussi, dès 1963, le nombre d’administrateurs passa-t-il de 46 à 60 (dont 10 syndicalistes parmi les nouveaux) et le bureau national passa de 13 à 16, puis à 20 en 1964. Le président choisissait personnellement les nouveaux membres et, puisque les décisions prises par le bureau national n’étaient pas toujours unanimes, il interrogeait souvent les opposants pour connaître leurs raisons.

Membre du conseil d’administration, depuis 1964, de la Fédération nationale de la mutualité française (FNMF), puis du comité exécutif en 1969, Denis Forestier en devint, en 1971, le vice-président. En outre, il fut à plusieurs reprises le représentant de la fédération aux commissions nationales de l’équipement et de l’hospitalisation. Également membre du Conseil supérieur de la mutualité et membre suppléant du comité directeur de l’Association internationale de la mutualité (AIM), il fut aussi membre de la commission centrale du service social de l’Éducation nationale.

Tribun à la chaude voix timbrée par l’accent du Sud Ouest, Denis Forestier prit part à des combats pour la justice et le liberté, par exemple la lutte contre la peine de mort. Il fit aussi décider par la MGEN d’héberger, en 1976, au château de La Verrière, le mathématicien dissident soviétique Leonid Pliouchtch .

Denis Forestier exerça également des responsabilités dans le domaine associatif de l’Éducation nationale : administrateur et président de la Caisse logement de l’Éducation nationale, administrateur de la Société coopérative universitaire de construction, de la Mutuelle du personnel des œuvres corporatives de l’éducation nationale, de la Société universitaire d’édition et de librairie, de l’Association des donneurs de sang bénévoles de l’éducation nationale, créée en 1962 sous l’égide de la MGEN, de l’association de loisirs Arts et Vie et du Comité d’accueil. En 1971, il prit la présidence du Comité de coordination des œuvres mutualistes et coopératives de l’éducation nationale qu’il avait contribué à créer.

Parallèlement, Denis Forestier reçut des fonctions officielles. Ses compétences reconnues en matière d’équipement, d’hospitalisation et de coordination des services administratifs expliquèrent sa nomination, en 1970, comme président du Comité interministériel des services sociaux de la fonction publique. Membre en 1963 de la commission Jeanneney (aide aux pays en voie de développement), de la commission Jullien puis, en 1968, de la commission Jouvin (services sociaux de la fonction publique), il siégea à la commission sociale du Plan en 1970-1972. En février 1975, le Conseil des ministres (le premier ministre était alors Jacques Chirac) le nomma conseiller d’État en service extraordinaire (section sociale) sur proposition de Pierre Laroque.

Très attaché au département du Lot, Forestier y présida, à la fin des années 1960, la Fédération de la gauche démocratique et socialiste et encouragea des militants, ainsi Martin Malvy.

Le 11 mars 1974, Forestier, fut initié à la loge « L’enseignement mutuel » à Paris (Grand-Orient de France). Devenu Compagnon, le 24 mai 1976, il présenta deux ans plus tard son travail de Maître sur « l’intelligence de la main dans Colas Breugnon de Romain Rolland ».

Malade, Denis Forestier décéda peu après dans la clinique de la MGEN à Maisons-Laffitte. Le vénérable de la loge « L’enseignement mutuel » déposa sur son cercueil son cordon de maître avant la cérémonie funèbre.

Denis Forestier ne réalisa pas ses aspirations à la réunification syndicale, rappelant souvent qu’en 1934 le syndicalisme avait sauvé la République. Il ne réussit pas à maintenir l’harmonie dans le SNI et la FEN. Son espoir de compréhension mutuelle des populations en Algérie échoua. Ces espérances brisées contrastaient avec sa réussite dans l’action et les réalisations mutualistes. Aussitôt après son décès et son inhumation à Parnac (Lot) où il possédait une maison, son nom fut donné à la grande réalisation de la MGEN, le centre de gériatrie de La Verrière (Yvelines). Divers établissements pour handicapés organisés par l’Association laïque pour l’éducation, la formation, la prévention et l’autonomie reçurent son nom, notamment dans la Creuse (Felletin) et en Guadeloupe (Pointe Noire). À Alfortville, une école et un centre de loisirs portaient son nom qui fut donné aussi à plusieurs établissements en France. À Cahors, enfin, une rue Denis Forestier fut inaugurée.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article18245, notice FORESTIER Denis [FORESTIER Urbain, Denis] par Jacques Girault, version mise en ligne le 30 octobre 2008, dernière modification le 1er juillet 2009.

Par Jacques Girault

ŒUVRE : Allocution dans Les Cahiers laïques, (Cercle parisien de la Ligue de l’Enseignement), mai-juin 1955. — Préface à Rodolfo Llopis, Le Saint-Siège et Franco, Sudel, L’esprit laïque, 1955. — Présentation à Gilbert Peyre, Je serai instituteur, Cannes, CEL, Bibliothèque du travail, 1958. — Préface à Pour un mouvement syndical uni et démocratique, Paris, 1959. — Contribution à L’éducation nationale en
Grande-Bretagne
, Saint-Cloud, éditions du Burin, Les portes de la vie,
1967.

SOURCES : Arch. Nat. F/17, 13364 . — RGASPI, 517.1.1888 (rapport sur le Lot égaré dans un dossier consacré à l’Algérie), 1893. — Documentation MGEN (recherches de Charlotte Siney-Lange). — Notice DBMOF par Jean Maitron et Claude Pennetier. — Presse syndicale et mutualiste. — Sources orales. — Notes d’André Lainé. — Renseignements fournis par son fils, Yves Forestier.

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