LI Weihan 李維漢 Pseudonyme : LUO Mai.

Par Yves Chevrier

Né près de Liling dans le Hunan en juin 1896 ; mort à Pékin le 11 août 1984. Vétéran hunanais du P.C.C., Li Weihan fut l’un des principaux lieutenants de Qu Qiubai et Li Lisan avant la chute de ce dernier en 1930. Rallié à Mao Tse-tung au moment de la Longue Marche, il dirigea le Département chargé du travail de front uni de 1948 à 1964, date à laquelle il disparut de la scène politique. Réhabilité en 1978.

Li Weihan, qui avait été l’un des tout premiers « compagnons d’armes » de Mao Tse-tung (毛澤東) au Hunan, eut la mauvaise fortune de servir, sans compter par lui-même, des politiques et des hommes dont la défaite a donné le pouvoir au futur Timonier. De là une carrière à reculons et en dents de scie : celle d’une sorte d’anti-Zhou Enlai (周恩來). Comme Li Lisan (李立三), il naquit à Liling, petite bourgade située au sud-est de Changsha, non loin du village natal de Mao, dans une famille lettrée mais appauvrie. Comme Mao, Li Lisan et Cai Hesen (蔡和森), il fit ses études, entre 1916 et 1918, à la première École normale du Hunan de Changsha, école réputée où se formait un solide noyau de jeunes révolutionnaires autour de la Société d’étude des hommes nouveaux (Xinmin xuehui) fondée par Mao et Cai. Au sortir de l’École, Li suivit des cours de français en compagnie de Liu Shaoqi (劉少奇) et de Li Fuchun (李富春) avant de s’embarquer avec Cai Hesen pour la France, où il séjourna de 1919 à 1922. Étudiant-ouvrier au Collège de Montargis, il fit l’apprentissage des luttes ouvrières et du marxisme et prit part, avec Zhao Shiyan (趙世炎) et Zhou Enlai, à la fondation de la section européenne (en France) du P.C.C. De retour en Chine, après être entré aux Jeunesses socialistes et au Parti en 1922, il travailla en étroite collaboration avec les Communistes hunanais, écrivant pour le Hunan xuesheng lianhehui zhoukan (Hebdomadaire de l’Union des étudiants du Hunan) publié à Changsha par Xia Xi (夏曦), et enseignant au Collège d’autodidactes (Zixiu daxue) fondé en 1919 par Mao Tse-tung, He Minfan (賀民範) et He Shuheng (何叔衡). Après que le Collège eut été fermé sur ordre du gouverneur du Hunan en novembre 1923, Li le rouvrit avec l’aide de Xie Juezai et poursuivit clandestinement ses activités en tant que secrétaire du comité du Parti pour le Hunan, fonction qu’il occupa d’avril 1923 au printemps 1927. Membre des IVe et Ve C.C. (formés en 1925 et 1927), il aurait quitté sa province natale (suivant certaines sources) pour Shanghai en 1926. Il y aurait milité en compagnie de Xiang Ying (項英) et Wang Ruofei (王若飛). Toujours est-il que lorsque survient la grande crise du printemps 1927, c’est en Chine du Centre qu’il agit, et en tant que secrétaire du comité provincial du Hunan qu’il est porté au B.P. par le Ve congrès du Parti (mai 1927). Il accédait ainsi à la direction au moment où une minorité de radicaux, conduits par Qu Qiubai (瞿秋白), défiaient l’autorité de Chen Duxiu (陳獨秀) en s’opposant à la politique agraire modérée cautionnée par le chef « historique » du Parti.
Évitant de prendre parti sur le problème de l’alliance avec le G.M.D. tout en approuvant le Rapport de Mao sur le mouvement paysan hunanais (rapport qui désapprouvait cette alliance), Li Weihan se montra tout d’abord prudent. Mais l’acuité des affrontements sur le terrain entre organisations paysannes et contre révolution militaire au Hunan, et ses fonctions officielles, l’obligèrent bientôt à s’engager plus précisément. Le 21 mai 1927, jour du cheval (ma ri), Xu Kexiang, subordonné de Tang Shengzhi (principal allié militariste de la coalition G.M.D.-P.C.C. qui gouvernait à Wuhan sous Wang Jingwei (汪精衛), détruisit les locaux de l’Association paysanne provinciale du Hunan à Changsha avant de s’en prendre aux paysans insurgés des districts voisins. Les communistes de la province décidèrent de marcher sur la ville à la tête des milices paysannes. Suivant Cai Hesen, quelque 300 000 paysans étaient mobilisés par ces préparatifs. Mais, le 31, la direction du Parti chargea Li Weihan d’éviter l’épreuve de force avec l’armée de Tang Shengzhi : le gouvernement de Wuhan devait régler lui-même cette affaire par les voies légales. Pourtant, Li ne semble pas avoir pâti de cet engagement tardif au service d’une politique que le Komintern devait répudier comme « capitulationniste » et « droitière » quelques semaines plus tard. La biographie officielle publiée lors de son décès (RMRB, 18 août 1984) nous apprend qu’il est l’un des cinq membres d’un comité permanent provisoire du C.C. établi dès le 12 juillet 1927 afin de remplacer la direction Chen Duxiu (lequel est suspendu par la même réunion), qui donne le feu vert à l’insurrection de Nanchang. Ayant pris part aux événements du 1er août (voir He Long (賀龍), Ye Ting (葉挺)), Li est confirmé à la direction du P.C.C. par la conférence extraordinaire du 7, qu’il préside. Convoquée à la va-vite par Lominadzé, cette conférence intronise officiellement Qu Qiubai en dressant le bilan des déviations rendues responsables (par le Komintern) des défaites du printemps. Li n’est pas épargné par la « lettre circulaire » destinée à l’information des militants : les atermoiements du ma ri sont explicitement condamnés. Il est vrai que ces critiques visent plus la « tête » du Parti (Chen Duxiu et Peng Shuzhi (彭述之)) que les « membres » chargés de l’exécution. En tant que responsables du comité paysan du C.C. et de la Fédération panchinoise, Qu Qiubai et Mao (respectivement) étaient tout aussi damnables que Li Weihan. Tout comme Li, ils échappent au blâme en faisant le procès des anciens dirigeants, avec la bénédiction intéressée de Moscou.
Li Weihan entre ainsi au B.P. provisoire désigné le 7 août. D’après les intéressants mémoires qu’il a laissés sur la période, ce B.P. se réunit pour la première fois le 9. Qu Qiubai, Su Zhaozheng (蔌兆症) et Li en constituent le comité permanent. Tout en précisant la nouvelle stratégie des « insurrections armées », cette réunion cruciale réorganise le Parti. Li Weihan est chargé de l’organisation et du secrétariat, ce qui, dans les conditions précaires d’un Parti désarticulé et pourchassé, revient le plus souvent à recueillir les militants, à les cacher et à les acheminer vers de nouvelles tâches. C’est ainsi qu’après le retour du Centre à Shanghai (septembre 1927), Li Weihan encourage He Long dans son dessein de soulever les paysans du Hunan occidental plutôt que d’aller étudier à Moscou. Il prend part au plénum élargi du B.P. (9-H novembre 1927) qui tire la première leçon des défaites de l’été et de l’automne en blâmant, entre autres, Mao (pour celle du soulèvement de la Moisson d’automne au Hunan). Un demi-siècle et quelque plus tard, le vieux Li Weihan reproche à cette réunion (plus encore qu’à celle du 7 août) d’avoir instauré la pratique des chasses aux sorcières au nom de la « discipline politique » voulue par Lominadzé. Le mémorialiste relève également que le « putschisme » de Qu Qiubai s’y est notablement tempéré, entrant alors dans une seconde phase au cours de laquelle le Centre s’efforce plus souvent de calmer les ambitions insurrectionnelles des comités locaux que d’organiser de nouveaux soulèvements. C’est ainsi que Li Weihan, promu Inspecteur central, est envoyé en mission dans les deux Hu (Hunan-Hubei) au début de l’année 1928 afin d’y ordonner la fin des insurrections « sauvages ». Il rentre à Shanghai à la fin février sans avoir pu se rendre à Changsha. Au même moment, des instructions du Komintern condamnant le « putschisme » laissent prévoir une disgrâce prochaine, d’autant qu’une nouvelle équipe est mise en place (voir Xiang Zhongfa). En effet, Qu Qiubai et Li Weihan font les frais du VIe congrès du P.C.C. (réuni à Moscou en juin et juillet) au profit de nouveaux procureurs (Li Lisan, Zhou Enlai, etc.), qui prennent leur place, comme eux-mêmes avaient pris, un an plus tôt, celle de Chen Duxiu et Peng Shuzhi. Aux dires de Zhang Guotao (張囯燾), Li est violemment et personnellement attaqué (on met en cause son honneur d’homme et de militant en l’accusant d’avoir « déserté » lors du soulèvement de la Moisson d’automne en septembre 1927). Il ne dut son maintien au C.C. (comme membre suppléant) qu’à l’intervention de Qu Qiubai, lui aussi déchu mais avec ménagement.
Li Weihan a-t-il eu tort si gravement parce qu’il était absent ? Chargé d’assurer la continuité du Centre à Shanghai (en compagnie de Ren Bishi (任弼時)), il n’est pas allé assister à la déconfiture moscovite de la « ligne » Qu Qiubai. Quoiqu’en position amoindrie (il est tout d’abord inspecteur du C.C. puis, à partir du printemps 1929, responsable du comité du P.C.C. pour le Jiangsu et du comité de la ville de Shanghai), il semble avoir bien servi Li Lisan (李立三). L’alliance « objective » conclue entre Li Lisan et Qu Qiubai lors du 3e plénum du VIe C.C. (septembre 1930) lui vaut de retrouver un siège à part entière au C.C. Récompense éphémère : lors du plénum suivant (janvier 1931), Qu Qiubai et Li Lisan entraînent Li Weihan dans leur chute, œuvre de Pavel Mif et Wang Ming (王明). Son autocritique paraît en février dans la presse du Parti. Des lendemains de cette déchéance (il est chassé du C.C.) à 1933, Li Weihan va grossir, à Moscou, les rangs des réprouvés voués à l’« étude ». Rentré en 1933, il gravit à nouveau mais au Jiangxi cette fois les échelons inférieurs du Parti (il est secrétaire, puis directeur du Département de l’organisation du C.C. jusqu’en 1936 et redevient membre suppléant du C.C. en janvier 1934), tout en s’associant à la campagne anti-Luo Ming (羅明), qui vise en réalité Mao. Rallié à ce dernier lors de la conférence de Zunyi (janvier 1935), il est commissaire politique pendant la Longue Marche et occupe par la suite, dans l’administration politique yan’anaise, de multiples postes subalternes. Secrétaire du Comité du travail parmi les minorités nationales (question dont il devient l’un des experts officiels), directeur de l’École du Parti, il appartient, de septembre 1942 à avril 1946, au comité du Parti pour le Nord-Ouest. Durant cette période, il est aussi secrétaire du gouvernement de la région frontière Shenganning. Le VIIe congrès du Parti, en 1945, est l’occasion cependant d’une nouvelle déchéance (il est exclu derechef du C.C.)... et d’une nouvelle lacune dans la biographie officielle, laquelle s’ingénie à faire de Li Weihan un personnage « positif » en raison de ses attaches avec Qu Qiubai, désormais « bien vu », du ralliement de Zunyi et du rôle de Li dans deux secteurs à nouveau considérés comme importants : celui des minorités nationales et celui du front uni.
Ces deux secteurs, en effet, seront le terrain d’une reconquête en tous points conforme aux épisodes précédents : têtue, modeste et vite enlisée loin des sommets. Zhou Enlai, en 1946, inclut Li Weihan dans l’équipe des pourparlers avec le G.M.D. Li occupe ensuite diverses fonctions au C.C. et accède en 1948 à la direction du Département chargé des questions de front uni, poste qu’il conservera jusqu’à la fin de l’année 1964. Après 1949, c’est surtout dans le secteur gouvernemental que sa carrière progresse. Secrétaire général de la C.P.C.P.C. et du gouvernement central, il est nommé président de la Commission pour les nationalités et, à partir de 1952, du Comité pour l’emploi. Après la refonte des institutions en 1954, il est élu vice-président du comité permanent de l’A.N.P. et chargé, au sein du Conseil des affaires de l’État, de la contrepartie gouvernementale du Département de front uni, Ulanfu (Ulanhu (烏蘭夫)) le remplaçant à la Commission des nationalités. Le VIIIe congrès du P.C.C. le réintègre au C.C. en 1956. La fatalité qui avait déjà brisé plusieurs fois la carrière de Li Weihan n’était pas conjurée pour autant. Zhou Enlai critique en décembre 1964 le travail de son Département ; en 1965, il perd ses postes à la C.P.C.P.C. et à l’A.N.P. Contrairement à la péripétie de 1945, Li est cette fois victime d’un raz de marée qui le dépasse : celui de la Révolution culturelle. Dénoncé comme « contre-révolutionnaire » en 1967, il dut attendre la « révision des verdicts » de l’après-Mao pour effectuer un ultime « come back ». Intervenue en 1978, la réhabilitation ne lui a cependant accordé que des postes honorifiques : vice-président de la C.P.C.P.C. (1979-1983), conseiller du Département de front uni du B.C. (à partir de 1979) et, ce qui valait à une mise à la retraite honorable, vice-président de la Commission des conseillers du C.C. (depuis le XIIe congrès du P.C.C. en septembre 1982). Ulanfu puis Yang Jingren lui ont succédé au Département de front uni, alors que la démaoïsation et les réformes économiques patronnées par Deng Xiaoping (鄧小平) redonnent toute leur importance au secteur qu’il avait dirigé à l’heure du déclin et de l’effacement.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article182350, notice LI Weihan 李維漢 Pseudonyme : LUO Mai. par Yves Chevrier, version mise en ligne le 8 novembre 2016, dernière modification le 8 novembre 2016.

Par Yves Chevrier

ŒUVRE : Nombreux articles sans originalité, à partir des années 1940, sur les problèmes du front uni et des minorités nationales. Voir par exemple La lutte pour la suprématie du prolétariat au cours de la période néo-démocratique de la révolution chinoise, Pékin, 1962. — Plus intéressants sont les souvenirs et commentaires sur la période Qu Qiuba : voir RMRB, 14 juillet 1980 et « A Rétrospective Study of Qu Qiubai’s “Left” Adventurism », Social Sciences in China, IV-3, septembre 1983, p. 21-93 (traduction de l’original en chinois).

SOURCES : Outre KC, voir : Brandt (1965). — Chang Kuo-t’ao (Zhang Guotao), I (1971) et II (1972). — Hsiao Tso-liang (1961). — North et Eudin (1963). — Nym Wales (1939), les « commentaires » mentionnés ci-dessus et l’importante biographie publiée in RMRB, 18 août 1984.

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