LI Fuchun 李富春

Par Jean-Luc Domenach

Né au Hunan en 1899 ; mort en 1975. Après avoir participé aux événements décisifs de la révolution chinoise, est devenu l’un des plus importants dirigeants du régime communiste en matière économique, puis a été relégué au second plan par la Révolution culturelle.

La carrière de Li Fuchun est l’une des plus riches et des plus classiques qui soient. Elle suit le cours principal du mouvement communiste chinois. Né au Hunan d’un père professeur, Li étudie en 1914-1917 à l’École normale de Changsha où se trouvent alors d’autres futurs dirigeants comme Mao Tse-tung (毛澤東), Li Weihan (李維漢) et Cai Hesen (蔡和森). Membre de la Société d’étude des hommes nouveaux fondée par Mao et Cai Hesen, il est ensuite de ces « étudiants-travailleurs » qui partent pour la France en 1909 (voir Li Shizeng (李石曾)). Malgré des études au collège de Montargis, Li est surtout occupé, comme beaucoup de ses camarades — dont Cai Chang (蔡暢). qu’il épouse en 1923, Cai Hesen, Li Weihan et plus tard Nie Rongzhen (聶榮臻) ou Zhou Enlai (周恩來), à gagner sa vie (aux usines Renault de Billancourt notamment) et à militer. Ce sont pour lui des années de formation politique, d’étude du marxisme et de participation aux premiers regroupements de Chinois communistes en Europe, contemporains de la fondation du P.C.C. (auquel il adhère en 1923). De retour en Chine vers 1925 après un court séjour en U.R.S.S., Li Fuchun devient instructeur politique à l’Académie militaire de Huangpu (Whampoa : voir Blücher). Peu après, il participe à l’Expédition du Nord comme directeur du Département politique du 2e corps de l’Armée nationale révolutionnaire. Après le coup de force anticommuniste de Chiang Kai-shek (12 avril 1927), il se réfugie à Wuhan, tente en vain d’organiser des soulèvements paysans dans le Hubei septentrional (1927) puis s’engage dans des activités clandestines à Shanghai.
En 1931, Li doit trouver refuge dans la base rouge du Jiangxi tenue par Mao et Zhu De (朱德). A-t-il éprouvé, comme on l’a dit, des sympathies pour la ligne Li Lisan (李立三) ? En tout cas, il travaille au Département politique de l’Armée rouge, dans le gouvernement et le comité du Parti du Jiangxi (1933) et est élu en 1934 membre du C.C. du P.C.C. ainsi que du C.E.C. de la République soviétique. A la fin de la Longue Marche, qu’il a accomplie au poste de commissaire politique, E. Snow et N. Wales le trouvent dans des fonctions dirigeantes au Gansu (1936-1937). Il dirige aussi de 1935 à 1937 le Département de l’organisation du Parti, dans lequel il conservera des responsabilités jusqu’en 1945.
A cette époque, Li Fuchun compte déjà parmi les dirigeants communistes importants, sinon de tout premier plan. Secrétaire général adjoint du VIIe congrès du P.C.C. (avril 1945), il est réélu au C.C. Surtout, il a déjà découvert sa véritable voie en devenant vers 1940 le second de Chen Yun (陳雲) au Département économique et financier du Parti, contribuant ainsi à organiser la résistance contre le blocus économique des zones libérées. Après une mission militaire (1945-1948) et quelques mois aux côtés de Gao Gang (高崗) dans le Nord-Est (1949-1950), il s’est par la suite consacré presque exclusivement aux affaires économiques.
Li Fuchun est en effet appelé à Pékin où il va cumuler les postes ministériels. En avril 1950, il devient vice-président du Comité financier et économique et ministre de l’industrie lourde. Membre de la Commission du plan depuis novembre 1952, il en reçoit la vice-présidence puis, après la chute de Gao Gang, la direction de facto, ce qui lui vaut une vice-présidence du Conseil des affaires d’État que dirige Zhou Enlai (1954). Cette ascension dans l’appareil central témoigne du rôle notable joué par Li Fuchun dans le démarrage économique de la Chine populaire.
Un autre signe en est la part qu’il a prise à certaines importantes négociations économiques avec l’U.R.S.S. Li a participé aux négociations de Moscou qui fondèrent la coopération sino-soviétique (janvier-avril 1950). En août 1952, il accompagne Zhou Enlai et Chen Yun à Moscou pour demander le retour à la Chine du chemin de fer de Changchun. Surtout, il obtient en mars 1953 une substantielle augmentation de l’assistance soviétique : 141 projets nouveaux sont ajoutés aux 50 déjà prévus. Il prend également part aux entretiens de septembre 1954 à Pékin avec Khrouchtchev et Boulganine.
A partir de 1954, Li Fuchun est en fait le second de Chen Yun. Quoique surtout chargé de l’application de la politique économique, il prononce également de longs discours d’orientation. En 1955-56, lorsque Mao décide d’accélérer le rythme de la collectivisation et du développement économique, il partage le scepticisme des autres responsables de l’économie à l’encontre de ce premier « bond en avant », ce qui ne l’empêche pas d’accéder au B.P. à l’issue du VIIIe congrès du P.C.C. (septembre 1956).
Est-ce par faiblesse de caractère, par sens de la discipline ou par ambition ? Contrairement à Chen Yun, ou même à Bo Yibo (薄一波) ou Deng Zihui (鄧子恢), Li Fuchun ne s’identifie pas définitivement à la ligne au total modérée qu’il a appliquée au cours de la période du premier plan quinquennal (1953-1957). Il accepte de devenir, si l’on peut dire, l’ingénieur du Grand Bond en avant. Président de la Commission du plan, il est le responsable ultime des objectifs délirants et l’auteur des additions fabuleuses que la presse publie : avec sa caution, l’économie se fait, pour un temps, magie. Et la récompense ne tarde pas : en mai 1958, Li Fuchun entre au secrétariat du Parti, en septembre 1959 il prend la direction du Bureau de l’industrie et des communications du gouvernement (poste qu’il conservera jusqu’en 1961). Comme, au même moment, Chen Yun s’efface, Li Fuchun devient le principal économiste du régime tandis que Tan Zhenlin (譚震林) dirige l’agriculture. Il réussit d’ailleurs à conserver sa place malgré l’échec écrasant du Grand Bond en avant, les critiques qu’il subit et une défense bien molle, semble-t-il, de Mao Tse-tung lors de la fameuse conférence du C.C. à Lushan en juillet-août 1959 (voir Peng Dehuai (彭德懷)). Sans doute juge-t-on sa collaboration indispensable pour conduire l’économie chinoise sur des voies plus réalistes. Il proclame fortement la nécessaire primauté de l’agriculture par un retentissant article du Drapeau rouge du 16 août 1960. Dans les années qui suivent, l’économie chinoise se relève lentement : il faut en attribuer en partie le crédit à l’action de Li Fuchun.
Sa souplesse politique et ses compétences économiques expliquent également qu’il ait survécu au déclenchement de la Révolution culturelle. Il en profite même initialement puisqu’il est élu au comité permanent du B.P. et accède au sixième rang de la hiérarchie à la faveur du- 11e plénum du VIIIe C.C. en août 1966. Mais, à mesure que l’ouragan s’enfle, Li Fuchun s’éloigne de la scène. On le retrouve (aux côtés de Chen Yun...) dans le groupe des « réalistes » qui, sous la discrète autorité de Zhou Enlai, assurent le fonctionnement de l’État et protègent l’économie contre les désordres. Pendant un temps, le soutien de Zhou permet à Li dé résister aux attaques de l’extrême-gauche. Le premier octobre 1967, il occupe encore le septième rang de la hiérarchie. Mais au début de 1968 les attaques redoublent : Chen Boda (陳伯達) et Jiang Qing (江青) s’efforcent d’atteindre Zhou Enlai à travers Li Fuchun et Li Fuchun à travers son adjoint Yu Qiuli (余秋里). Le premier ministre doit lâcher du lest, et Li n’est pas réélu au B.P. à l’issue du IXe congrès (avril 1969). Ce n’est certes pas une purge. Yu Qiuli ’ reprend la direction de la Commission du plan. Li Fuchun conserve son poste de vice-premier ministre et, très probablement, un rôle de supervision économique qui garantit une salutaire continuité. Mais il a définitivement quitté le devant de la scène. Le premier mai 1973, il n’est plus cité qu’au vingt-troisième rang de la hiérarchie du régime. Quelques jours avant sa mort (en janvier 1975), ce vieillard perd tout poste gouvernemental à l’occasion de la IVe A.N.P. Médiocre épilogue pour l’un des rares dirigeants qui ont connu à la fois les débuts hésitants du mouvement communiste chinois, les moments héroïques de la lutte pour le pouvoir et les efforts contradictoires mais réels de développement économique entrepris par le nouveau régime.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article182331, notice LI Fuchun 李富春 par Jean-Luc Domenach, version mise en ligne le 8 novembre 2016, dernière modification le 8 novembre 2016.

Par Jean-Luc Domenach

SOURCES : Outre KC, BH et WWCC, voir : The case of Peng Teh-huai (Peng Dehuai) (1968). — Guillermaz (1972). — MacFarquhar (1974 et 1983). — Rice (1972). — Schurmann (1971). — Wilbur (1983). — Issues and Studies, vol. VIII, n° 10. — RMRB, 16 janvier 1973.

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