KANG Sheng 康生

Par Jean-Luc Domenach

Né en 1899 au Shandong ; mort en décembre 1975. Membre de l’appareil du P.C.C. de Shanghai, il a ensuite séjourné en U.R.S.S. de 1933 à 1937 avant de rentrer en Chine pour exercer des fonctions souterraines. Resté, semble-t-il, à la tête de la Sécurité chinoise après 1949, il a joué un rôle notable dans la rupture sino-soviétique et a puissamment soutenu le groupe maoïste pendant la Révolution culturelle. A sa mort, en décembre 1975, il occupait le quatrième rang dans la hiérarchie chinoise. Attaqué depuis la fin de 1978 comme le « numéro cinq » de la « Bande des Quatre », il a été exclu du P.C.C. à titre posthume à la veille du procès des Quatre (octobre 1980).

L’ancienneté et la richesse de la carrière de Kang Sheng font de lui l’un des « grands » du communisme chinois, même si sa nature très particulière et l’insuffisance de nos informations ne nous permettent pas de l’éclairer suffisamment. Issu d’une famille de propriétaires fonciers du Shandong, Kang a suivi les cours de l’université de Shanghai (pépinière de jeunes cadres communistes avant sa fermeture en 1925 : voir Qu Qiubai (瞿秋白)). Admis au P.C.C. en 1924, il milite en 1925-1927 dans le secteur ouvrier et occupe des fonctions au Département de l’organisation du comité du Parti de Shanghai. Après le désastre de 1927, il aurait accompli, selon certaines sources, un premier voyage en U.R.S.S. puis poursuivi à Shanghai des activités désormais clandestines (a-t-il été arrêté puis relâché par le Guomindang en 1930 ?) et probablement étendues déjà au renseignement aux côtés de Zhou Enlai (周恩來), Gu Shunzhang (顧順章) et Li Kenong (李克農). A l’époque du quatrième plénum du VIe C.C. à Shanghai (janvier 1931), quand les « retours de Russie » (Wang Ming (王明), Qin Bangxian (秦邦憲), etc.) s’assurent le contrôle de l’appareil du Parti, Kang prend pour quelques mois la direction du Département de l’organisation.
En 1933, il quitte Shanghai pour l’U.R.S.S. où il étudie les techniques de renseignement soviétiques et représente le P.C.C. auprès du Komintern. C’est ainsi qu’il prononce devant le 13e plénum du C.E.I.C. un discours très optimiste sur le mouvement communiste en Chine en dehors des zones soviétiques. Quoique élu au C.E.C. de la République du Jiangxi en février 1934, il demeure à Moscou jusqu’en 1937. Il participe ainsi, avec Wang Ming et Chen Yun (陳雲), au VIIe congrès du Komintern qui prend la décision, capitale pour la Chine comme pour l’Europe, d’édifier un front uni antifasciste.
De retour à Yan’an, il travaille à des postes mal déterminés mais importants dans le Département de l’organisation et au Bureau des Affaires sociales (nouveau nom des services de sécurité), où il lui faut compter avec Deng Fa (鄧發). Sans doute travaille-t-il aussi à l’École du Parti. Quoique il ait participé au mouvement de rectification (zhengfeng), il semble avoir été en mauvais termes avec Liu Shaoqi (劉少奇). Lors du VIIe congrès du P.C.C. (avril-juin 1945), Kang siège parmi les quinze membres du présídium et accède au C.C., au B.P. même selon certaines sources. Jusqu’en 1954, sa carrière continue à se développer dans une demi-obscurité. Il n’est pas sûr qu’il dirige toujours les services de renseignement du Parti car son adjoint de la période du Shanxi, Li Kenong, en aurait pris la direction dès 1946. Il aurait plus certainement participé aux discussions sur la réforme agraire dans les zones libérées de Chine du Nord (1946- 1948). Bien qu’il reçoive en 1950 la direction politique et militaire de son Shandong natal, il ne se manifeste pas davantage en public.
C’est à la fin de 1954 que Kang Sheng apparaît au grand jour. L’affaire Gao Gang (高崗) entre alors dans sa phase semi-publique. En mars 1955, Kang prononce un discours « important » à la conférence nationale du Parti qui purge officiellement Gao Gang et Rao Shushi (饒漱石) (lequel se trouvait être, à la tête de la région de Chine de l’Est, son supérieur direct). La presse le présente alors comme membre du B.P. du P.C.C. Jusqu’en 1965, si l’on met à part certains postes secondaires dans des organismes culturels, Kang Sheng s’est surtout manifesté dans les relations avec les « partis frères ». La brouille sino-soviétique lui donne l’occasion d’infliger à ses vieux collègues du Kremlin des leçons de doctrine sur la coexistence pacifique, par exemple lors de la réunion du comité consultatif du pacte de Varsovie (février 1960) et des rencontres de Moscou d’octobre 1961 et juillet 1963. Les Soviétiques ne le lui pardonneront pas et Radio-Moscou diffusera à plusieurs reprises des « révélations » gênantes sur son compte pendant la Révolution culturelle.
A l’intérieur, la carrière de Kang Sheng suit un itinéraire encore mal expliqué. A l’issue du VIIIe congrès du P.C.C. (septembre 1956), il perd sa qualité de membre à part entière du B.P. pour devenir suppléant, comme Zhang Wentian (張聞天), qui devait être bientôt condamné en même temps que Peng Dehuai (彭德懷). Lui-même, au contraire, se fait remarquer par un soutien actif à la ligne « de gauche » du Grand Bond, soutien qu’il réitère au lendemain de la purge de Peng Dehuai et Zhang Wentian par un article pour le Drapeau rouge de Chen Boda (陳伯達) (octobre 1959). Faut-il donc le considérer comme un membre du groupe maoïste, d’autant qu’il avait soutenu Mao contre l’appareil du Parti lors des Cent Fleurs ? Mais le voilà bientôt promu par le 10e plénum du VIIIe C.C. au secrétariat du Parti, que dirige Deng Xiaoping (鄧小平), en même temps que Lu Dingyi (陸定一) et Luo Ruiqing (羅瑞卿), qui seront très tôt limogés par la Révolution culturelle (septembre 1962). Les Gardes rouges l’accuseront d’ailleurs d’avoir favorisé la réédition massive, en 1962, de l’ouvrage de Liu Shaoqi : Comment être un bon communiste. Au début de la Révolution culturelle, il adopte une attitude pour le moins ambiguë en siégeant dans le premier groupe de la Révolution culturelle que manœuvre Peng Zhen (彭真) : agit-il par simple opportunisme ou soutient-il déjà le Grand Timonier ? Quoi qu’il en soit, à partir de février 1966 Kang Sheng prend clairement parti pour la ligne maoïste. Selon plusieurs auteurs, ses anciennes relations avec Jiang Qing (江青), la femme de Mao, l’auraient servi : née dans un district du Shandong proche du sien, celle-ci se serait trouvée en rapport avec ses services avant qu’il ne l’introduise dans le P.C.C. et à l’académie Luxun de Yan’an (voir Jiang Qing). Ses relations personnelles avec le Président ne devaient d’ailleurs pas être mauvaises, puisque c’est Kang Sheng qui recueillit en mars 1966 la fameuse déclaration : « Nous devons renverser le roi de l’enfer et libérer les petits démons. » En tout cas, Kang Sheng place désormais au service du groupe maoïste toutes les ressources de son intelligence, son réseau de relations et probablement ses dossiers. Il aurait contribué à former les premiers noyaux de Gardes rouges et à les encadrer grâce au soutien de la Sécurité. Le résultat ne tarde pas : alors qu’il occupait auparavant une position assez marginale dans la direction du P.C.C., Kang Sheng se trouve soudain projeté aux avant-postes. A l’occasion du 12e plénum du C.C., en août 1966, il entre au comité permanent du B.P. et prend la sixième place dans la hiérarchie du régime. Avec le titre de « conseiller » du Groupe de la Révolution culturelle, il devient l’un des principaux animateurs de la « gauche officielle ». Au reste, il exécute les virages politiques nécessaires avec l’habileté et la bonne conscience que confère une longue expérience. Ainsi, il prendra part publiquement à la dénonciation du Shengwulian, organisation gauchiste du Hunan persécutée par Hua Guofeng (華囯鋒) qu’il assimilera au « groupe du 16 mai » (voir Kuai Dafu (蒯大富)). En le réélisant au comité permanent du B.P., le IXe congrès du P.C.C. confirmera son rang (avril 1969).
Par la suite, ses apparitions publiques se sont faites beaucoup moins fréquentes. On a beaucoup spéculé, à l’époque, sur sa mauvaise santé et sur d’éventuels liens avec Chen Boda. Et pourtant, le Xe congrès du P.C.C. l’a élevé à la vice-présidence du C.C., soit à la quatrième place de la hiérarchie officielle. D’autres observateurs ont estimé que, dans les deux années troublées qui précédèrent sa mort en décembre 1975, Kang Sheng aurait plus ou moins directement soutenu Zhou Enlai contre la « Bande des Quatre » (voir Jiang Qing). Cependant, le fait certain est qu’à partir de 1977 sa mémoire a fait l’objet d’attaques d’abord indirectes et internes au Parti, puis officielles en 1980. Ces attaques sont longuement exposées dans un violent réquisitoire prononcé en novembre 1978 par Hu Yaobang (胡燿邦) à l’École centrale du Parti. Il a été exclu du Parti (à titre posthume) à la veille du procès de la Bande des Quatre (octobre 1980). Ce réquisitoire, pourtant, nous en apprend moins sur Kang Sheng que sur les mœurs du régime communiste — on y voit Kang placer sur écoutes les plus hauts dirigeants du P.C.C., et on y trouve des allusions à de féroces rivalités de services secrets — et sur l’ampleur de la répression durant la Révolution culturelle — 940 000 personnes auraient été victimes à des titres divers de la seule affaire des « 62 renégats » (voir An Ziwen (安子文)). Tenu par le secret ou avouant (parfois hypocritement) son ignorance, Hu Yaobang se contente le plus souvent de dénonciations incantatoires, sans avancer de preuves. Il désigne cependant de réels problèmes posés par l’histoire politique du P.C.C. ou l’histoire personnelle de Kang Sheng. Coupable de « trotskysme » dans les années 30 (ici, les précisions manquent totalement), Kang aurait à tort élargi le champ de la répression lors du zhengfeng de 1942, et il aurait été critiqué pour « gauchisme » en 1948. Pour cacher ses liens avec certains services du G.M.D., il aurait fait disparaître leurs dossiers en 1949, et par la suite des témoins compromettants comme Li Zongren, général nationaliste (éphémère successeur de Chiang Kai-shek en 1949) rallié au nouveau régime. Sa responsabilité serait engagée dans les excès répressifs commis entre 1951 et 1956. Kang Sheng aurait d’abord pris parti contre une rupture avec le camp soviétique, avant de verser dans l’excès inverse. Proche de certains collaborateurs de Lin Biao, il se serait approprié leur réseau après sa chute. En 1973, il se serait opposé au retour de Deng Xiaoping aux affaires.
En fait, le personnage de Kang Sheng est l’un des plus mal connus de l’histoire du communisme chinois. Les contrastes ne manquent pas dans sa vie. Fils de propriétaires fonciers, il s’est voué à la cause révolutionnaire, et aux moyens d’action les plus ambigus. Celui que l’on a appelé le Fouché chinois était un délicat amateur de peinture et de calligraphie, mais aussi, comme Staline et Beria, un policier pervers qui invitait à dîner certaines victimes avant de les faire emprisonner. Comme chez tous les grands patrons de renseignement, il est difficile de démêler dans sa conduite la part de l’opportunisme et des fidélités, des grands desseins et des petits calculs. Ses années de formation en Union soviétique ne l’ont pas empêché de prendre vigoureusement parti contre elle à l’époque de la rupture. Sans partager avec Mao Tse-tung aucun souvenir des temps héroïques, il lui a fourni un appui décisif durant la Révolution culturelle. Derrière tous ces contrastes se profile en fait la question redoutable du rôle joué par les services de sécurité et de renseignements dans la politique intérieure comme dans la diplomatie chinoise...

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article182316, notice KANG Sheng 康生 par Jean-Luc Domenach, version mise en ligne le 2 novembre 2016, dernière modification le 2 novembre 2016.

Par Jean-Luc Domenach

SOURCES : Outre KC, voir : Leys (1971). — Rice (1972). — Issues and studies, vol VI, n° 6. — Mingbao, 3-6 mai 1968. — RMRB, 22 décembre 1975. — Et enfin le discours interne de Hu Yaobang publié in Issues and studies, juin 1980.

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