DONG Biwu 董必武

Par François Godement

Né en 1886 au Hubei ; mort à Pékin en avril 1975. Fondateur et « aîné » du P.C.C., il a participé à toutes les étapes de la Révolution depuis le début du siècle. Membre du comité permanent du B.P. et vice-président du comité permanent de l’A.N.P. lors de sa disparition, il avait assumé la vice-présidence de la R.P.C. de 1959 à 1975.

« Il me semble que j’ai vécu à travers bien des âges de la Chine. Sous la dynastie mandchoue, j’ai écrit la “composition en huit parties” pour le concours impérial en caractères archaïques. Maintenant j’écris mon chinois en caractères latinisés. Chaque jour de ma vie a été consacré au travail révolutionnaire depuis que la révolution chinoise éclata le 10 octobre 1911 à Wuchang » (in H.F. Snow ; op. cit., p. 33-45).
Ces paroles ont été prononcées par Dong Biwu en 1937, dans l’autobiographie orale qu’avec d’autres dirigeants communistes il livra à la journaliste Nym Wales (Helen Foster Snow). La vie personnelle de Dong pourrait être une autre illustration des changements intervenus au cours de son existence. Il se maria quatre fois. Le premier de ces mariages fut « arrangé » par sa famille ; le troisième fut une union libre...
Dong Biwu est né en 1886 dans un xian proche de Wuhan (Hubei) qui a aussi donné Li Xiannian (李先念) et Zheng Weisan au mouvement révolutionnaire, limitrophe de surcroît du xian natal de Lin Biao (林彪)... Issu d’une famille nombreuse, cultivée mais sans fortune foncière, Dong étudia les classiques et devint bachelier dès l’âge de quinze ans. Recherchant alors une école moderne, il vint à Wuhan et fut pensionnaire d’une société d’inspiration réformiste et chrétienne, la « Société pour l’augmentation quotidienne du devoir ». De cette période, où il fit aussi la connaissance des écrits de Liang Qichao, date son éveil intellectuel. A cette époque, il envisageait sans doute de devenir un maître d’école dans la grande tradition, et ses préoccupations le maintenaient certainement dans le cadre confucéen ; il commentera en 1937 : « Mon but était d’aider ma famille dans la tradition consacrée, et d’augmenter son niveau de vie. » La révolution de 1911 bouleversa les plans de Dong Biwu : il s’engagea dans l’armée et adhéra à la Ligue jurée de Sun Yat-sen (孫逸仙). Quand Yuan Shikai rompit avec Sun en 1913, Dong, comme beaucoup d’autres, se réfugia au Japon, où il adhéra au nouveau Parti révolutionnaire chinois de Sun.
Il revint en 1915 dans le Hubei, y accomplissant un travail de propagande clandestin dans l’armée ; arrêté, puis libéré après la mort de Yuan Shikai (1916), il retourna au Japon et y fit des études de droit. Il revint en 1917-1918 dans le Hubei et participa au mouvement du 4 mai 1919 à Shanghai. Alors commença sa conversion au marxisme, sous l’influence tout à la fois de livres rapportés du Japon et de sa propre expérience.
« Je décidai que le travail clandestin dans les troupes était inutile et qu’il fallait établir les bases d’un mouvement populaire. Nous avions toujours collaboré avec des dirigeants militaires, qui en général nous trahissaient parce qu’ils n’avaient aucun sens révolutionnaire [...] Notre politique était opportuniste et sans fondement [...] Toute la révolution de 1911 avait été plus ou moins une manœuvre militaire, en dépit du soutien des simples soldats. » (H.F. Snow, op. cit., p. 39).
Il retourna à Wuhan et créa avec d’autres professeurs une école enseignant en baihua, la langue commune, par opposition à la langue classique qui avait toujours primé dans la scolarité et chez les lettrés. Avec Chen Tanqiu (陳潭秋) et Bao Huiseng (包惠僧), il créa un cercle communiste et prit part (avec Chen) au premier congrès du P.C.C. comme délégué du Hubei en juillet 1921.
Dong Biwu développa l’organisation naissante dans le Hubei, à partir du lycée de Wuhan ; il créa un Corps de la Jeunesse socialiste et projeta un moment avec un communiste russe d’ouvrir une école de langues étrangères. Les adhérents locaux furent donc d’abord des intellectuels et, selon Dong Biwu, ce fut Chen Duxiu (陳獨秀) qui élargit le recrutement : venu dans l’hiver 1921-1922 faire une conférence à l’Université catholique, il « y rencontra un des travailleurs associés à l’Université, qu’il incita à se joindre au Parti dans le Hubei et, à travers lui, prit contact avec des ouvriers dans une usine de coton. Ainsi le parti s’étendit dans l’industrie » (H.F. Snow, op. cit., p. 40). Dong indique aussi le ralliement d’un groupe d’étudiants « à l’idéologie utopique et semi-anarchiste » au nouveau parti — allusion probable au groupe de Yun Daiying (惲代英).
En 1923, un grand mouvement syndical se développa dans le Hubei, et notamment chez les cheminots. Mais une grève de ces derniers fut écrasée dans le sang par le seigneur de la guerre Wu Peifu le 7 février (voir Yang Defu (楊德甫)) :
« Je pus rester à Wuchang parce que j’étais connu seulement comme membre du G.M.D. et non comme communiste. Même ma famille n’en avait aucune idée jusqu’à la grande révolution de 1925-1927, quand ma femme vint à Wuhan et s’en aperçut » (H.F. Snow, op. cit., p. 41).
Deux conclusions distinctes furent tirées de l’effondrement du mouvement syndical à Wuhan : la nécessité de s’organiser autant dans le parti communiste clandestin que dans les syndicats de masse ; l’autre orientation fut celle d’un rapprochement avec le G.M.D.
Dong organisa en 1924 un mouvement paysan dans l’Anhui, à la frontière du Hubei et du Henan, région qui sera une des bases du soviet d’Eyuwan (voir Zhang Guotao (張囯燾)). Il reprit aussi en 1925 son travail d’agitateur dans les armées des seigneurs de la guerre, allant au Sichuan, au Liaoning, en Mandchourie et à Pékin.
Il fut alors (juin 1925) rappelé à Wuhan où son passé local faisait de lui un agent de liaison idéal avec le G.M.D. (alors clandestin dans la province). Il fut parmi les communistes délégués au C.E.C., comme membre suppléant, lors du IIe congrès du G.M.D. en janvier 1926.
L’Expédition du Nord permit au G.M.D. de capturer Wuhan. Après avoir aidé par des sabotages à la prise de la ville, Dong devint membre du gouvernement provincial.
Il était directeur du Bureau des paysans et des travailleurs, mais le Front uni fut rompu en juillet 1927, et Dong dut s’enfuir. Ayant pris refuge dans les concessions étrangères de Wuhan, il passa à Shanghai, au Japon, et de là à Moscou où il arriva en septembre 1928. Il y étudia jusqu’en 1932 à l’Université Lénine du Komintern.
A son retour en Chine, la vie de Dong se confond avec le principal courant historique du P.C.C. : il est à Ruijin, capitale du soviet du Jiangxi. Il est directeur de l’Académie de l’Armée rouge, membre suppléant du C.C. en janvier 1934, membre du C.E.C. de la République soviétique à la même date, ainsi que président de la Cour suprême. Il fait toute la Longue Marche comme commissaire de la santé publique, dirige ensuite l’École du Parti. Il participe à la négociation lors de l’incident de Xi’an en décembre 1936 (voir Zhou Enlai), et retrouve bientôt un de ses rôles favoris : assurer la liaison avec le G.M.D. et la représentation du P.C.C. vis-à-vis du monde extérieur. Cela constituera l’essentiel de ses activités pendant une décennie : de 1937 à 1947. Présent à Xi’an, Hankou, Chung-king, il sera après juin 1943 le principal responsable de la liaison, Zhou rentrant à Yan’an ; il maintient aussi le contact avec les groupes du Tiers Parti, qui fourniront des alliés « démocratiques » au P.C.C. après 1944, (voir Ji Fang (季方)).
En mars 1945, Dong fut l’unique représentant, symbolique d’ailleurs, du P.C.C. dans la délégation chinoise à la conférence des Nations unies de San Francisco. Il voyagea à travers le pays jusqu’en décembre, devenant ainsi le seul dirigeant communiste chinois à avoir visité les États-Unis avant l’admission de la Chine aux Nations unies... Pendant ce temps le VIIe congrès le portait au B.P. II participa à son retour à la négociation avec le G.M.D., dirigeant l’effort final jusqu’en mars 1947, alors que la guerre civile avait déjà repris sur le terrain. En août 1948, il préside le gouvernement populaire provisoire de Chine du Nord. Mais c’est surtout lui qui préside la commission qui met au point la Loi organique, texte qui régit les institutions de la R.P.C. après la victoire de 1949.
Il occupe alors d’innombrables postes, dont les plus importants sont la vice-présidence du Conseil de gouvernement, la présidence du Comité des Affaires politiques et légales, qui lui donne la haute main sur la rédaction de la constitution appliquée à partir de 1954. De 1954 à 1959, il est juge principal de la Cour suprême et prend la tête de la. Commission centrale de contrôle du Parti créée après l’élimination de Gao Gang (高崗). En avril 1959, lorsque Mao Tse-tung (毛澤東) abandonne la présidence de la République à Liu Shaoqi (劉少奇), il prend une vice-présidence (avec Song Qingling (宋慶齡)) mais il ne semble pas que les circonstances de cette promotion aient nui à l’« Ancien » qui, au travers des tourmentes de la Révolution culturelle, incarne la continuité de l’État chinois. Il entre au comité permanent du B.P. lors du Xe congrès du P.C.C. (août 1973) puis, à la veille de sa mort en avril 1975, devient vice-président du comité permanent de l’A.N.P. (en janvier, après avoir assuré l’intérim de la présidence de la R.P.C.).
Son titre indiscutable d’aîné, son âge, ont sans doute beaucoup fait pour le préserver des remous, tandis que d’autres dirigeants, et non des moindres, sombraient dans les conflits internes qui ont déchiré le P.C.C.. C’est donc que ces « qualités » ne suffisaient pas à assurer la continuité de Dong Biwu : il y fallait la discrétion politique jamais démentie du seul des grands dirigeants des années 1920 à n’avoir jamais participé de manière notable à une lutte interne, sauf peut-être lors du limogeage de Gao Gang. Ses compétences multiples, droit, intendance, diplomatie, ont fait de lui un homme irremplaçable, une sorte de Zhou Enlai, plus pâle et plus effacé que l’original.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article181915, notice DONG Biwu 董必武 par François Godement, version mise en ligne le 26 octobre 2016, dernière modification le 19 octobre 2016.

Par François Godement

ŒUVRE : Outre l’autobiographie qu’il a donnée à Nym Wales (Helen F. Snow) en 1937 (op. cit., p. 35-43), Dong Biwu a relaté ses souvenirs du Ier Congrès. Voir Xin Guancha (Le nouvel Observateur), 1er juillet 1957.

SOURCES : Outre BH et KC, voir : Boorman in CQ, n° 19, juillet-septembre 1964. — Chesneaux (1965). — Nym Wales (Helen F. Snow) (1972). — RMRB, 19 janvier et 8 avril 1975. Ce dernier numéro contient l’éloge funèbre, prononcé par Ye Jianying*.

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