DENG Fa 鄧發

Par Alain Roux

Né près de Canton en mars 1906, tué l 8 avril 1946 dans un accident d’avion ; marin et militant syndical très actif dans les années 1920, il fut responsable des services de sécurité politique dans les années 1930 et commençait à se consacrer principalement au mouvement syndical international lors de sa mort accidentelle. Son attitude politique à l’égard de Mao Tse-tung demeure controversée.

Natif des bords de la Rivière des Perles dans un bourg proche de Canton (Yun Fu) où les longs courriers internationaux jettent l’ancre, ce fils d’une famille pauvre est garçon de cabine sur les lignes de la société britannique Butterfield and Swire dès son plus jeune âge sans avoir pu bénéficier de la moindre instruction. Il a seize ans quand il participe à la puissante grève des marins de Hong Kong-Canton (janvier-mars 1922) (voir Lin Weimin (林偉民)). Lors de la grève-boycott de 1925-26 il est membre du comité central de grève (voir Su Zhaozheng (蔌兆症)). Il est alors cuisinier à l’européenne sur les navires assurant la liaison entre Canton et Hong Kong et ses sentiments antibritanniques sont très vifs : piquet de grève, il aurait été roué de coups par un policier anglais. En 1925 il a adhéré au P.C.C. puis au G.M.D. Durant la grève, cet autodidacte révolutionnaire entre à l’Académie militaire de Huangpu (Whampoa, voir Blücher). Pendant la Beifa (Expédition du Nord) il reste à Canton où il s’occupe des organisations de jeunesse du G.M.D. Il est en outre secrétaire de la fraction communiste au sein du syndicat général provincial des huileries. Cette puissante organisation (13 400 adhérents en 1926), principal soutien de la Conférence des délégués ouvriers, est en conflit permanent avec le Syndicat des mécaniciens (voir Ma Chaojun (馬超俊)). En décembre 1927, il participe à la Commune de Canton à la tête d’un groupe de gardes rouges. Il reste sur place après la déroute. En 1928-1929 il est responsable du Syndicat général panchinois pour la Chine du Sud, ainsi que de la Conférence des délégués ouvriers de Canton... ou de ce qu’il en reste. Secrétaire du P.C.C. pour Hong Kong et Canton, il est responsable à l’organisation du comité provincial du P.C.C. pour la province du Guangdong. Sans doute est-ce cette dernière tâche qui va déterminer ses nouvelles responsabilités.
En effet, à partir de 1929, ce militant ouvrier aux activités limitées à sa province natale va progressivement prendre une importance nationale. En 1929, après avoir épousé à Hong Kong une militante ouvrière, Chen Huiqing (陳慧清), il va en Europe, apprend le russe à Moscou où il suit des cours de marxisme-léninisme et se lie d’amitié avec deux aînés, Wu Yuzhang (吳玉章) et Lin Boqu (林伯渠). De retour en Chine, il participe au difficile 3e plénum du VIe C.C. en septembre 1930 sans que l’on sache s’il doit son entrée au C.C. à l’appui de Li Lisan (李立三) ou de Wang Ming (王明). Il aide à la mise sur pied dans l’île de Hainan d’une unité de guérilla puis rejoint la zone centrale des soviets à Ruijin. Il y organise en 1931 le service de sécurité politique de la République soviétique de Chine sous le nom de Bureau de protection politique. Il est assisté dans cette tâche par Li Kenong (李克農) et fait preuve d’une indéniable brutalité dans la répression des « activités réactionnaires » entre 1931 et 1934. Il est alors membre du Comité exécutif du gouvernement soviétique et, selon certaines sources controversées, du B.P. du P.C.C. Il participe à la Longue Marche et poursuit sa tâche à Yan’an : Edgar Snow nous le décrit à Xi’an organisant la venue du journaliste américain en zone communiste. Il est déguisé en fonctionnaire du G.M.D. et réside chez Zhang Xueliang alors que sa tête était mise à pris par les Nationalistes. Snow le dépeint petit, vigoureux, débordant de malice, l’esprit toujours en éveil. Il joue un rôle lors du célébré « incident de Xi’an » peu de temps après cette rencontre (voir Zhou Enlai (周恩來)). En 1937, il est à Tihua, alors capitale du Xinjiang, mêlé à des intrigues délicates avec le seigneur de la guerre local, Sheng Shicai, qui manœuvre entre les Communistes, les Soviétiques et les Nationalistes pour préserver son indépendance. Deng Fa porte alors le pseudonyme de Fang Lin et dirige l’état-major local de la 8e Armée. A ce titre il organise au printemps 1938 un stage de formation pour les 43 premiers pilotes de l’armée rouge chinoise « du corps d’aviation du Xinjiang ».
Sur Deng Fa à cette époque nous disposons d’un portrait peu flatteur par Zhang Guotao (張囯燾) : il en fait un policier politique cynique qui se serait vanté lors de la rencontre pendant la Longue Marche entre les troupes de Mao Tse-tung (毛澤東) et celles de Zhang Guotao de l’efficacité de ses services spéciaux et aurait offert son appui à Zhang. C’est aussi Deng Fa qui a présidé à Tihua précisément, en 1938, le tribunal devant lequel sont traduits plusieurs communistes chinois accusés de trotskysme (ainsi Li De, chef d’état-major de Zhang Guotao et Huang Zhao, son secrétaire personnel) : condamnés à mort, ils seront exécutés.
Rappelé peu de temps après à Yan’an, Deng Fa, remplacé par Chen Tanqiu (陳潭秋), change une nouvelle fois d’activités : de 1940 à 1943 il préside l’École centrale du Parti, succédant au « lilisaniste » Li Weihan (李維漢). C’est Peng Zhen (彭真) qui le remplacera dans cette tâche. A la même époque, Deng Fa est secrétaire du comité pour le mouvement de masse et secrétaire du comité des ouvriers. Il est rédacteur en chef, assisté de Lin Yuying (林毓英), de Zhongguo gongren (l’Ouvrier chinois) qui reparaît à partir de 1940. Peu à peu, cette nouvelle étape dans la vie de Deng Fa se précise : il devient un responsable central des syndicats. Ainsi en 1943-44 il s’occupe du mouvement ouvrier et de la production industrielle dans la zone Shenxi-Gansu-Ningxia et, durant l’été 1945, il préside le Comité préparatoire de la Fédération syndicale des zones libérées. En septembre de la même année, il est à Chungking d’où il part pour Paris avec Zhu Xuefan (朱學範) : étrange rencontre de deux personnages qui ont en commun d’avoir assuré durant de longues années, mais dans des camps opposés, des activités essentiellement occultes ! Tous deux participent en octobre 1945 au congrès de Paris qui aboutit à la fondation de la Fédération syndicale mondiale (F.S.M.). A cette occasion Deng Fa est élu au comité exécutif de la F.S.M. Devenu ainsi dirigeant syndical international il participe en novembre comme observateur à l’autre congrès de Paris où les organisations syndicales liées à l’American Fédération of Labor et à l’ancienne Fédération syndicale internationale créent la Confédération internationale des syndicats libres. Deng Fa voyage quelque peu en Europe, multipliant les contacts avec les communautés chinoises en Grande-Bretagne, en Suisse, en Italie, puis repart pour Chungking en janvier 1946 en passant par les Philippines. L’avion qui le reconduit à Yan’an avec d’autres responsables communistes (Ye Ting (葉挺), Wang Ruofei (王若飛), Qin Bangxian (秦邦憲)) s’écrase dans le Shanxi occidental le 8 avril 1946. Deng Fa, tué dans la catastrophe, avait l’intention de présenter un rapport sur ses activités et d’obtenir un mandat pour participer à la réunion de la F.S.M. à Moscou prévue pour la fin de l’année.
Cette vie mouvementée où abondent les zones d’ombre s’achève ainsi brutalement alors qu’une énigme supplémentaire venait d’en obscurcir les contours : Deng Fa ne fut pas réélu au C.C. par le VIIe congrès du P.C.C. (avril 1945). Seuls deux autres survivants du 6e C.C. (élu en 1928, et complété par la suite) partageaient cette indignité : Li Weihan et Kai Feng. Comme le congrès de 1945 fut pour les maoïstes le « congrès des vainqueurs », peut-on faire de Deng Fa une créature de Mao placée à la tête des services de sécurité comme le voudrait Kung Ch’u (op. cit.), ou bien un homme de l’appareil soutenant Mao pour l’essentiel (suivant l’interprétation de Zhang Guotao) ? A l’opposé, Warren Kuo (op. cit.) indique qu’il aurait critiqué Mao dès l’incident de Futian (décembre 1930 : voir Chen Yi (陳毅)) ; Mao lui aurait forcé la main et c’est sur son ordre que Deng Fa aurait alors recouru à des procédés terroristes. Il se peut en effet que seule une opposition feutrée mais durable à Mao explique le paradoxe de 1945 dans la situation de Deng Fa, qu’une apparente promotion au niveau des relations internationales éloignait (peut-être) opportunément du pouvoir réel...

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article181906, notice DENG Fa 鄧發 par Alain Roux, version mise en ligne le 19 octobre 2016, dernière modification le 13 février 2017.

Par Alain Roux

SOURCES : Outre KC, voir : Chang Kuo-t’ao (Zhang Guotao), Il (1972). — Chesneaux (1962). — Kung Ch’u (Gong Chu) (1954). — Kuo, II (1968). — Snow (1936). — Whiting et Sheng Shih-ts’ai (Sheng Shicai) (1968). — Zhongguo gonchandang lieshizhuan (Vies des martyrs du P.C.C.), biographie de Deng Fa, p. 236-244.

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